
Gouverner pour et à la manière des start-up, c’était son projet. Après plus de dix ans de politiques publiques, dont des aides à foison, le bilan de la French Tech d’Emmanuel Macron apparaît bien maigre. Mais idéologiquement, sa vision néolibérale et entrepreneuriale s’est diffusée.
Par Pierric MARISSAL
Dans les allées du Quartier général, raout organisé par la Banque publique d’investissement (BPI) pour promouvoir l’esprit start-up dans les quartiers populaires, il y a foule. « Moi, je suis là pour entreprendre, lance Abdel avec conviction. Dans quoi, je ne sais pas, mais je veux être entrepreneur ! »
L’événement organisé début décembre se tient dans l’un des plus hauts lieux de la gentrification de la Seine-Saint-Denis, la Communale de Saint-Ouen. Nicolas Dufourcq, président de la BPI, monte sur scène pour lancer la journée : « Quand on est audacieux et qu’on a des projets, on a besoin de financements. Alors les audacieux, c’est vous, et les financements, c’est nous. Est-ce que vous voulez des financements ? » lance-t-il pour recueillir quelques « ouiiii » dans l’assistance.
Il y a tout juste dix ans, l’initiative French Tech, placée sous la houlette d’Emmanuel Macron, alors locataire de Bercy, se donnait pour objectif de « placer la France parmi les plus grandes start-up nations de ce monde ». Lors de l’inauguration de Vivatech 2017, le même Macron, alors tout juste élu président, en précisait l’ambition (en anglais) : « Une start-up nation est à la fois une nation qui travaille avec et pour les start-up, mais aussi un État qui pense et bouge comme une start-up. »
« C’est un modèle idéologique reposant sur l’idéal méritocratique »
Et le message a clairement pénétré la société française.La carrière de startuper devient plus désirable dans les grandes écoles de commerce ou d’ingénieurs que les prestigieux cabinets de conseil.Et le succès de Quartier général, qui revendique 5 000 participants, montre qu’au moins le discours s’est amplement diffusé.
Pourtant, économiquement, la fin d’année s’annonce compliquée pour le monde des start-up. Comme un symbole, Ynsect, une ancienne licorne française (start-up valorisée plus d’un milliard d’euros), a mis définitivement la clé sous la porte début décembre. Ce producteur d’engrais et farine animale à base d’insectes avait levé 600 millions d’euros auprès de divers investisseurs, dont la BPI.
Au tournant des années 2020, elle était fièrement mise en avant par les gouvernements de la Macronie triomphante, aux côtés du Slip français ou de Joone (fabricant de couches pour bébé), comme une pépite à impact sur la scène des French Tech Days. Les mauvaises langues se demanderont ce qu’il peut bien y avoir de technologique là-dedans…
« C’est qu’à partir du moment où un aspect est jugé innovant, ne serait-ce que le marketing, on peut se revendiquer de la start-up, ce n’est pas une catégorie juridique d’entreprise », explique Marion Flécher, qui a publié courant novembre le Monde des start-up aux éditions de Sciences-Po.
Elle a demandé à plus de 300 fondateurs de start-up leur définition et n’a pas reçu deux réponses semblables. Ce n’est qu’au terme d’une longue enquête menée pendant trois ans que la sociologue, maîtresse de conférences à Paris-Nanterre, a pu identifier trois grandes constantes.
« C’est déjà un modèle économique particulier, qui recherche la croissance avant la rentabilité. Son mode de financement, par la levée de fonds, est aussi spécifique, et en fait un objet très spéculatif. C’est aussi un modèle organisationnel qui prétend rompre avec la bureaucratie des grands groupes, et un modèle idéologique reposant sur l’idéal méritocratique et la croyance dans le marché comme meilleur opérateur de la justice sociale », résume-t-elle.
En 2025, les start-up détruisent plus d’emplois qu’elles n’en créent
Voilà pourquoi avec l’enrobage marketing adéquat, un fabricant de petits pots pour bébé ou de sous-vêtements en coton peut se qualifier de start-up. On a dû inventer le terme « deeptech » pour distinguer les jeunes pousses qui font vraiment des nouvelles technologies. Mais si autant d’entreprises s’en prévalent, ce n’est pas qu’idéologique : la start-up donne accès à quantité d’aides.
« L’État est le premier actionnaire des start-up françaises »,assure Marion Flécher, qui énumère : le programme pour les investissements d’avenir a distribué 77 milliards d’euros aux start-up depuis son lancement par l’État en 2010, la BPI investit plusieurs centaines de millions d’euros par an dans les jeunes pousses…
À échelle nationale, européenne et locale, les aides publiques à destination des start-up sont légion. D’autres données récentes viennent lui donner raison : sur le podium des fonds qui ont le plus investi depuis 2023 sur les start-up françaises, loin devant, on trouve la BPI, mais aussi EIC, le fonds européen pour l’innovation.
« L’early stage (les premiers financements d’une start-up – NDLR) ne tient que par la mobilisation du capital public (Bpifrance, Satt, French Tech Seed) », confirme le baromètre 2025 des levées de fonds réalisé par l’Essec et In extenso. Le lien entre public et privé est tellement étroit que le terme French Tech, à l’origine une mission gouvernementale destinée à aider l’écosystème, s’est confondu avec tout le monde des start-up.
Malgré ce soutien public, ces derniers mois, cet écosystème a détruit plus d’emplois qu’il n’en a créés : en septembre, 5 110 postes ont été supprimés, contre 3 923 créés, soit un solde négatif de 1 187. Hormis la cosmétique, le militaire et bien sûr l’IA générative, tous les secteurs d’activité sont concernés.
50 % des investissements dans le monde vont à l’IA
Au total, les start-up françaises représentent un peu plus de 350 000 emplois, dont plus de la moitié en Île-de-France, nous apprend le baromètre des start-up rédigé par l’organisation interprofessionnelle du secteur. En plus d’un marché de l’emploi en berne, ce sont les levées de fonds, le cœur battant de l’économie des start-up, qui témoignent de la crise. Au premier semestre 2025, il n’y aurait eu en France que 236 tours de tables (- 60 % sur un an) pour un total de 2,9 milliards d’euros levés (- 34 %), dévoile le baromètre des levées de fonds.
Une polarisation extrême explique en partie ces mauvais chiffres : cette année, 50 % des fonds investis dans le monde sont allés vers l’intelligence artificielle. Les autres secteurs sont à la peine, comme les start-up de l’énergie, où la France tirait son épingle du jeu : – 67 % en montants levés, – 63 % en nombre d’opérations. En outre, l’écosystème est aussi très parisiano-centré. « Seulement 7 % des financements sont captés hors Île-de-France », déplore la mission French Tech.
Son accompagnement n’est pas que financier, il est aussi administratif, il s’agit ainsi de mettre à disposition des locaux dans des incubateurs en partenariat avec les collectivités, de développer leur réseau en créant moult événements de mise en relation… Comme Quartiers 2030, où les entrepreneurs en herbe pouvaient rencontrer des financeurs et des collectivités qui présentaient leurs aides, des coachs et autres formateurs.
Ils ont pu écouter des « talks inspirants » truffés d’anglicismes, mais dont les auteurs avaient parfois du mal à répondre aux questions les plus concrètes. « Vous proposez des prêts d’honneur, des accompagnements, mais à chaque fois tout est conditionné à un prêt bancaire : mais moi les banques ne me prêtent pas », lance une jeune femme. Un rire gêné lui répond : « Ha ha ! Voilà le grand challenge ! »
À l’atelier « marquer les esprits avec l’art du pitch », il y avait foule. « Ici nous avons tous un mindset (état d’esprit – NDLR) de créateur, de développeur, de conquérant. Échouer c’est s’améliorer. Est-ce qu’on est prétentieux ? Non. On est ambitieux », lance le formateur en interpellant régulièrement son auditoire. Celui-ci ne sait plus bien s’il est là pour apprendre comment présenter son entreprise ou s’il assiste à un séminaire de développement personnel.
« Une fusée pour décoller il lui faut de la force, mais après elle se déleste : tes amis, ta famille, s’ils te pèsent, te freinent, tu les lâches… Briller c’est continuer à avancer no matter what. Rien ne t’en empêchera, fonce ! » s’époumone le coach, sous les vivats et les « amen » du public.
Tout ceci participe de la figure héroïque du startuper décrite par Marion Flécher. « Ils ne croient pas forcément que leur produit va changer le monde, mais ils ont intériorisé le fait qu’ils en ont quelque part le pouvoir, développe la sociologue. Le président de la République leur a bien dit lors du discours fondateur de la start-up nation à Vivatech : vous allez accomplir ce que je n’arriverais pas à faire. Cela s’accompagne d’une rhétorique du développement de soi, de formations, de coaching… C’est aussi un moyen d’autoenrôlement. »
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URL de cet article: https://lherminerouge.fr/start-up-nation-made-in-macron-des-dizaines-de-milliards-depenses-et-des-emplois-supprimes-h-fr-29-12-25/
