En Pologne, un mur et des militaires au milieu de la dernière forêt primaire d’Europe (H.fr-15/08/26)

Long de 186 kilomètres, le mur anti-migrants à la frontière entre la Pologne et la Biélorussie a été achevé en octobre 2022. © Inès Hatton

À la frontière entre la Pologne et la Biélorussie, Białowieża est l’ultime relique de la grande forêt de plaine qui recouvrait l’Europe après la dernière glaciation. La construction d’un mur « anti-migrants » au beau milieu de celle-ci a transformé le quotidien de ses habitants, qui apprennent à vivre avec, malgré ou contre l’infrastructure sécuritaire.

Par Roméo BONDON

Białowieża (Pologne), correspondance particulière

D’abord, une exclamation : « Un bison ! » Puis, une étrange cohue à un carrefour entre le village de Białowieża et le hameau de Teremiski. L’un des 900 bisons sauvages vivant dans la dernière forêt primaire d’Europe pâture à l’orée d’une parcelle. Il gêne le passage d’un véhicule du Parc national ; des gardes-frontières, postés à proximité, klaxonnent pour effaroucher l’animal, qui se met à couvert avant de reparaître au milieu d’un pré.

Aussitôt, des voitures s’arrêtent, les cyclistes de passage coupent leur effort, des photographes sortent leurs énormes téléobjectifs. Une scène qui étonne lorsqu’on ne s’attend qu’à trouver des chênes immenses ou à observer des élans et des lynx dans un écosystème unique. À Białowieża, touristes, gardes-frontières et faune sauvage fréquentent les mêmes lieux au quotidien.

Les migrations instrumentalisées

Depuis cinq ans, une crise humanitaire inédite a débuté en ces mêmes lieux, aux confins de la Pologne et de la Biélorussie. Le 8 août 2021, 32 hommes, femmes et enfants venus d’Afghanistan, éreintés par les refoulements qu’ils subissent, décident que c’en est assez. Ils s’assoient quelque part dans le no man’s land qui sépare les deux frontières, à proximité du village d’Usnarz Górny, situé à une centaine de kilomètres au nord de Białowieża.

En représailles aux sanctions internationales mises en œuvre à l’encontre d’Alexandre Loukachenko, qui vient de réprimer les opposants à sa réélection frauduleuse, les forces biélorusses facilitent l’accès aux frontières polonaises à des milliers de réfugiés venus du Moyen-Orient, d’Asie centrale et d’Afrique de l’est. Aucun retour en arrière n’est permis, sous peine de torture. Or, de l’autre côté, les demandes d’asile ne sont plus enregistrées, les entrées irrégulières sont systématiquement repoussées et les journalistes comme les organisations humanitaires ont l’interdiction d’approcher.

Aleksandra Chrzanowska, militante humanitaire spécialisée dans le droit des réfugiés et membre du mouvement Grupa Granica se souvient des premiers mois de la crise. « Les gens pensaient que c’était une route légale et facile, il n’y avait pas de mur. C’est l’information qu’ils recevaient. Au début il y avait des familles avec des petits enfants. Ils ne se rendaient pas compte qu’il fallait traverser une forêt primaire comme ça, avec des marécages, des arbres tombés. »

il y avait des familles avec des petits enfants. Ils ne se rendaient pas compte qu’il fallait traverser une forêt primaire comme ça, avec des marécages, des arbres tombés. »

La nouvelle route migratoire s’avère en réalité aussi dangereuse que d’autres. Depuis 2021, plus de 26 000 demandes d’aide ont été reçues via le numéro d’urgence mis en place par Grupa Granica et des dizaines de milliers de refoulements ont été documentés par l’ONG We are Monitiring.

Des arbres abattus, des collisions avec la faune

Au bout du chemin forestier où la militante nous conduit, on distingue nettement le mur, avec ses hauts panneaux de métal et de ciment surmontés de barbelés. Long de 186 kilomètres, il a été achevé en juin 2022, en juin 2022, dix mois après le déclenchement de l’état d’urgence qui accéléré sa construction. Une pancarte indique qu’il est interdit d’approcher à moins de 200 mètres.

Un véhicule des gardes-frontières finit de nous en dissuader. Imperturbable, Aleksandra Chrzanowska poursuit : « Maintenant ce mouvement à travers la frontière est beaucoup moins intense, mais il y a toujours des gens qui réussissent à passer. La partie nord de la route migratoire reste très active. Les gardes-frontières signalent chaque jour l’interpellation d’une douzaine de personnes à la frontière avec la Lituanie. On en parle aussi moins, parce que la propagande du gouvernement explique que les gens n’essaient même plus de traverser, mais c’est un mensonge. » Pour la militante, le mur n’est pour rien dans la réduction des tentatives.

« L’année dernière, il y avait déjà le mur, des détecteurs de mouvement, des caméras et des gens continuaient de traverser. Ce qui compte vraiment, c’est la politique. Depuis plusieurs mois, Loukachenko n’incite plus les gens à traverser cette partie de la frontière avec l’Union européenne. C’est le résultat de décisions de Tusk et de Trump, qui retirent peu à peu des sanctions économiques. Loukachenko a reçu ce qu’il voulait. »

Cinq ans, c’est aussi le temps qui s’est écoulé depuis que Katarzyna Nowak a pris ses fonctions à la Station géobotanique puis à l’Institut de recherche sur les mammifères de Białowieża. « Je ne connais pas la forêt d’avant la crise, confie-t-elle. J’étais venue pour mener un autre projet, mais comme aucune évaluation environnementale et sociale n’avait été réalisée avant la construction du mur, nous avons décidé de documenter ses impacts. »

Pour cela, il a fallu bricoler. « Les deux premières années, nous n’avons pas été autorisés à entrer à moins de 200 mètres de la frontière. » La biologiste a alors systématiquement documenté les dégâts occasionnés sur les arbres par les camions de chantier et les véhicules militaires, ainsi que les collisions avec la faune, sur les routes encore accessibles

Le mur fragmente le territoire des lynx et piège les grands mammifères

Une fois les autorisations obtenues, il a été possible de décrire plus précisément les effets de l’installation de troupes sur les cortèges de plantes locales, mais aussi de retrouver les traces, dans la réserve stricte, des humains qui la traversent. Pour Katarzyna Nowak, l’étude des conséquences de la militarisation sur l’écosystème forestier est indissociable de l’attention au sort des réfugiés.

Quoi qu’en dise le gouvernement polonais, le mur s’avère inefficace, car il ne fait que déplacer les points d’entrées. Pire, ajoute-t-elle, il mutile les humains comme les animaux qui tentent de le franchir, fragmente le territoire des lynx et des loups, piège les grands mammifères qui ne peuvent emprunter des passages à faune demeurant fermés, de crainte que des réfugiés s’y engouffrent à leur tour.

Mateusz Szymura paraît moins affecté que la chercheuse. Employé du Parc national de Białowieża depuis une vingtaine d’années, il est en charge du plan d’aménagement encadrant la gestion des 10 000 hectares de forêt concernés par des mesures de protection. Carte à l’appui, il distingue la réserve stricte, où aucune activité humaine n’est autorisée, des zones tampons, où des mesures actives de conservation sont mises en œuvre.

Son doigt suit ensuite le tracé de la frontière. Il assure que l’édification d’un mur est une mesure de sécurité nécessaire face aux pressions biélorusses. Ce dernier, soutient-il, n’aurait pas d’impacts majeurs sur la pérennité de l’écosystème. « Bien sûr, ce mur est laid, mais il est efficace. Depuis sa construction, le nombre de personnes nécessaires au contrôle de la frontière a baissé. Dès lors, qu’est-ce qui est le mieux pour la nature ? Qu’il y ait beaucoup de gens ou qu’il n’y en ait pas, parce qu’il y a un mur, aussi laid soit-il ? »

À l’orée de la forêt, des collectifs d’aide aux réfugiés

Pour de nombreux habitants de la région, mobilisés pour accueillir celles et ceux que l’État polonais cherche à refouler à tout prix, la vie n’est plus la même qu’avant la construction du mur, bien que la présence militaire soit désormais moins prégnante. C’est ce qu’évoquent chacun à leur manière Katarzyna Winiarska et Łukasz Synowiecki.

La première est installée près de Białowieża depuis plus de vingt ans et s’occupe d’un théâtre installé dans une grange. Le second est arrivé dans la région pour vivre à proximité de la forêt primaire il y a une dizaine d’années et la fait désormais découvrir aux visiteurs en tant que guide. La militante de la culture populaire et le fervent écologiste ont pour point commun d’avoir également rejoint les collectifs apportant de l’aide aux réfugiés.

« C’était dur, se souvient Łukasz Synowiecki. Ça l’est moins aujourd’hui, mais les choses ne sont pas revenues complètement à la normale. Les gardes-frontières nous connaissent, ils trouvent toujours quelque chose à redire. En tant que naturaliste, j’allais souvent près de la frontière, en forêt. Aujourd’hui je ne peux plus. Il m’arrive de ne pas me rendre dans mes endroits favoris parce que je sais que je peux croiser des gardes. »

« Pour moi, ça a changé la forêt pour toujours. Je ne peux pas y marcher pour l’admirer, seulement pour me rappeler quelle personne, quel corps sans vie ont été trouvés près de tel ou tel arbre. »

Jusqu’à il y a peu, Katarzyna Winiarska ne pouvait tout bonnement plus pénétrer dans les parcelles qui jouxtent son village. « Pour moi, ça a changé la forêt pour toujours. Je ne peux pas y marcher pour l’admirer, seulement pour me rappeler ce qui s’est passé là : quelle action a été menée, quelle personne, quel corps sans vie ont été trouvés près de tel ou tel arbre. »

Les militants le répètent, moins que les milieux naturels, ce sont les dispositifs sécuritaires entravant le franchissement des frontières qui tuent. À ce jour, 107 personnes sont mortes entre la Pologne et la Biélorussie en essayant de passer d’un pays à l’autre. Parmi elles, Abdi Biratu Fite, un étudiant en informatique qui avait quitté l’Éthiopie pour fuir la guerre au Tigré.

Il repose désormais dans le cimetière de Białowieża, à l’écart des autres sépultures. Des herbes hautes recouvrent une partie de la pierre, à côté de laquelle est plantée une croix en souvenir d’un disparu resté anonyme. Dans une région d’Europe où les plaques commémoratives rappellent partout les déplacements subis par ses habitants au cours du XXe siècle, ces deux tombes sont comme de modestes remparts contre l’oubli.

Source: https://www.humanite.fr/environnement/bielorussie/en-pologne-un-mur-et-des-militaires-au-milieu-de-la-derniere-foret-primaire-deurope

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