
Ce 28 juin se tenaient les élections provinciales, scrutin majeur pour l’archipel. Un vote crucial, qui voit une victoire des anti-indépendantistes de l’ex-ministre Sonia Backès dans la province Sud. Les indépendantistes du FLNKS remportent les deux autres provinces, mais ils partaient divisés. C’est au Congrès que se décidera l’avenir du pays.
Par Benjamin KÖNIG
Kanaky – Nouvelle-Calédonie, envoyé spécial.
Attendues depuis sept ans – alors que le mandat est de cinq ans –, reportées trois fois, les élections provinciales ont enfin eu lieu en Kanaky – Nouvelle-Calédonie. Les 195 584 électeurs inscrits sur la liste spéciale, le corps électoral étant gelé pour ce scrutin décisif à l’exception de 10 500 « natifs » ajoutés en mai dernier, votaient pour déterminer l’ensemble des équilibres politiques de l’archipel.
Les Calédoniens ont élu les représentants aux assemblées des trois provinces, Sud, Nord et îles Loyauté. Qui à leur tour éliront les 54 membres du Congrès, l’assemblée locale. Les membres du Congrès voteront ensuite pour former le gouvernement de Nouvelle-Calédonie, dont la particularité est d’être collégial : les ministres sont issus des groupes représentés au Congrès.
Pour l’occasion, l’État français avait déployé un dispositif sécuritaire impressionnant, avec de nombreux renforts venus de métropole. Au total, 2 400 gendarmes et policiers répartis sur le territoire, notamment le Grand Nouméa : rapportés à la population métropolitaine, l’équivalent de près de 800 000 personnes, ce qui donne une idée de la démonstration de force de l’État, situation coloniale oblige.
Le vote indépendantiste pénalisé par l’abstention
Près de la tribu de Saint-Louis (commune du Mont-Dore), particulièrement réprimées en 2024 avec trois jeunes tués par le GIGN, des unités de gendarmerie étaient stationnées toute la semaine précédent le scrutin, et il n’était pas rare de croiser des véhicules Centaure, les blindés de la gendarmerie, déployés massivement depuis les révoltes de mai 2024. Un seul incident a été signalé : l’incendie d’un bureau de vote sur l’île des Pins, dans la nuit de vendredi à samedi. Et malgré tout, l’ambiance est plutôt conviviale, à l’image de la société calédonienne.
Dès l’ouverture des bureaux de vote, à 8 heures, des files d’attente se sont formées pour ce scrutin crucial, le premier depuis les trois référendums et l’explosion de mai 2024. Devant l’école Adolphe-Boutan, située à Yahoué dans la commune du Mont-Dore, l’événement est encore dans toutes les têtes au moment de glisser le bulletin dans l’urne. « L’enjeu est de réparer les erreurs qu’on a tous faites, l’explosion qu’on a eue », analyse Pascal, la cinquantaine, qui se présente avec malice comme « Kanak belge », symbole du métissage de la société calédonienne.
Pour lui, « quel que soit l’avenir, il faut qu’il soit démocratique et construit ensemble. Nous devons redonner aux jeunes goût à la vie politique, au débat, et que ce dernier ne soit pas focalisé sur Kanaky, même si je suis pour ».
Dès 20 heures, les résultats ont commencé à tomber. Au siège de l’UC-FLNKS de Nouméa, les militants échangent frénétiquement les chiffres des bureaux de vote. Premier élément d’importance, la participation en baisse de près de 8 points, avec 58,86 % contre 66,5 % en 2019. Élément d’autant plus crucial que les règles du scrutin de liste à un seul tour sont drastiques : il faut passer la barre de 5 % des inscrits, et non des votants, pour obtenir une représentation.
Or, l’abstention touche davantage l’électorat indépendantiste, déjà divisé entre plusieurs petites listes. Et, sur décision du haut-commissaire et de la ville de Nouméa, seuls neuf bureaux de vote étaient ouverts sur l’ensemble de la ville, compliquant la participation des habitants des quartiers populaires. Là où le vote indépendantiste est plus fort.
Un majorité relative pour les loyalistes
C’est le cas dans les deux provinces Nord et îles Loyauté, traditionnellement indépendantistes : dans le Nord, la figure historique du Parti de libération kanak (Palika), Paul Néaoutyine, signataire de l’accord de Nouméa de 1998, avait pris position contre Bougival à rebours de son parti. Il est néanmoins battu de peu par l’UC-FLNKS de Pascal Sawa, le maire de Houaïlou, qui obtient neuf sièges contre huit au Palika et trois pour la droite.
Dans la province des îles Loyauté, terre kanak jamais colonisée, on vote très majoritairement indépendantiste : c’était le cas à plus de 90 % en 2019. Ce dimanche, l’UC-FLNKS de Mickaël Forrest arrive en tête de 200 voix seulement, et à égalité en termes de sièges avec les indépendantistes de Nation autochtone, également membre du FLNKS.
Mais l’enjeu le plus crucial résidait dans la province Sud, celle de Nouméa, la plus riche et la plus peuplée, qui envoie 32 membres au Congrès sur 54. Un fief pour ce que l’on nomme ici les loyalistes (comprendre à la France), dont la cheffe de file, l’ex-ministre Sonia Backès, est la représentante d’une droite dure. Sans surprise, sa liste est arrivée en tête avec près de 50,4 % des suffrages, signe d’une forte mobilisation de l’électorat anti-indépendantiste.
À Nouméa, elle obtient même 60,5 %. Loin devant la liste du FLNKS de Johanito Wamytan, en seconde position à l’échelle de la province. L’électorat indépendantiste s’est réparti entre plusieurs petites listes, affaiblissant leur représentation totale. Pour Laurie Humuni, membre du Rassemblement démocratique océanien et colistière de la liste FLNKS, « clairement, Sonia Backès s’est affirmée avec une union de la droite, cela confirme que la province Sud est loyaliste ». Mais, pour elle, la prochaine étape se jouera au Congrès.
Car c’est là que se décidera le second tour. Du côté des indépendantistes, « on saura se retrouver, comme on l’a toujours fait », estime Mickaël Forrest. Le parti centriste de l’Éveil océanien, très implanté dans la communauté wallisienne, sera représenté au Congrès où il jouera à nouveau un rôle charnière. À droite, les anti-indépendantistes devraient obtenir 24 sièges sur 54, soit une majorité relative.
Mais rien n’est encore joué, selon les alliances, d’autant que la radicalité de Sonia Backès fait figure de repoussoir, au point que l’idée de « barrage à la droite » est évoquée par le FLNKS et l’Éveil océanien. Laurie Humuni parle d’ailleurs de « victoire en trompe-l’œil pour la droite : notre travail sera de se mettre autour de la table pour sauver notre pays et aller vers la souveraineté ».
Après le rejet du texte issu du processus de Bougival, auquel était opposé le FLNKS, le premier ministre, Sébastien Lecornu, a annoncé une reprise du dialogue sur l’avenir institutionnel et va s’appuyer sur la droite calédonienne comme le gouvernement le fait depuis cinq ans. Pour Mickaël Forrest, l’enjeu est de « poursuivre le combat vers la souveraineté, notamment en termes de droit international ». Car, selon les Nations unies, la Nouvelle-Calédonie reste à décoloniser. N’en déplaise à la droite locale.
URL de cet article: https://lherminerouge.fr/wp-admin/post.php?post=103512&action=edit
