Acquis et limites historiques de la Révolution française (AsawraBlog-14/07/26)

Par Dr Marie Nassif-Debs,
Ex-secrétaire générale adjointe du Parti communiste libanais

Malgré le passage de près de deux cent cinquante ans depuis son déclenchement, la Révolution française continue de faire l’objet de nombreuses études et de susciter de nombreux débats sur ses causes, son contenu et le rôle qu’elle a joué dans la transition de l’Europe, puis du monde, du stade de la domination féodale à un nouveau stade de production, le capitalisme, accompagné d’une division sociale plus claire et plus marquée… Elle a également posé les fondements d’une nouvelle charte des droits de l’homme qui constitue encore aujourd’hui un point de départ pour la lutte menée par les peuples, chacun à son niveau et à l’échelle mondiale, en vue de la justice sociale, l’égalité, la paix et la prospérité.


Pourquoi cette « Révolution » ? Quelles en furent les causes ? Quelles étaient les forces alliées et les forces antagonistes ? Peut-on vraiment dire, près de deux siècles et demi après, qu’elle a comblé les aspirations de ses fondateurs ?
Il convient de noter, tout d’abord, les conditions objectives et subjectives que connaissait la France dans les années 1880, d’abord comme pays doté d’une monarchie centrale, et ensuite comme pays considéré comme le plus peuplé en termes de population, puisqu’y vivaient près de vingt-huit millions de personnes, soit environ 18 pour cent de la population totale du continent européen, réparties en trois classes : Depuis le sommet de la pyramide jusqu’à la base, on trouve la noblesse, dont le nombre n’excède pas quatre cent mille membres qui contrôle l’immense superficie du territoire avec ce qu’il y a dessus. Suit la classe cléricale (le clergé), qui comptait environ cent vingt mille personnes, et dont la classe supérieure jouissait de nombreux privilèges matériels et moraux, tandis que la classe la plus nombreuse, le peuple, qui constituait 98 pour cent de la population totale, dont la plupart étaient des paysans – des serfs qui ne possédaient pas la terre qu’ils cultivaient, ou même possédaient eux-mêmes, en plus d’un petit nombre d’artisans dans les villes et les campagnes et d’un plus petit nombre de bourgeois qui ont accumulé de grandes richesses grâce au commerce avec les colonies (notamment le commerce des esclaves) ainsi que du secteur bancaire et de certaines professions libérales (médecins, juges, avocats, éditeurs, etc.).
Cette monarchie féodale, fondée sur une centralisation absolue et la propriété foncière, fut la principale raison de la diffusion des tendances libérales prônées notamment par la bourgeoisie, car, bien que possédant de l’argent et certains moyens de production, cette dernière ne put accéder à un véritable pouvoir politique, mais demeura en marge, son rôle se limitant à garantir les fonds nécessaires au profit de l’autorité féodale centrale, qui y recourait souvent pour financer ses guerres coûteuses et ses dépenses exorbitantes, lui prenant de l’argent et lui accordant des titres sans valeurs en guise de substitution… Parmi ces guerres figurait la « Guerre de Sept Ans », qui aboutit à une défaite désastreuse forçant la France à abandonner une partie de ses colonies. Notons également le soutien apporté par la monarchie française au soulèvement des treize États d’Amérique du Nord, non par amour pour les aspirations et les propositions des rebelles contre le colonialisme britannique, mais plutôt dans le but de se venger de la « Couronne britannique » rivale qui s’était emparée d’une partie des colonies françaises… Sans omettre la propagation de la famine, accompagnée de décès et d’épidémies, parmi la majorité du peuple, après plusieurs années de disette qui avaient entraîné une baisse de la production de blé, tandis que le roi et son entourage, à la cour et hors de celle-ci, ainsi qu’une partie de la bourgeoisie, vivaient dans le luxe et profitaient des richesses de la terre produites pour eux par des millions de personnes affamées.
Outre ce qui précède, les écrits de certains philosophes, notamment Jean-Jacques Rousseau, la Société de l’Encyclopédie et les nombreuses publications libres non autorisées ont joué un rôle fondamental dans la formation et l’orientation de l’opinion publique, en œuvrant à la création de clubs et de réunions politiques qui élaboraient des programmes de réforme. Il convient de noter que la plupart de ces programmes ne visaient pas à transformer les fondements socio-économiques, mais se contentaient d’appeler à la participation au pouvoir et à apporter quelques modifications à l’essence même de la monarchie, sans toutefois réclamer son abolissement. Ainsi, à la suite des réunions qui se sont tenues entre mai et juin 1789, les historiens bourgeois estiment que le peuple français a remporté une grande victoire en imposant le changement de titre du roi, de « roi de France » à celui de « roi des Français », et que ce changement a marqué, selon eux, la fin de la monarchie absolue.


Même la chute de la Bastille, le 14 juillet 1789, allait dans ce sens, car l’effondrement de la plus importante citadelle de la tyrannie marquait le début d’une nouvelle ère. Mais à la faveur de qui ?
Pour répondre à cette question, rappelons d’abord les objectifs clairs de la bourgeoisie française alors émergente, tels qu’exprimés par l’un de ses principaux représentants, l’abbé Sieyès : « Qu’est-ce que la classe “du commun mortel” ? C’est tout. Que représente-t-elle dans l’actuel système politique ? Rien. Que réclame-t-elle ? Devenir quelque chose. »
Cependant, la réponse fondamentale réside, à mon avis, dans ce que Marx a proposé dans un certain nombre de textes qui abordaient la Révolution française, de sa localisation et de son rôle. Pour Marx, cette révolution est née de la contradiction entre le pouvoir économique de la classe bourgeoise émergente et son exclusion du pouvoir. En outre, cette révolution a constitué une phase de transition du mode de production féodal au mode capitaliste qui l’a suivi, à commencer par le coup d’État mené par Napoléon le « 18 brumaire » de l’année 1799. En d’autres termes, malgré l’intense participation populaire et le rôle joué par les forces productives paysannes et ouvrières émergentes, la révolution s’est terminée par la mise en œuvre de la tâche qui lui avait été confiée par le noyau solide en son sein, c’est-à-dire laisser la place au développement des nouvelles forces productives en éliminant les obstacles sociaux. posées par l’ancien régime. D’où la conclusion avancée par Marx et Engels dans le « Manifeste communiste » : « Ces chaînes devaient être brisées. Et elles ont été brisées. »


En conclusion, ce qui a été déclenché par la Révolution de 1789 était important, mais ne constitue pas le changement souhaité. Le véritable changement fut presque réalisé, quatre-vingts ans plus tard, dans la Commune de Paris, qui constitua la première expérience socialiste et le premier modèle de dictature du prolétariat, que le « gouvernement de Versailles » bourgeois français n’hésita pas à renverser en s’alliant avec l’ennemi prussien occupant et en lui ouvrant les portes de Paris, après lui avoir cédé les provinces d’Alsace et de Lorraine.
Remarque : Dans un article publié dans la Nouvelle Gazette rhénane en 1848, Marx faisait l’observation suivante à propos de la révolution de 1789 (ainsi que de la révolution de 1848) en France : « C’était une victoire de la bourgeoisie, celle d’un nouvel ordre social, de la propriété bourgeoise sur la propriété féodale, du nationalisme sur le régionalisme, de la compétition sur le corporatisme, du partage des biens. l’héritage patriarcal, (…) Les Lumières sur la superstition, la famille sur le nom de famille, l’industrie sur l’oisiveté « héroïque », et la victoire de la loi bourgeoise sur les privilèges médiévaux. »

Par Dr Marie Nassif-Debs,
Ex-secrétaire générale adjointe du Parti communiste libanais
Ex- coordinatrice du Rassemblement de la gauche arabe
Article publié le 13/07/2026 – Magazine « Taqaddam »
Traduit de l’arabe par Roland Richa

Quelques références :
– Karl Marx, « La lutte des classes en France », article (en français) paru en 1850.
– Karl Marx,« Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte », 1852 (traduit ultérieurement en arabe).
– François Fouret, « L’idée de la Révolution française », article (en français) paru en 1980 dans la Revue française de sociologie.
– Jean Jaurès, « Histoire socialiste de la Révolution française ».

Source: https://assawra.blogspot.com/2026/07/acquis-et-limites-historiques-de-la.html

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