«Ils bombardent directement les ruches» : au Liban, Israël cible les apiculteurs (reporterre.net- 11/08/26)

Mikhael Kassouf, apiculteur originaire de Deir Mimas, au Sud-Liban, examine le miel produit par les abeilles qu’il a sauvées de la guerre au printemps 2026. – © Philippe Pernot / Reporterre

Au Liban, les abeilles payent le prix fort de la guerre. Alors que 600 km2 du Sud-Liban restent occupés par l’armée israélienne, des apiculteurs tentent de reconstruire leur vie et leurs ruches loin du front, en attendant le retour sur leurs terres.

Par Amélie DAVID et Philippe PERNOT

Beyrouth (Liban), correspondance

Sur les hauteurs de Beyrouth, le bourdonnement des abeilles se mêle au chant des cigales en cet après-midi de juillet. Les pollinisateurs se pressent à l’entrée des ruches, installées sur cette colline qui domine la capitale libanaise et la mer, loin des bruits de la guerre qui a failli les emporter.

La plupart d’entre elles sont des survivantes. Elles viennent de Deir Mimas, village du Sud-Liban pris dans les filets de l’invasion israélienne du Liban. Leur apiculteur, Mikhael Kassouf, a réussi à les sauver en les emmenant au nord quand Israël a lancé une nouvelle offensive, le 2 mars.

« J’avais installé mes nouvelles ruches dans la vallée de Deir Mimas cinq semaines avant la reprise des combats, en plein cessez-le-feu, je pensais que la guerre était terminée. Mais nous nous sommes de nouveau retrouvés au milieu des tirs et avons dû attendre dix-sept jours pour pouvoir évacuer les ruches : un pick-up chargé de caisses en bois, roulant la nuit, est très suspect pour les Israéliens et risque d’être bombardé directement », explique l’apiculteur à Reporterre, emmailloté dans une combinaison blanche à la visière de maille, qui rend la chaleur estivale difficilement supportable.

C’est sous escorte des casques bleus de la Force intérimaire des Nations unies au Liban et de l’armée libanaise qu’il a finalement pu quitter la zone occupée. « J’ai perdu plusieurs ruches en cours de route, car la route était cahoteuse », regrette-t-il.

Mikhael Kassouf, apiculteur originaire de Deir Mimas, au Sud-Liban, prend soin des ruches qu’il a sauvées de la guerre. © Philippe Pernot / Reporterre

Selon les chiffres du ministère de l’Agriculture libanais, près de 30 000 ruches ont été affectées par la guerre. Le ministre de l’Agriculture, Nizar Hani, joint par Reporterre via WhatsApp, souligne « un énorme impact » sur l’ensemble du secteur agricole. Selon lui, l’apiculture est primordiale pour assurer les moyens de subsistance des habitants du Sud, « mais aussi pour le secteur agricole en général, à travers la pollinisation et les bénéfices que fournissent les abeilles à l’agriculture et à la nature », ajoute-t-il.

Tout perdre, tout recommencer

Situé en pleine zone tampon, Deir Mimas est entouré de tous les côtés par les forces israéliennes qui occupent le Sud-Liban jusqu’à la rivière Litani, y imposant une « ligne jaune » au sud de laquelle l’armée israélienne pratique la démolition systématique des villages, comme à Gaza. Depuis le 2 mars, plus de 4 300 personnes ont été tuées par Israël au Liban, 12 200 blessées et plus de 600 000 restent déplacées par les bombardements qui continuent malgré des cessez-le-feu reconduits depuis le 16 avril.

« Mes abeilles sont mortes par milliers, mais ça aurait pu être moi »

Entre le début de la guerre, en octobre 2023, et l’invasion israélienne en septembre 2024, Mikhael avait déjà perdu les 71 ruches qu’il possédait alors. Phosphore blanc, métaux lourds libérés par les obus, stress, fumées, explosions : autant de causes de mort ou de fuite pour les abeilles, étouffées ou désorientées. « J’ai fui le village pendant presque deux ans et, quand j’y suis retourné, la moitié étaient déjà mortes ou avaient disparu dans la nature. Mes oliviers aussi avaient perdu leurs fruits. J’ai donc perdu toutes mes récoltes depuis trois ans, avec des dommages et pertes de 100 000 dollars [86 750 euros] », explique Mikhael, avant de souffler : « Mes abeilles sont mortes par milliers, mais ça aurait pu être moi. »

Les ruches qu’Ali Choukeir a sauvées pendant la guerre et déplacées dans les hauteurs de Saida, plus au nord. © Philippe Pernot / Reporterre

Sur la colline de Jeita, il tente de redonner vie à ses ruches, d’importer de nouvelles reines, avant de pouvoir rentrer chez lui. « Tout ce que je veux, c’est reconstruire ma vie alors que j’ai tout perdu : nous sommes faits pour vivre, pas pour mourir », soupire-t-il, les larmes aux yeux.

Immense richesse écologique

Grâce à sa diversité géographique et climatique, le pays du Cèdre abrite une des faunes d’abeilles sauvages les plus diversifiées au monde. Selon l’entomologiste Mira Boustany, elle se situe entre 800 et 900 espèces, dont les abeilles mellifères, qui sont les seules à produire du miel et à être domestiquées.

Les abeilles du Liban sont aujourd’hui menacées par des facteurs multiples : le réchauffement climatique, l’urbanisation, l’agriculture intensive et la guerre. Pour l’heure, l’impact exact de cette dernière ne peut être documenté avec certitude : en raison de la situation, impossible de faire des prélèvements.

Lors des bombardements, des abeilles d’échappent des ruches et se perdent dans la nature, désorientées par le bruit et la fumée. © Philippe Pernot / Reporterre

« Nous savons que le sud-Liban abrite plusieurs espèces endémiques au Levant, des espèces rares, dont certaines n’ont jamais été décrites. Vu la diversité incroyable de la faune des abeilles du Liban, la destruction des habitats au sud pourrait mener à leur disparition avant même qu’on ait pu les étudier », explique l’ingénieure agronome.

Écocide et « guerre contre les petits producteurs »

À Abassiyeh, à une vingtaine de kilomètres de la ligne de front, l’apiculteur Ali Choukeir le sait mieux que quiconque. « Comment les abeilles pourraient-elles résister aux bombardements ? Leur disparition et celle des autres pollinisateurs aura forcément un impact sur l’agriculture », affirme le président de l’association Paysans et apiculteurs libanais unis quand nous le rencontrons dans le salon de la maison familiale, sous un portrait de Che Guevara et des statuettes de Lénine.

Il est membre du Parti communiste libanais et a fait partie de la résistance armée (mais sans combattre aux côtés du Hezbollah et du Amal, deux partis politiques chiites armés) contre l’occupation israélienne du Sud-Liban dans les années 1990, quand il a été emprisonné pendant trois mois par l’armée israélienne.

Outre l’invasion, il dénonce la mainmise des partis politiques et religieux sur le secteur. « Tout est noyauté, du service public au privé, et ils mettent des bâtons dans les roues de ceux, comme moi, qui ne veulent pas faire partie du système politique », critique Ali Choukeir, qui déplore un système de « piston » associé aux partis politicoreligieux omniprésents au Liban. Il est aussi membre du Mouvement agricole, une association qui soutient les apiculteurs libanais, notamment en accueillant les déplacés de guerre et leurs ruches.

Ali Choukeir, apiculteur vivant à Abassyieh, passe en voiture devant des ruines de la guerre du printemps 2026. © Philippe Pernot / Reporterre

Son cofondateur, Bachar Abu Seifan, dénonce un « écocide » et même un « géocide » [1] au Sud-Liban, mais aussi le néolibéralisme et ce qu’il désigne comme une guerre contre les petits producteurs.

Lire aussi : À Gaza, des activistes dénoncent un crime d’écocide

« Une forte concurrence et l’absence de mesures de protection de la part du gouvernement ouvrent la voie aux monopoles et aux grandes entités financières », explique-t-il. Il encourage les apiculteurs à créer des syndicats, des coopératives et des réseaux de mutuelles « afin qu’ils puissent pallier le manque de soutien de la part des pouvoirs publics ».

« Tous ceux qui ont tenté de retourner à leur rucher ont risqué leur vie »

Choukeir et son association se battent depuis plus de trois ans pour sauver les colonies d’abeilles mellifères du Sud-Liban, une partie étant toujours coincée dans des vallées occupées. « Cette guerre n’est pas ordinaire : les Israéliens bombardent directement les ruchers », affirme-t-il. L’apiculteur et sa famille ont fui les bombardements et se sont réfugiés plus au nord, à Bissarieh. C’est là qu’il a pu sauver 50 des 150 ruches qu’il possédait avant la guerre.

Il affirme que la guerre a emporté la vie de 75 apiculteurs. C’est par exemple le cas de Marouf Ramal, à la tête de l’une des plus grandes exploitations du Liban, tué le 5 avril par une frappe israélienne. « Tous ceux qui ont tenté de retourner à leur rucher ont risqué leur vie. Certains qui essayaient simplement de les déplacer ont été tués sur la route avant même d’y parvenir », dénonce l’apiculteur qui a, lui aussi, risqué sa vie sous les bombardements. « Mais si je n’y allais pas, je savais aussi que je perdrais absolument tout », confie-t-il.

Solidarité entre apiculteurs

Le terrain qui accueille ses ruches appartient à un ami de confession chrétienne. Pour l’apiculteur, cette solidarité interconfessionnelle est la clef. « Nous avons vu des apiculteurs, jusque dans les régions les plus éloignées, ouvrir leurs portes et proposer spontanément leur aide. Aujourd’hui, le secteur apicole est beaucoup plus uni qu’avant la guerre », affirme-t-il.

Ali Choukeir, apiculteur vivant à Abassyieh, examine l’humidité de l’air, donnée essentielle pour la fabrication du miel. © Philippe Pernot / Reporterre

Les membres de son association préparent un projet pour soutenir les apiculteurs les plus durement touchés par le conflit, au-delà des clivages politiques et religieux. Il insiste : « Toute résistance qui veut réussir doit être inclusive. Celle qui prend une forme confessionnelle ne peut pas réussir. Elle doit être celle d’un pays tout entier, ou bien elle échouera. »

Sur le terrain de son ami, entouré de pins parasols, de figuiers et de vignes, ses ruches sont pleines de vie. Ici, le bourdonnement des abeilles a remplacé celui, pernicieux, des drones israéliens. « Ne vous approchez pas trop, surtout sans protection », nous lance Ali Choukeir qui, lui, brave avec audace son propre interdit. Il se fait piquer, trois fois, mais le quinquagénaire sourit : ses rescapées sont en pleine forme.

Source: https://reporterre.net/Mes-abeilles-sont-mortes-mais-ca-aurait-pu-etre-moi-les-apiculteurs-du-Sud-Liban-face-a-l

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