Plants grillés, pommes de terre minuscules, choux replantés trois fois : l’été qui épuise les maraîchers (reporterre.net-1/08/25)

Julie, salariée à la Ferme en Goguette à Guerchy, enlève les baches de salades montées en graîne et à moitié séchées par les chaleurs, fin juillet 2026. – © Jérômine Derigny / Reporterre

Les quatre vagues de chaleur qui se sont abattues sur la France depuis fin mai ont laissé des traces chez les maraîchers. Plants grillés, récoltes réduites, légumes minuscules… Ils sont nombreux à craindre pour leurs finances et leur avenir.

Par Laure NOUALHAT et Jérôme DERIGNY (photographies)

Guerchy, Joigny (Yonne), reportage

C’est un été qui n’en finit pas et qui nous promet un hiver sans patates. Après trois mois presque sans pluie et quatre épisodes caniculaires depuis mai, les cultures maraîchères décrochent. Dans l’Yonne comme dans l’Oise, les légumes brûlent, les plantations recommencent, les rendements s’effondrent et les producteurs tentent encore d’inventer une agriculture capable de tenir. Mais derrière les ombrières, les haies et les paillages, la fatigue s’installe.

À la Ferme en goguette, située à Guerchy, dans l’Yonne, Caroline traverse les rangées de tomates sous des serres asphyxiantes. Trois cents plants grimpent vers le faîtage, très verts encore, mais leurs bouquets sont dégarnis. Là où quatre à six tomates devraient grossir, une seule est parfois parvenue à maturité. Sous le plastique, la température flirte avec les 40 °C. Même s’il vient de pleuvoir, à peine une heure, et que la température extérieure a chuté à 20 °C, la chaleur persiste sous les serres.

Le sol a tellement durci à cause de la sécheresse que les agrafes des bâches ne peuvent plus être enlevées à la main. © Jérômine Derigny / Reporterre

Caroline et Julien n’ont pourtant pas attendu la fin juillet pour réagir. « À la première vague de chaleur », ils ont chaulé les serres et commandé des voiles d’ombrage, capables de retenir 50 % des rayons ultraviolets. Mais, au plus fort des pics, les feuilles se recroquevillent, les fleurs coulent, se détachent sans demander leur reste. Les concombres ont subi le même sort.

Mode végétatif

« Les plantes se mettent en mode végétatif, puis dès que les conditions redeviennent favorables à la germination, ça repart », explique Caroline. Le maraîcher, lui, n’a pas toujours la possibilité de se mettre en sommeil jusqu’au retour de jours meilleurs.

Caroline surveille ses salades qu’elle a abritées sous un voilage pour tenter de les protéger un peu de la chaleur. © Jérômine Derigny / Reporterre

Pour le grand public, cette nouvelle poussée du thermomètre constitue le quatrième épisode de chaleur depuis mai. Commencée le 28 juillet, la 54ᵉ vague de chaleur recensée en France depuis 1947 aura été courte dans l’Ouest, mais brutale, avant de se décaler vers l’Est.

Mercredi 29 juillet, le thermomètre est monté à 42,7 °C à Bélis, dans les Landes, et à 40,7 °C à Bordeaux. Les vagues de chaleur ne sont plus des accidents épars : les deux tiers de celles relevées depuis 1947 se sont produites depuis 2001, d’après Météo-France.

Sous la serre où la température est proche des 40°C, les tomates poussent moins bien qu’à l’accoutumée. © Jérômine Derigny / Reporterre

Dans les parcelles de plein champ, le désordre climatique se transforme en travail supplémentaire. « Rutabagas, choux-fleurs, choux… C’est la troisième fois qu’on plante des choux. Les betteraves ont brûlé, il a fallu les resemer », récapitule Caroline.

Les plants ne démarrent pas, grillés avant même d’avoir pris leurs quartiers. Il faut recommander, replanter, resemer, recommencer. Tout cela représente des semences, du temps, de l’eau quand il en reste, et, poursuit la maraîchère, « de la fatigue nerveuse et physique… On travaille 70 heures par semaine, dans des conditions difficiles ».

La canicule a eu raison de nombreuses fleurs. Autant de tomates en moins à la fin de la saison. © Jérômine Derigny / Reporterre

Plus loin, les pommes de terre occupent un peu plus d’un hectare, plantées sur des buttes qui n’ont jamais été irriguées. « C’était un choix, qui jusque-là, avait payé », explique Julien, dépité.

« À un moment, il faut lâcher prise… »

La terre est devenue poussière. Les crevasses dessinent des frontières entre les plants. Sous les tiges, quelques pommes de terre de la taille d’une grenaille apparaissent, si petites qu’elles ne tiendront même pas sur le tapis de la récolteuse.

« La vente de ces patates ne couvrira jamais le coût horaire de la récolte », dit Caroline. Face au gâchis annoncé, Caroline et Julien imaginent de faire venir les consommateurs, de leur confier des grelinettes et de les laisser déterrer eux-mêmes leurs futures pommes de terre sautées. Une manière de sauver ce qui peut l’être sans engager davantage de frais. « De toute façon, poursuit-elle, à un moment, il faut lâcher prise… »

Sous des buttes extrêmement sèches, les pommes de terres sont minuscules. © Jérômine Derigny / Reporterre

Julien force encore le sourire et l’enthousiasme. Chaque difficulté décuple son envie de tester, d’observer, de modifier. « Il va falloir réapprendre, ou apprendre, c’est selon, à faire autrement, à changer nos pratiques, utiliser plus de fumier, plus de paille, à aménager des zones avec des ombrières, planter des arbres… dit-il. Et aller voir ce qui pousse au sud de la Méditerranée ! »

Caroline élargit la question jusqu’aux étals et aux assiettes : « Les consommateurs aussi vont devoir changer leurs habitudes… Faut-il encore des salades vertes ou des radis l’été ? »

L’adaptation ne pourra pas reposer uniquement sur les épaules de producteurs sommés de conserver les mêmes calendriers, les mêmes volumes et les mêmes légumes, malgré des saisons devenues méconnaissables.

À cause des chaleurs et dans une terre aussi sèche, de nombreux concombres et pommes de terre n’ont pas grossi. © Jérômine Derigny / Reporterre

L’envie d’expérimenter demeure, mais elle ne paie ni les plants perdus ni les heures passées à les remplacer. « Mais même si c’est enthousiasmant de tester des choses, j’avoue que si on avait trois saisons comme celle-là, on plierait bagage », prévient Caroline.

Le printemps, favorable, leur permet encore de sauver les meubles. Pour l’automne et l’hiver, en revanche, l’inquiétude monte. « Sans choux, sans patates, il sera difficile de faire un peu de trésorerie », dit la maraîchère.

« Certains clients me disent : “Je ne mange pas ça, moi” »

Deux heures plus tard, la température a de nouveau dépassé les 30 °C. Direction l’exploitation de Myriam Auger, aux Léchères, en bordure de voie ferrée à Joigny. Myriam est fille, petite-fille et arrière-petite-fille de maraîchers. Sur les marchés, elle est connue pour ses montagnes de chlorophylle, chicorées, feuilles de chêne, frisées et batavias. Cet été, son étal est privé de salades vertes.

L’ail est riquiqui. Les fenouils affichent un format XS inhabituel. « Certains clients me disent : “Je ne mange pas ça, moi”, et en mon for intérieur, je me dis qu’ils le mangeront un jour… Depuis le temps que je dis qu’on va manger des cailloux, j’ai peur que cela arrive plus vite que prévu. »

Les salades pour lesquelles Myriam est connue ont bien moins poussé cette année. © Jérômine Derigny / Reporterre

Après trois mois sans pluie et cette nouvelle vague de chaleur, Myriam en a ras la casquette. Elle ne passe même plus dans les planches de salades, montées en graines dès juin. Son père, Yves, 88 ans, debout sur ses béquilles, fait contre mauvaise fortune bon cœur. Lui qui déteste les « mauvaises herbes » doit accepter que les parcelles se remplissent de chardons et d’adventices, que le fouillis gagne les planches et les serres.

« Impossible de ne pas voir que ça s’accélère »

Il a connu une autre agriculture. « On y allait avec les arrosoirs, c’était physique », raconte-t-il. Aujourd’hui, avec les réseaux d’irrigation et le matériel, « le travail est quand même plus facile ».

Yves a traversé la sécheresse de 1976, et même celle de 1947. Mais cette mémoire longue ne le rassure plus : « Impossible de ne pas voir que ça s’accélère : ce qui était exceptionnel devient régulier. »

Sous la serre, les fleurs d’aubergine sont belles mais peu nombreuses. © Jérômine Derigny / Reporterre

Dans l’Oise, Mathieu Blanchard a, lui, des sanglots dans la voix à travers le téléphone lorsqu’il évoque cet été qui l’épuise. Avec sa femme et un couple d’amis, il a repris et transformé la ferme familiale. La ferme des Bayottes, exploitation collective en polyculture-élevage créée en 2014, réunit Mélanie, Mathieu, Olivia et Pierre sur environ 190 hectares cultivés en bio. Quelques vaches, du lait transformé sur place, des céréales devenues farine et du maraîchage : la diversification devait rendre l’ensemble moins vulnérable.

Mathieu mesure aussi la chance d’avoir hérité des choix opérés par ses parents, qui avaient planté des haies, creusé des mares « et qui ne voulaient pas dépendre des intrants ». Tout ce que l’on présente aujourd’hui comme les bases d’une agriculture résiliente était déjà là : des arbres, de l’eau retenue dans le paysage, des productions multiples, moins de dépendance aux engrais et aux pesticides. Et pourtant, lui aussi craque. Il craint moins pour son chiffre d’affaires que pour les libellules qui « n’ont plus d’eau dans les mares pour pondre ».

Myriam, 4e génération er maraîchage, au marché de Migennes. Ses fenouils sont particulièrement affectés par la sécheresse. © Jérômine Derigny / Reporterre

À la Ferme en goguette, Caroline et Julien envisagent désormais une baisse d’environ 20 % de leur chiffre d’affaires sur la saison. Une estimation encore provisoire, puisque, dit Julien, « les récoltes d’automne restent suspendues à un retour de la pluie et à des températures plus clémentes ».

C’est peut-être cela que raconte le mieux cet été. Les maraîchers ne découvrent pas le changement climatique. Ils chaulent, ombragent, paillent, plantent des haies, diversifient, déplacent les calendriers, recommencent les semis et travaillent toujours davantage. Mais l’adaptation a un coût, physique, financier et moral.

À l’échelle nationale, le président de l’interprofession des fruits et légumes frais, Interfel, redoute une diminution de 20 à 30 % des récoltes à venir et prévient que certaines exploitations maraîchères pourraient ne pas s’en relever.

Source: https://reporterre.net/Champs-secs-rendements-en-chute-les-vagues-de-chaleur-mettent-les-maraichers-a-l-epreuve

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