
Dans un avis sur les PFAS, l’Agence nationale de sécurité sanitaire propose une surveillance beaucoup plus rapprochée de ces polluants éternels. Dans l’eau mais aussi dans l’alimentation ou pour les professionnels exposés.
Par Magali REINERT & Marie ASTIER.
Quelle est l’ampleur de la contamination aux PFAS en France ? Eau, alimentation, air : où les polluants éternels sont-ils le plus observés ? Où faudrait-il mieux surveiller leur présence ? Voici en résumé les questions auxquelles tente de répondre l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) grâce à un avis issu de deux rapports publiés le 22 octobre. Ils confirment — quand les données existent — une contamination généralisée des milieux et de notre alimentation. Ils pointent également de larges trous noirs dans lesquels la présence des PFAS n’est pas encore documentée.
Pour réaliser cette analyse, l’agence a travaillé deux ans et collecté « près de 2 millions de données », a expliqué Matthieu Schuler, directeur général délégué au pôle sciences de l’Anses, lors de la présentation de l’avis. Un travail parallèle et complémentaire à celui qui est mené par les autorités pour « restreindre l’utilisation des PFAS au strict nécessaire », a-t-il aussi précisé.
Les pesticides et médicaments de la famille des PFAS ont été exclus de l’analyse, puisque « les sources d’informations et réglementation associées à ces molécules sont spécifiques », précise l’Anses dans son avis. Pourtant, les pesticides fluorés seraient la première cause de la pollution de l’eau, selon un rapport de l’Agence de l’environnement allemande. Mais indirectement, puisque c’est principalement le produit de leur dégradation qui est retrouvé, le TFA, le plus petit et le plus fréquent des polluants éternels. Quand ces polluants éternels ont d’autres utilisations, ils ont tout de même été inclus.
L’air, les poussières et les sols peu analysés
En tout, l’analyse a identifié 142 PFAS différents ayant déjà été recherchés dans une multiplicité de « compartiments ». Comprenez l’eau souterraine, des rivières, la mer, les sols, dans l’alimentation (œufs, produits infantiles, viande, poissons, etc.), dans l’air intérieur et extérieur, les poussières et même l’humain via les analyses de sang.
Ce premier état des lieux a permis d’identifier que certains « compartiments » sont très surveillés et d’autres pas du tout. Des constatations qui collent à la réglementation. « Elle est donc absolument nécessaire pour avoir des informations », constate Kildine Le Proux de la Rivière, chimiste à Générations futures.
Les eaux de surface, souterraines et de consommation sont les milieux où le plus d’analyses sont disponibles. Une directive européenne oblige à y mesurer la présence de vingt PFAS à partir de janvier 2026. Certains aliments sont aussi régulièrement analysés, à savoir les fruits et légumes, les poissons et produits de la mer, les viandes et les œufs. Dans les denrées alimentaires d’origine animale, connues comme source importante d’exposition, quatre molécules sont réglementées.
En revanche, l’agence note l’absence totale de surveillance dans certains contextes. L’air et les poussières ne sont quasiment jamais analysés. Les sols, peu. Côté produits de consommation — dont certains ont des polluants éternels dans leurs composants —, on note que les textiles bénéficient de prélèvements, parfois les produits d’entretien et de bricolage, plus rarement les cosmétiques et les farts de ski (qui utilisent des PFAS). Leur surveillance ne semble donc pas du tout homogène ni guidée par le risque de présence des polluants éternels.
À noter que la loi PFAS prévoit leur interdiction prochaine dans les cosmétiques et les textiles. « L’étude de l’Anses n’inclut pas les plastiques polymères de la famille des PFAS, remarque également Kildine Le Proux de la Rivière. C’est très dommage, car ils sont présents dans les poêles, les joints… Ils sont utilisés dans beaucoup de produits de consommation courante. »
« Pas de données sur l’exposition des travailleurs aux polluants éternels »
L’Anses reconnaît de son côté une autre lacune importante : il n’existe pas de données en France sur l’exposition des travailleurs aux polluants éternels, que ce soit par l’air ou par des analyses dosant par exemple la quantité de PFAS dans le sang. Des études sont en cours, mais n’ont pas encore abouti.
« Même au niveau international, peu de données […] existent, écrit l’agence dans son avis. Et principalement sur un nombre restreint d’activités : les pompiers, les “farteurs de ski”, ainsi que les travailleurs de la chimie du fluor. Or, il existe d’autres professions et industries dans lesquelles les travailleurs peuvent être exposés aux PFAS dont le chromage, la fabrication du papier, le cirage des planchers, les métiers du textile, etc. » Elle souligne également que ces études recherchent peu de polluants différents.
Le TFA dans le viseur
Comment combler ces lacunes ? C’est l’objet du second rapport publié par l’Anses le 22 octobre. Pour évaluer l’intérêt de rechercher ces multiples substances dans les différents « compartiments », l’agence a analysé les connaissances sur la toxicité et la présence dans l’environnement de 247 PFAS. Chacun a pu avoir un score de toxicité et un score d’occurrence. À noter que ceux-ci sont souvent plus le reflet des connaissances disponibles sur chaque molécule que celui de sa réelle toxicité ou diffusion dans l’environnement.
Cet état des lieux a tout de même permis d’élaborer quelques recommandations. Ainsi, l’agence préconise par exemple de rechercher de façon beaucoup plus systématique le TFA. « C’est vraiment ce que l’on demandait », se félicite Kildine Le Proux de la Rivière. L’association Générations futures a contribué à alerter sur l’hyperprésence du TFA.
L’Anses reconnaît un cas particulier, puisqu’il est retrouvé, partout où il est cherché, à des teneurs bien plus importantes que les autres polluants éternels. Le TFA vient en effet principalement de la dégradation des milliers de PFAS rejetés dans l’environnement. S’il a déjà été ajouté à la liste des molécules recherchées dans les eaux distribuées, l’Anses propose d’élargir sa recherche aux eaux souterraines et superficielles. Et de conduire une surveillance exploratoire dans les aliments, l’air et le lait maternel.
L’alimentation, « une des voies importantes de contamination »
Sur l’alimentation, l’Anses préconise de largement étendre la liste des PFAS surveillés, et la diversité des aliments analysés. Outre les 4 déjà réglementés, la liste de ceux méritant une surveillance « pérenne » est allongée avec 18 molécules supplémentaires. La liste des aliments méritant d’y rechercher régulièrement des polluants est aussi fortement étoffée. Alimentation infantile, céréales et légumineuses, sucre et miel, produits de panification, produits transformés, sont ajoutés à ceux déjà sous surveillance. La direction générale de l’alimentation (DGAL) pourrait effectuer ces contrôles en plus de ceux déjà réalisés, propose l’avis. Une recommandation importante puisque l’alimentation est « une des voies importantes de contamination », a indiqué Nawel Bemrah, coordinatrice du groupe de travail PFAS, lors de la présentation de l’avis.
Autre angle mort à combler d’urgence, celui des boues de station d’épuration et industrielles, de composts, cendres et autres produits potentiellement épandus dans les champs. Pour rappel, un record de contamination de l’eau potable aux PFAS a été établi dans la Meuse. Des boues de papeterie utilisées pour amender les cultures sont soupçonnées d’être à l’origine de la contamination.
« Il est aussi dommage qu’ils ne s’avancent sur aucune nouvelle valeur maximale dans l’eau de consommation, remarque Kildine Le Proux de la Rivière. Or, on peut toujours avoir des mesures, si elles ne dépassent pas un seuil, il n’y a pas la même réaction des autorités. »
Retard au démarrage
« On a mené un travail considérable de traitement des données, mais on est encore très loin du compte », a reconnu Matthieu Schuler. La cartographie de la contamination et de la toxicité des PFAS est encore loin d’être suffisante. « On escompte que nos recommandations soient mises en œuvre pour collecter des données nouvelles », a-t-il ajouté.
L’ampleur du travail n’efface effectivement pas le retard au démarrage. Force est de constater que le suivi des polluants démarre après la bataille, faute d’un principe de précaution sur les produits chimiques autorisés en Europe. Les milieux sont largement contaminés par ces polluants très persistants dans l’environnement. Et dont on ne connaît pas encore, pour certains, la toxicité.
Pour d’autres, comme le TFA, aucune valeur toxicologique de référence n’existe, alors que sa toxicité est de mieux en mieux évaluée. L’agence française ne se prononce d’ailleurs pas sur ce seuil qui quantifie le risque pour la santé humaine, renvoyant à la décision de l’Autorité européenne de sécurité des aliments (Efsa) attendue pour la fin d’année.Pour d’autres, comme le TFA, aucune valeur toxicologique de référence n’existe, alors que sa toxicité est de mieux en mieux évaluée. L’agence française ne se prononce d’ailleurs pas sur ce seuil qui quantifie le risque pour la santé humaine, renvoyant à la décision de l’Autorité européenne de sécurité des aliments (Efsa) attendue pour la fin d’année.
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Source: https://reporterre.net/Les-PFAS-sont-partout-mais-tres-mal-surveilles-averti-l-Anses
URL de cet article: https://lherminerouge.fr/polluants-eternels-les-angles-morts-de-la-surveillance-reporterre-23-10-25/
