
Des parcelles de l’ex-zad de Notre-Dame-des-Landes sont ciblées par l’État pour servir de « terres de compensation écologique » pour permettre la construction d’un centre de rétention administrative à Nantes. La résistance s’organise.
Par Léa GUEDJ et Benjamin CARROT (photographies)
Notre-Dame-des-Landes (Loire-Atlantique), reportage
Sur un petit chemin bordé de chênes, sur le territoire de l’ex-zad (zone à défendre) de Notre-Dame-des-Landes, un groupe d’habitants et paysans nous a donné rendez-vous, mardi 11 août. Sous une chaleur écrasante, nous faisons halte à l’ombre des haies, entre une prairie et un champ de blé moissonné. « Nous avons découvert avec colère que ces parcelles sont ciblées par l’État pour servir de compensation en vue de la construction d’un centre de rétention administrative », introduit Manu, habitant du lieu-dit des Fosses noires, non loin de là.
Une banderole et des affiches sont déployées : « Le CRA, ni ici, ni ailleurs. » Dans le paisible bocage de Notre-Dame-des-Landes, une colère sourde se fait de nouveau entendre. L’État veut transformer 5 hectares de l’ex-zad en terres de « compensation écologique », en vue de la construction d’un centre de rétention administrative (CRA) de 140 places à Nantes, à une trentaine de kilomètres de là. Ce centre est destiné à retenir des personnes en situation irrégulière en France, en vue de leur expulsion.

Les bâtiments du centre seraient construits dans la zone du Champ de manœuvre, adossé à la maison d’arrêt Nantes-Carquefou. Pour cette construction, il faudra raser une partie du Bois dormant et artificialiser une zone humide dans l’une des rares enclaves naturelles d’une zone urbaine dense. Alors pour « compenser » cette destruction, l’État a jeté son dévolu sur trois lieux-dits, sur les communes de Vigneux-de-Bretagne et Notre-Dame-des-Landes, dont deux se trouvent au sein de l’emprise de l’ex-zad : La Grée et la Freuzière, qui abritaient des corps de ferme, détruits par l’État l’année dernière.
« On a bataillé pendant des années pour sauver ce territoire, ce n’est pas pour qu’il serve de compensation à un projet comme celui-ci », s’indigne Christine, de l’association Notre-Dame-des-Landes Poursuivre ensemble.

Une convergence contre un projet « abject »
Si les habitants et paysans de l’ex-zad se mobilisent, ce n’est pas seulement pour des questions écologiques. « Lutter contre ces mesures de compensation est une manière pour nous de lutter contre ce projet abject d’enfermement de personnes, dont le seul tort est d’être migrants », explique Manu, des Fosses noires. Les habitants de l’ex-zad se joignent à l’appel de Colère Nantes, une coordination qui regroupe une trentaine d’organisations syndicales, associatives et politiques, pour s’opposer à ce CRA.
Le projet nantais s’inscrit dans un objectif fixé par le ministère de l’Intérieur : passer de 2 187 à 3 000 places de rétention administrative à l’horizon 2027. Ce nouveau CRA vise donc, selon le dossier préfectoral du projet, « à combler le défaut de capacité de places de rétention dans le périmètre de la région des Pays de la Loire et à compléter le maillage national sur la façade Ouest ». Il viendrait s’ajouter aux 27 centres de rétention administrative existants en France, dans lesquels près de 16 470 personnes ont été retenues en 2025.

Benjamin Cuena, coordinateur de Colère Nantes, se réjouit de l’invitation des habitants de l’ex-zad : « C’est à nouveau le signe d’un élargissement de notre lutte. Il est temps pour le préfet d’abandonner ce projet, il n’y a plus personne pour le défendre », exhorte le militant, en rappelant que la consultation publique sur le CRA a reçu une grande majorité d’avis négatifs du public, et même des avis défavorables de la Ville de Nantes, du Conseil scientifique régional du patrimoine naturel et de la Commission locale de l’eau.

Une politique de compensation « absurde »
Le gouvernement, de son côté, a préparé le terrain. Le lieu-dit de La Grée a été expulsé par les forces de l’État en avril 2025. Sur place, il ne reste désormais qu’un sol retourné par les engins de chantier, recouvert de végétation, dont l’accès a été bloqué par des blocs de béton. Quant à la Freuzière, elle abritait « une bâtisse historique, classée notamment pour son four à pain », elle aussi détruite, indique Gaspard Kajman, éleveur à Notre-Dame-des-Landes et membre de la Confédération paysanne. « Des logements paysans ont été détruits, alors qu’on en a grand besoin ici », regrette l’éleveur.
Dans le cadre de la « compensation », plusieurs parcelles de prairies et de cultures de l’ex-zad feraient l’objet d’opérations de « restauration » ou « d’entretien » pour favoriser l’habitat d’espèces affectées par la construction du CRA, est-il évoqué dans l’étude d’impact du projet. Un système de drainage doit aussi être supprimé et un chemin agricole rendu inaccessible. « Ces terres sont déjà protégées par une agriculture soigneuse du bocage », réagit Manu, des Fosses noires, qui voit dans ces mesures de « compensation » un vaste « greenwashing ». Cela revient à « transformer la singularité des attachements, des êtres et des milieux, en colonnes de chiffres soi-disant interchangeables dans des dossiers bureaucratiques ».

Selon les militants, deux paysans avaient démarré une activité d’agriculture biologique sur ces fermes, sous convention d’occupation précaire. « Au moment de signer leur bail rural à la direction départementale des territoires, on leur a refusé », précise Anne-Claire Guitteny, maraîchère sur l’ex-zad.
« Vu les conditions climatiques actuelles et annoncées, il est urgent de sauvegarder les terres agricoles », exhorte Marcel Thébault, agriculteur retraité de Notre-Dame-des-Landes. Il cite Édouard Philippe, alors Premier ministre, lorsqu’il promettait en 2018 que « la vocation agricole des terres sera préservée » sur l’emprise de la zad. Cette figure de la lutte contre l’aéroport appelle donc l’État à « tenir sa parole », et à ne pas « se servir de parcelles en production pour compenser du bétonnage ».
Contactée par Reporterre, la préfecture indique que les actions de compensation prévues consistent en la « renaturation de secteurs qui sont actuellement dégradés ». Il s’agirait notamment de « désartificialisation des sols, déblaiement de remblais, ramassage de déchets, décompactage et amendement de terre agricole et de renforcement des haies », ainsi que « le développement d’îlots boisés en évolution libre ». Ces actions auront, selon la préfecture, « un impact très positif sur ce secteur, sur sa qualité écologique, notamment sur celle du ruisseau du Gesvres et des cours d’eau environnants, et par conséquent sur la biodiversité, confortant les pratiques agricoles qui sont en place et qui pourront se poursuivre dans le cadre des baux actuels ».

Un nouveau front de lutte sur l’ex-zad
Ne vous y méprenez pas. Si les explosions de grenades ne résonnent plus dans les champs et les barricades n’obstruent plus les chemins, les habitants de l’ex-zad n’ont pas cessé de se battre depuis l’abandon du projet d’aéroport, en 2018. Seulement, le combat s’est déplacé sur le front administratif pour conserver et développer la vocation agroécologique des exploitations, la permanence des prairies, la gestion durable de la forêt, ainsi que l’habitat collectif et paysan.

Depuis huit ans, les habitants de l’ex-zad négocient des baux avec les autorités pour pérenniser leurs installations et leurs activités. Le département est propriétaire de 1 100 des 1 425 hectares de ce territoire, sur lesquels 52 baux ruraux ont été signés, dont une grande majorité à clauses environnementales. Le reste appartient à l’État, et c’est face à lui que s’ouvre cette nouvelle bataille sur l’ex-zad. « Ce sont des terres que nous avons sauvées du bétonnage voulu par les autorités publiques, ce n’est pas pour qu’elles servent désormais à bétonner ailleurs », insiste Manu.
Malgré l’opposition grandissante, la préfecture poursuit son projet à 39 millions d’euros. Elle a publié un arrêté le qualifiant de « projet d’intérêt général », contesté par un recours des opposants. « Nous attaquerons aussi l’autorisation environnementale et le permis de construire », annonce Benjamin Cuena, de Colère Nantes. Aux côtés de la Confédération paysanne, de Solidaires 44 et de Colère Nantes, les habitants de l’ex-zad appellent à une manifestation et à des semis d’automne sur les parcelles visées par la « compensation », samedi 10 octobre.


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