Derrière les start-up d’État, un marché juteux pour les prestataires privés (H.fr-30/12/25)

Sous couvert de modernisation, le développement des « start-up d’État », impulsé par Henri Verdier à partir de 2015, a contribué à importer au cœur de l’administration des logiques issues du secteur privé. © Leo RAIMONDJEAN/REA

Nées en 2015, au sein de l’incubateur beta.gouv.fr, avec l’ambition de créer un vaste programme de services publics numériques et de « dépoussiérer » la bureaucratie, les start-up d’État ont surtout représenté une aubaine financière pour une multitude de prestataires privés.

Par Hayet KECHIT.

L’aveu lâché au bout du fil est pour le moins inattendu. « Avec le recul, je regrette beaucoup d’avoir baptisé ça ”start-up d’État” et que ce soit vu comme une composante de la start-up nation », pose Henri Verdier en guise de préambule. C’est en grande partie par l’entremise de cet ancien entrepreneur du numérique, passé par Lagardère Active avant d’être propulsé à la tête de grandes directions administratives, qu’est né, il y a dix ans, le projet d’importer au cœur même de l’État les pratiques de ces structures issues du privé.

Agilité, effectifs réduits, temps et budget limités, esprit de challenge, hackathon (compétition d’innovation), coaching… Leurs recettes ont été sous son impulsion largement recyclées en vue de bâtir, au pas de charge, un vaste programme de services publics numériques et d’apporter la démonstration qu’une alternative « révolutionnaire » à moindre coût est possible face à la supposée « lourdeur bureaucratique ».

Naissance d’une culture startup au cœur de l’administration publique

Si l’état d’esprit start-up avait commencé de longue date à infuser au sein des administrations à coups de novlangue entrepreneuriale, leur création date de 2015 au moment où Henri Verdier prend la tête de la direction interministérielle du numérique (Dinum, appelée à l’époque Dinsic).

Il décide alors de s’adjoindre le compagnonnage d’un informaticien et entrepreneur multicarte, Pierre Pezziardi, pour lancer l’incubateur beta.gouv.fr. Ce dernier aurait, deux ans plus tôt, donné satisfaction en menant à bien, en quelques mois et avec un budget réduit, la refonte du portail data.gouv.fr, à l’époque où Henri Verdier était le directeur d’Etalab, le service dédié à la politique des données publiques du gouvernement.

Porté par l’impulsion modernisatrice du secrétariat général à la transformation de l’action publique et fort de ce premier « succès », qui aurait permis de tourner la page du « grand n’importe quoi dans la façon de mener les projets d’ampleur au sein de l’État » – selon les termes d’Henri Verdier —, le duo décide de passer à la vitesse supérieure : la méthode « agile » sera dupliquée dans d’autres administrations.

Quand les fonctionnaires deviennent des « startupers » malgré eux

Dès lors, les agents publics sont appelés à endosser la casquette « d’intrapreneurs », en lançant des projets numériques innovants. Le point de départ est l’identification d’un « irritant », c’est-à-dire un obstacle à leur action au sein de l’administration auquel ils sont invités à apporter une solution en soumettant un dossier susceptible, s’il est retenu, de générer un budget, l’octroi d’une équipe, d’un coach et de développeurs informatiques. Ils ont ensuite quelques mois pour prouver la viabilité de leur idée.

En l’espace de dix ans, près de 200 start-up vont ainsi essaimer dans les plis de l’État, donnant lieu à une « agitation générant une prolifération de projets (dont seule une très mince partie aboutit) et produisant un sens très particulier de l’État et sa modernisation », selon le constat de la sociologue Marie Alauzen, spécialiste de l’informatisation de l’État.

À l’actif de l’incubateur beta.gouv.fr : des plateformes comme Démarches simplifiées, la boîte à outils Mon entreprise ou le site Pass culture, mais aussi des échecs, dont l’outil Mes aides a été le symbole le plus retentissant. Créé en 2015, ce simulateur censé permettre à « des millions » de Français de découvrir « en une minute trente » l’ensemble de leurs droits sociaux sera laissé en rade moins de six ans plus tard après « 1 230 000 euros investis », « soit 210 000 euros par an en moyenne », selon les chiffres recueillis dans une enquête du Monde.

La CGT alerte sur la perte de sens face à la « privatisation » numérique

Pour Henri Verdier, l’essentiel est ailleurs. Si l’ex-entrepreneur, aujourd’hui à la tête de la fondation Inria (Institut national de recherche en sciences et technologies du numérique), déplore la connotation sulfureuse et trompeuse que la start-up nation macroniste a jetée a posteriori sur son initiative, il n’en maintient pas moins sa conviction d’avoir fait œuvre utile en apportant « un levier puissant pour rendre l’État plus efficace, plus simple et plus souverain ».

Sur le terrain, les syndicats de fonctionnaires, à l’instar de la CGT, constatent surtout les effets « d’une dénaturation de la notion même de service public » créée par cet improbable alliage. Parmi les multiples griefs mis en avant : une prolifération de prestataires extérieurs au mépris d’une recherche de valorisation des compétences internes.

En témoignent notamment les bonnes affaires de Pierre Pezziardi, qui a librement pu jouer de ses multiples casquettes – à la fois inspirateur et coach du projet avant de devenir l’un des principaux bénéficiaires des marchés publics afférents –, lui permettant d’empocher près de 3,1 millions d’euros entre 2015 et 2018, selon des révélations du Monde publiées en 2023. Contacté par l’Humanité, Pierre Pezziardi n’a pas répondu à nos sollicitations.

°°°

Source: https://www.humanite.fr/social-et-economie/cabinet-de-conseil-mckinsey/derriere-les-start-up-detat-un-marche-juteux-pour-les-prestataires-prives

URL de cet article: https://lherminerouge.fr/derriere-les-start-up-detat-un-marche-juteux-pour-les-prestataires-prives-h-fr-30-12-25/

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *