Témoignages-Incendies : derrière le mythe du héros, l’omerta sur la santé des pompiers (H.fr-12/08/26)

En 2023, en France, sur un contingent de quelque 200 000 volontaires et de 43 500 professionnels, seules 24 déclarations de maladie professionnelle ont été comptabilisées. © Xavier Davias via First Eye/ABACAPRESS.COM

Exposés, sans protection suffisante, aux fumées toxiques et aux polluants, autant qu’au stress, les sapeurs-pompiers sont confrontés à des risques sanitaires majeurs. En grève ce jeudi 13 août, ils exigent que leur santé et leur sécurité deviennent une priorité nationale.

Par Clémence LE MAITRE

En juillet 2022, Arthur (1) est en première ligne face au mégafeu qui ravage la forêt des Landes, en Gironde. Pompier professionnel, il cumule alors 40 heures d’intervention, complétées par 280 heures en tant que volontaire, et respire quotidiennement des fumées toxiques. Cinq mois plus tard, gravement malade, il est déclaré inapte opérationnel. Le diagnostic du pneumologue est sans appel : asthme invalidant. Débute alors ce qu’Arthur qualifie de « véritable parcours du combattant ».

Il multiplie les démarches administratives pour faire reconnaître sa pathologie comme maladie professionnelle. En avril 2024, au terme d’une longue attente, le médecin-chef de son Sdis (service départemental d’incendie et de secours) rend un avis favorable et confirme le lien direct entre l’asthme et l’exposition aux fumées de 2022. Le comité médical départemental valide également le dossier à l’unanimité du quorum.

Pourtant, le directeur du Sdis refuse d’accorder la validation finale. Arthur est placé en disponibilité d’office pour raison de santé (Dors), et s’est ensuite vu refuser un congé longue maladie par le même comité médical en août 2024. « Je me suis senti abandonné », explique-t-il, alors qu’il subit une chute drastique de ses revenus tout en devant financer lui-même l’intégralité de ses soins.

La situation de ce sapeur-pompier est loin d’être un cas isolé. En 2023, en France, sur un contingent de quelque 200 000 volontaires et de 43 500 professionnels, seules 24 déclarations de maladie professionnelle ont été comptabilisées.

Défaut de traçabilité des expositions

Sur le plan légal, la reconnaissance d’une maladie professionnelle exige de prouver la traçabilité de l’exposition des agents. Or, « aujourd’hui, les Sdis ne bénéficient pas d’outils pour faire les fiches de suivi sur la totalité de la carrière d’un agent », déplore Laurent Guilloteau, secrétaire général CGT du Sdis des Bouches-du-Rhône. Les examens médicaux ne sont pas faits systématiquement, donc prouver le lien de causalité entre la pathologie et le travail est très complexe. » Face à ces carences, les organisations syndicales demandent l’obligation pour les Sdis de déployer ces fiches d’exposition.

La composition et l’impartialité des instances médicales posent également question. « Malheureusement, les comités médicaux ne sont pas forcément composés de médecins spécialistes de la profession et des risques auxquels nous sommes exposés », regrette Arnaud Mougin, sapeur-pompier en Loire-Atlantique et référent santé-sécurité pour le syndicat SUD Sdis. Selon Sébastien Bouvier, secrétaire fédéral CFDT-Sdis, les considérations politiques prennent souvent le pas : « C’est la hiérarchie qui prend le dessus sur le serment d’Hippocrate. »

« Les médecins et les experts voient plus le coût que ça va avoir pour la Sécurité sociale ou pour l’établissement, c’est très restrictif », ajoute Laurent Guilloteau. Pour Sébastien Bouvier, ce refus de reconnaissance traduit un aveu de faiblesse institutionnel : « Reconnaître la maladie, c’est aussi reconnaître un défaut de protection des agents. »

Les impacts sur la santé sont pourtant avérés. Le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) a classé l’exposition professionnelle des sapeurs-pompiers comme « cancérogène pour l’homme » en 2022. Fumées, suies, particules fines et gaz irritants engendrent une polyexposition constante. « Les pompiers sont confrontés de façon régulière à de multiples produits qui ont un impact fort sur l’organisme, avec un facteur aggravant majeur : l’atmosphère chaude », explique Arnaud Mougin.

Si l’action syndicale et le travail de l’Observatoire national de la santé des agents des services d’incendie et de secours (Onsas, créé en 2024) ont permis d’inscrire deux nouveaux types de cancers au tableau des maladies professionnelles en juillet 2025 (le cancer de la vessie et le mésothéliome) – facilitant ainsi les démarches –, le manque de données scientifiques reste flagrant.

Polluants et risques psychosociaux

Lancé par la Sécurité civile en 2024, l’Onsas vise à « étudier au plus près les problématiques liées à la santé des agents, en particulier dans les missions de feux de végétaux, en lien avec les représentants des personnels, des associations de malades, l’administration et un collège scientifique », précise le colonel Jérôme Boulanger, porte-parole de la Sécurité civile. Néanmoins, l’organisme ne dispose d’aucun lien hiérarchique avec les SDIS, qui demeurent les seuls employeurs des pompiers. « Nous faisons des préconisations, des guides et c’est à chaque Sdis de se les approprier », nuance le docteur Didier Pourret, conseiller santé à la Sécurité civile.

Les pathologies se manifestent selon des temporalités variées. Lors des feux de forêt, les effets immédiats prennent la forme d’irritations cutanées et oculaires. Apparaissent ensuite des affections respiratoires (bronchites chroniques, asthme, pneumopathies) et vasculaires, notamment des troubles du rythme cardiaque. En milieu sylvicole, particulièrement dans les pinèdes très traitées, « les pompiers sont exposés aux pesticides et aux Pfas au même titre que les agriculteurs », alerte Arnaud Mougin.

L’exposition persiste bien après l’extinction du brasier. Les opérations de surveillance, d’enquête et de déblai prolongent le contact avec les polluants. Même le retour en caserne n’offre pas une protection totale, car les toxiques imprègnent durablement les équipements, les véhicules et le matériel.

À ces atteintes physiques s’ajoutent de lourds risques psychosociaux. Épuisés sur tous les plans et confrontés à un sentiment d’impuissance, les agents accumulent les traumatismes. « Il y a la souffrance de voir des collègues mourir, ainsi qu’une fatigue extrême due au manque de relais », soupire Sébastien Bouvier. Bien qu’une unité de soutien psychologique soit proposée lors des interventions majeures, la pression reste immense. « Lors des renforts en colonne, les pompiers interviennent pendant 7 à 10 jours d’affilée, engagés jusqu’à 20 heures par jour face à des murs de flammes de 40 mètres de haut. »

Un manque de prévention et des équipements obsolètes

« Il y a très peu de matériel adapté aux feux de forêt, déplore Arnaud Mougin. La majeure partie des pompiers ont des cagoules anti-feu qui réduisent le risque de brûlures, mais qui ne sont pas filtrantes. » Le bilan provisoire du mégafeu de Gironde – plus de 270 pompiers blessés et une cinquantaine d’intoxications au monoxyde de carbone ayant conduit à des hospitalisations – a mis en lumière ces carences matérielles.

Sébastien Bouvier dénonce également l’interdiction de porter des détecteurs de monoxyde de carbone sur le terrain. « On nous laisse nous intoxiquer », dénonce-t-il. Laurent Guilloteau confirme : « Les agents en Gironde n’étaient pas dotés de masques FFP3, ils avaient de simples cagoules en tissu. De toute façon, la durée de vie d’un masque FFP3 ne dépasse pas 10 à 15 minutes. Quant aux cagoules filtrantes, sur le marché depuis deux ans, leur coût est plus élevé et très peu de pompiers en ont bénéficié. D’un Sdis à un autre, le matériel est variable. On néglige la sécurité des agents. »

À ce manque d’équipement s’ajoute une faible anticipation des risques. « La médecine de prévention est quasi inexistante », regrette Arnaud Mougin. Laurent Guilloteau cible aussi les lacunes d’apprentissage et de communication : « Les risques encourus en intervention ne sont pas enseignés. La Sécurité civile et les Sdis devraient assurer une meilleure formation à ces dangers. »

Une culture du silence

Les syndicats pointent encore une omerta solidement ancrée au sein de la profession face aux enjeux de santé. Sébastien Bouvier dénonce une culture du silence historique : « Ça fait vingt ans qu’on dénonce ça, et derrière, ce sont des responsabilités pénales et administratives qui sont en jeu. Derrière le mythe du « héros », on ne va pas chercher à se poser de questions. Ils sont morts en héros donc on ne va rien dire. Les expositions et les blessures font « partie du métier », on ne fait pas de déclarations d’accident de service, alors que cela nous coûte cher plus tard. C’est un système qui s’auto-alimente : « Taisez-vous, ne dites rien, tout se passe bien. » »

Une évolution commence toutefois à se dessiner. Comme l’observe Laurent Guilloteau : « Il y avait un tabou, mais les mentalités changent parce que de plus en plus de personnes tombent malades, et de plus en plus jeunes. Les gens comprennent que ce qu’on respire n’est pas normal. » Une prise de conscience qui doit amener les pouvoirs publics à passer à l’action.

(1) Le prénom a été modifié.

Source: https://www.humanite.fr/social-et-economie/cancer/incendies-derriere-le-mythe-du-heros-lomerta-sur-la-sante-des-pompiers

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