« Tesla fait 321 fois plus de profit que la RDC » : derrière la transition énergétique, la logique coloniale persiste (H.fr-31/12/25)

« Pour chaque voiture, Tesla réalise 3 145 dollars de profit — soit 321 fois plus que ce que la République démocratique du Congo (RDC) perçoit pour fournir les 3 kilogrammes de cobalt nécessaires à la fabrication de ces véhicules », explique Oxfam.
© Xinhua/ABACAPRESS.COM/Cai Xiangxin

L’énergie carbonée a été au cœur d’un développement inégal à la fois entre pays et au sein de chaque société. Un schéma qui se répète aujourd’hui avec la transition énergétique des pays les plus riches, dénonce un rapport de l’ONG Oxfam.

Par Hélène MAY.

Saisies de terres, expulsions forcées, violence sur les communautés, pollution de l’eau… Tous ces maux ont accompagné l’exploitation d’hydrocarbures, moteur du développement d’un capitalisme au seul bénéfice de quelques-uns. Ce schéma se retrouve aujourd’hui dans une transition vers les énergies renouvelables, « accaparée par les ultra-riches – individus, entreprises et États –, qui reproduisent les logiques coloniales, aggravent les inégalités et alimentent les violations des droits humains », alerte l’ONG Oxfam dans un rapport.

Situés à 70 % dans le Sud global, les minéraux nécessaires à la transition – cobalt, lithium, nickel ou cuivre – sont exploités par des entreprises de pays riches (46 % par les pays du Nord et 29 % par la Chine) et profitent d’abord au 1 % les plus aisés. Au point qu’en redistribuant ce que ces derniers consomment sur une année, « on pourrait satisfaire sept fois les besoins énergétiques modernes de toutes les personnes n’ayant pas accès à l’électricité à travers le monde », souligne l’ONG.

« 90 % de la valeur du lithium extrait en Amérique du Sud est captée en dehors de la région »

Rien n’illustre mieux cette transition inégale que la répartition de la plus-value d’une Tesla. « Pour chaque voiture, Tesla réalise 3 145 dollars de profit — soit 321 fois plus que ce que la République démocratique du Congo (RDC) perçoit pour fournir les 3 kilogrammes de cobalt nécessaires à la fabrication de ces véhicules. La RDC ne capte que 14 % de la chaîne de valeur du cobalt. Si elle en captait l’intégralité, cela représenterait plus de 4 milliards de dollars par an – de quoi fournir une énergie propre à la moitié de sa population de près de 110 millions d’habitants », explique l’ONG.

Ce décalage concerne toutes les matières premières de la transition. Ainsi, « plus de 90 % de la valeur du lithium extrait en Amérique du Sud est captée en dehors de la région, principalement par des entreprises en Chine, en Europe et aux États-Unis ». Il n’en reste que 10 % pour les pays producteurs, dont 2 % seulement vont aux mineurs qui l’extraient.

Un inégal accès aux financements

Non seulement les pays du Sud se font piller leurs ressources, mais en raison d’un système bancaire et financier également inégalitaire, ils n’ont pas les moyens d’investir dans leur propre transition. « Alors que les pays riches peuvent investir des milliards dans leur propre transition vers les énergies propres, les pays du Sud se retrouvent avec une dette croissante, des taux d’intérêt punitifs », résume l’ONG.

Emprunter pour investir dans un projet d’énergie renouvelable leur coûte 9 % à 13,5 % en intérêt, contre 3 à 6 % dans les pays riches. Cela signifie, calcule Oxfam, que permettre à 100 000 personnes d’accéder à de l’énergie renouvelable coûte 45 % plus cher au Nigeria qu’à la Grande-Bretagne.

Résultat, le continent africain, qui « abrite 85 % de la population mondiale sans électricité », ne représentait en 2024 que 2 % des investissements en énergie renouvelables dans le monde.

Les communautés locales payent le prix de la pollution

Comme c’était le cas avec les hydrocarbures, la nouvelle course aux matières premières de la transition sous la houlette de compagnies du Nord est aussi inégalitaire parce qu’elle saccage les droits et l’environnement des habitants des régions productrices.

Saisie de terre, pollution accrue du sol et des ressources en eau, et violations des droits humains multiples accompagnent généralement cette exploitation, au détriment de la vie et du développement des communautés concernées.

D’autant que les permis d’exploitation sont le plus souvent négociés par une petite élite du pays, sans concertation et parfois avec une part de corruption. Selon l’ONG, « les terres autochtones reconnues menacées par les activités industrielles, largement liées à la transition énergétique extractive actuelle, couvrent 22,7 millions de kilomètres carrés, soit une superficie plus grande que le Brésil, les États-Unis et l’Inde réunis ».

« La transition énergétique offre une occasion rare de réécrire le scénario, de sortir des modèles extractifs et de bâtir un système énergétique fondé sur l’égalité, la justice, la solidarité et la prospérité collective »,estime au contraire Oxfam. Cela passe par une plus grande utilisation des richesses énergétiques dans les pays qui en ont le plus besoin et qui les produisent, ce qui suppose plus de consultations et de prise en compte des besoins.

L’autre élément, au Nord comme au Sud, est un rééquilibrage de la consommation. Comme le rappelle l’ONG, « des sociétés plus égalitaires ont besoin de moins de croissance pour satisfaire leurs besoins fondamentaux et de moins d’énergie pour assurer le bien-être de tou·te·s ».

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Dans les territoires occupés, un colonialisme également énergétique

S’il est un lieu qui illustre bien le caractère inégalitaire et colonial de la production comme de la consommation d’électricité, ce sont les territoires occupés. « En 2020, 83,8 % de l’approvisionnement en électricité en Cisjordanie et à Gaza étaient assurés par Israël. Les Palestiniens sont confrontés à une pauvreté énergétique chronique et à des prix de l’énergie parmi les plus élevés de la région », résume Oxfam dans son rapport publié fin septembre.

Ce déséquilibre s’inscrit dans l’histoire coloniale, le monopole accordé en 1920 à la Palestine Electric Company (PEC), « concentrant les infrastructures dans les colonies juives et bloquant l’électrification arabe, jusqu’à la période comprise entre 1948 et 1967, lorsque la Israël Electric Company (IEC) a étendu son contrôle monopolistique aux territoires nouvellement occupés ».

Pour l’ONG, « l’approvisionnement en électricité est devenu un outil central de la domination coloniale et de l’occupation progressive, fondée sur l’exploitation et l’extraction ».

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Source: https://www.humanite.fr/social-et-economie/colonialisme/tesla-fait-321-fois-plus-de-profit-qu

URL de cet article: https://lherminerouge.fr/tesla-fait-321-fois-plus-de-profit-que-la-rdc-derriere-la-transition-energetique-la-logique-coloniale-persiste-h-fr-31-12-25/

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