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Les vingt-sept ministres de l’Intérieur doivent se réunir ce 4 août pour évoquer une « réponse européenne » malgré le retour de la majorité des migrants au Maroc. Avec la remise en cause de l’accord de Schengen par certains États, la légalité a déjà été écornée. Une fragilité sur laquelle se sont rués les États-Unis de Trump.
Par Lina SANKARI
Nouvelle fissure dans l’architecture européenne. Qu’importe qu’aucun des 50 000 migrants arrivés à Ceuta, cette enclave espagnole au Maroc, entre le 30 et le 31 juillet, n’ait pu rejoindre le continent et que la quasi-totalité d’entre eux ait pris le chemin du retour, la crise est là, visible.
Fortement instrumentalisée par les droites et extrêmes droites européennes, ainsi que par les sociaux-démocrates danois au pouvoir, la gestion de cet exil d’un ou deux jours illustre les coups de boutoir récurrents contre le droit européen. De manière totalement illégale, l’Italie de Giorgia Meloni (Fratelli d’Italia) a suspendu l’accord de Schengen avec l’Espagne, rétablissant temporairement le contrôle de ses frontières pour les voyageurs en provenance d’Espagne, par voie maritime ou aérienne.
« En vertu du droit de l’UE, aucun État membre ne peut suspendre unilatéralement la participation d’un autre à Schengen. Cette option n’existe tout simplement pas dans l’architecture juridique de l’Union », tempête le socialiste espagnol Josep Borrell, ancien chef de la diplomatie des Vingt-Sept.
Face à une Europe en pleine déliquescence qui l’a ciblée à plusieurs reprises pour ses positions sur le génocide à Gaza et sur la limitation des dépenses militaires dans le cadre de l’Otan, Madrid a abattu la seule carte dont elle disposait dans ce bras de fer : la convocation de l’ambassadeur italien.
C’est une politique souveraine du pays qui est en réalité attaquée. Plusieurs membres du gouvernement italien ont en effet lié la prétendue menace migratoire à la décision de l’Espagne de régulariser 500 000 sans-papiers cette année. Une hypocrisie de plus quand Rome s’est elle-même engagée à accueillir 500 000 travailleurs étrangers dans les deux ans en plus des 450 000 entrés entre 2023 et 2025. À croire que les discours xénophobes valent bien peu face aux demandes du patronat et d’une économie qui repose sur la main-d’œuvre migrante.
La Commission hurle avec les loups
Le Code frontières Schengen stipule en effet que le contrôle des frontières intérieures de l’Union européenne ne peut être rétabli que lorsqu’une menace sérieuse pour l’ordre public ou la sécurité existe. Reste à le démontrer.
Tout comme Melilla, autre territoire espagnol non décolonisé au Maroc, Ceuta a un statut à part au sein de l’espace Schengen, avec des contrôles d’identité systématiques lors des déplacements vers l’Espagne continentale. Professeur de droit européen, Alberto Alemanno estime sur X à propos de l’entorse italienne au droit européen : « La Cour de justice (de l’UE – NDLR) a constamment jugé que de tels contrôles sont des mesures exceptionnelles soumises à des exigences strictes de nécessité et de proportionnalité, et non un outil discrétionnaire que les États membres peuvent invoquer à volonté. »
Le chercheur rappelle en outre que l’UE repose sur « la confiance mutuelle, la présomption que les États membres agissent de bonne foi et respectent les règles partagées. C’est ce qui rend un permis de séjour espagnol valable à Rome ». Dans ce contexte, charge à la Commission, garante de l’application des traités, de rappeler l’Italie à l’ordre. Elle s’en est bien gardée. Le rôle structurant de Giorgia Meloni au sein des Vingt-Sept y est sans doute pour beaucoup.
La présidente de l’institution, Ursula von der Leyen, a préféré tordre les faits et hurler avec les loups : « Nous ne pouvons pas permettre à quiconque d’entrer dans notre Union sans respecter nos règles », claironne-t-elle.
Trump en chantre de la décolonisation
L’affaire crée donc un précédent et d’autres gouvernements pourraient être tentés à l’avenir de remettre en cause le droit européen et la solidarité communautaire pour des considérations de politiques intérieures quitte à éroder la confiance des citoyens dans l’architecture existante. Pire, comme le rappelle Alberto Alemanno, « cette position n’a pas protégé l’Europe. Elle a fourni des munitions aux pires ennemis de l’Europe : ceux qui veulent que l’Union paraisse divisée, sans principes et à vendre au plus offrant ».
Dans le mille. Dans un post sur X, supprimé depuis, l’ambassadeur israélien aux Nations unies, Danny Danon, a ironisé sur l’Espagne du socialiste Pedro Sanchez, « qui ne rate jamais une occasion de faire la leçon à Israël (et ferait mieux d’)expliquer au monde pourquoi elle maintient encore des enclaves coloniales en Afrique ».
L’attaque est coordonnée. Dans un rapport explicatif du 30 avril 2026, la Commission des crédits de la Chambre des représentants états-unienne affirme « soutenir les efforts du secrétaire d’État visant à encourager un engagement diplomatique entre le Maroc et l’Espagne concernant le statut futur de Ceuta et Melilla ».
L’administration Trump en défenseuse de la décolonisation ? Après les provocations impérialistes sur le Groenland, le golfe du Mexique et la défense sans faille de son allié Benyamin Netanyahou, il fallait oser. D’autant que Rabat, malgré sa revendication sur ses territoires, n’a pour l’heure aucun intérêt à surfer sur cette déstabilisation de l’Espagne, et au-delà, de l’Europe.
Le Maroc a intérêt à faire profil bas
À quoi lui servirait en effet de provoquer une crise migratoire avec Madrid quand le royaume préfère montrer l’image d’un pays à la croissance dynamique et en plein essor ? Selon Reuters, les autorités marocaines ont employé la manière forte en déployant « des camions équipés de canons à eau et renforcé le dispositif de sécurité aux postes-frontières, repoussant à plusieurs reprises les migrants qui tentaient de s’en approcher ». Depuis 2022, dans un revirement historique, l’Espagne reconnaît la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental et les relations bilatérales sont plutôt clémentes.
Une fois les migrants partis, l’Union européenne a eu beau jeu d’entonner le refrain de l’unité et de la solidarité. Dans une lettre commune, vingt-deux dirigeants, dont Giorgia Meloni et la première ministre danoise Mette Frederiksen, mais ni la France, qui a également rétabli ses contrôles à la frontière ibérique, ni le Portugal et l’Irlande, habituellement investis dans la défense de l’intégrité institutionnelle de l’Europe, réclament une visioconférence d’urgence des vingt-sept ministres de l’Intérieur, ce 4 août.
« Les événements de ces derniers jours exigent une réponse européenne immédiate et coordonnée », écrivent-ils, alors qu’ils ont eux-mêmes laissé le coup de force primer sur le droit. À qui profite la division ?
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