Forêts-«Elles seront les dernières à brûler» : face au chaos climatique, les vieilles forêts résistent (reporterre-26/08/26)

Les vieilles forêts couvrent à peine 0,7 % de la surface forestière en plaine et 3 % en montagne, soit quelque 50 000 hectares très fragmentés sur le territoire français. Ici, la forêt de Très Crouts (Hautes-Pyrénées). – © Lilian Cazabet / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP

Là où elles subsistent, les vieilles forêts semblent moins dépérir que les autres face au réchauffement climatique. Leur biodiversité est une des clés de leur robustesse.

Par Magali REINERT

Un œil expert repère une vieille forêt à ses vieux et à ses morts. Autrement dit, à l’âge des arbres et la grande quantité de bois morts. Pour les forestiers, une forêt peut en effet prétendre être vieille si elle a plus de 200 ans et si elle n’a pas, ou très peu, été touchée par les activités humaines. La présence de bois morts sur pied et au sol étant une preuve de la deuxième condition.

Là, l’absence d’intervention humaine depuis des siècles est une bonne garantie anti-incendies : « Sauf exception, la canopée y est si dense, si fermée, que le rayonnement solaire arrivant au sol ne permet pas la prolifération de ronces ni de broussailles. Les très gros bois morts y ont un rôle d’éponge, ils retiennent parfois des centaines de litres d’eau », explique Philippe Falbet, expert pour l’Observatoire des forêts des Pyrénées centrales et créateur du site vieillesforets.com

Peu de forêts répondent à ce profil. Selon un inventaire encore incomplet, les vieilles forêts couvrent à peine 0,7 % de la surface forestière en plaine et 3 % en montagne, soit quelque 50 000 hectares très fragmentés sur le territoire français. Et la première protection d’une forêt de toute intervention humaine a moins de 200 ans. Créée en 1853, cette réserve n’est d’ailleurs le fait ni des forestiers ni des scientifiques, mais des artistes. Les peintres de l’école de Barbizon obtiennent, sous Napoléon III, qu’un morceau de la forêt de Fontainebleau soit épargné par les coupes pour la beauté du geste pictural. Elle deviendra la première réserve biologique intégrale. 

« En France, on finit par ne pas être très difficile », commente Annik Schnitzler-Lenoble, professeure d’écologie forestière à l’université de Lorraine. La scientifique a des points de comparaison ailleurs en Europe, avec les grandes forêts naturelles de Bosnie-Herzégovine ou des Carpates roumaines, qui s’étendent sur plus d’un millier d’hectares.

Deux siècles, c’est aussi jeune dans la vie d’une hêtraie ou d’une chênaie. Sachant que les cycles de vie d’un hêtre et d’un chêne, de la germination de la graine à la mort de l’arbre, sont respectivement de plus de 300 et 600 ans.

« Les hêtres tiennent le coup »

Si résiduelles soient-elles en France, les vieilles forêts n’en intéressent pas moins les écologues. « Il y a plein de choses à en apprendre, en particulier sur leur adaptation aux changements environnementaux », explique Guillaume Decocq, directeur de l’unité de recherche Écologie et dynamique des systèmes anthropisés à l’université de Picardie Jules Verne. Les écologues commencent en effet à constater que les vieilles forêts souffrent moins que les autres des effets du réchauffement climatique.

« Face au dépérissement observé dans les forêts françaises, beaucoup pensent que les hêtraies sont condamnées à disparaître. Mais, je reviens de la visite d’une vieille hêtraie dans les Apennins qui se porte bien », raconte Guillaume Decocq. Une position partagée par Jean-Claude Génot, écologue au parc naturel régional des Vosges du nord, qui constate que « dans certaines forêts anciennes des Carpates, les hêtres tiennent manifestement le coup ».

Sur son site, Philippe Falbet recense des hêtraies sapinières. © Philippe Falbet / Vieillesforets.com

L’explication de cette résistance est en partie évidente pour les scientifiques. Leur canopée, plus couvrante que celle des forêts exploitées, et grâce à des arbres d’âges très variés, conserve mieux l’humidité. Tout comme leurs sols plus profonds. « En forêt ancienne, le sol forestier présente souvent une structure favorable à la rétention d’eau grâce à la présence d’une multitude de micro-organismes ameublissant et aérant le sol ; le dense réseau de champignons mycorhiziens contribue à la nutrition et à la protection des racines des arbres contre le dessèchement », précise Philippe Falbet.

Les feux qui ont ravagé cet été la forêt de Fontainebleau confirment des enseignements déjà tirés ailleurs. Les réserves biologiques les plus anciennes — celles de Gros-Fouteau, Tillaie, Hauteurs de la Solle — n’ont pas brûlé, nous raconte Jean-Philippe siblet, président de l’Association des naturalistes de la vallée du Loing et du massif de Fontainebleau : « Elles seront les dernières à brûler, avec leurs températures inférieures de plus de 10 °C à celles des plantations, leur humidité, leurs chênes centenaires bien plus résistants aux flammes que les pins sylvestres… »

La principale singularité des vieilles forêts est cependant moins visible. Surtout à l’œil nu du profane, qui pourrait croire en se baladant dans une vieille forêt qu’elle compte moins de biodiversité. En effet, les espèces herbacées qui caractérisent les sous-bois communs y ont souvent disparu à cause de l’ombrage des grands arbres justement. Mais, c’est oublier les mousses, les lichens, les lianes et toute la vie dans les sols et les arbres. Une richesse biologique aujourd’hui incontestée.

Plus de 10 000 espèces différentes

Les inventaires de biodiversité des plus vieilles forêts, comme celle de Fontainebleau et de la forêt de Massane, dénombrent plus de 10 000 espèces différentes. Les explorations au peigne fin ont même permis d’en découvrir de nouvelles. Dans la réserve des Écrins dans les Alpes, 21 espèces jamais observées en France ont ainsi été identifiées, dont 1 lichen, 2 champignons et 2 guêpes inconnus à l’échelle mondiale !

Les raisons de cette richesse sont aujourd’hui bien comprises. Outre l’épaisseur des sols propice à la pédofaune (aussi appelée faune du sol), les vieux arbres et le bois mort offrent des habitats précieux à une large faune, si bien que les écologues les appellent les arbres-habitats. Les vieux arbres offrent en particulier des niches écologiques grâce à leurs singularités morphologiques. Autant de refuges, de lieux de reproduction, d’hibernation et de nutrition cruciaux pour des milliers d’espèces devenues très rares, comme le pic tridactyle ou le taupin violet présentés dans une vidéo de Laurent Larrieu, ingénieur de recherche à l’Inrae.

Certaines espèces vivent, elles, grâce à de grandes quantités de bois mort, comme les insectes saproxylophages, qui se nourrissent de la décomposition du bois. Certaines espèces ne sont observées que dans des forêts où le bois mort occupe 80 m3 à l’hectare (m3/ha) sachant que la moyenne dans les forêts françaises est d’environ 20 m3/ha. « 30 % de la biodiversité d’une forêt est strictement liée au bois mort », dit Philippe Falbet.

Ces espèces très diverses ont une qualité propre : elles ont des fonctions très précises. Philippe Falbet nous donne l’exemple de champignons et bactéries spécialisés dans la décomposition de la lignine et de la cellulose, qu’on ne retrouve pas dans des forêts jeunes. Ou encore des syrphes, dont les larves sont des décomposeurs efficaces du bois mort et les adultes, des pollinisateurs hors pair. Ces auxiliaires de vie des arbres améliorent le fonctionnement de tout l’écosystème.

« On ne connaît plus le rôle des grands mammifères dans la régulation forestière »

Mieux, la grande biodiversité assure ce que les scientifiques appellent la redondance fonctionnelle. Plusieurs espèces sont spécialisées dans les mêmes tâches. Si bien que si une espèce disparaît, les autres assureront le relais. Un atout majeur dans un contexte climatique incertain où des espèces pourraient ne pas survivre.

D’autres espèces ont cependant disparu depuis longtemps. « On ne connaît plus le rôle des grands mammifères dans la régulation forestière », regrette Annik Schnitzler-Lenoble. En particulier les grands herbivores, tel l’auroch, qui jouaient un rôle majeur dans les écosystèmes forestiers. Guillaume Decocq raconte une expérience : au Royaume-Uni, une équipe a reproduit une densité de grands herbivores équivalente à celle connue au Moyen Âge, en remplaçant les aurochs disparus par leurs cousins bovins domestiqués. Et les chercheurs ont observé que les hêtraies évoluaient vers des chênaies.

Objectif national

La protection des vieilles forêts est aujourd’hui devenue un objectif national. « Je suis heureux qu’on s’intéresse enfin à l’écologie des vieilles forêts, surtout face aux menaces nouvelles d’exploitation, au nom des projets de chimie verte et de biocarburants », dit Philippe Falbet. Aussi reconnues comme des puits de carbone très efficaces, les vieilles forêts peuvent prétendre à des aides au nom de la lutte contre le changement climatique.

Philippe Falbet préside ainsi Forêts préservées, une initiative qui, grâce à l’achat foncier (45 ha en cours d’acquisition), « rend les forêts à leur évolution naturelle sur le très long terme ».

Laisser faire la nature est en effet devenu l’une des formes de gestion forestière. Face à un climat incertain, l’enjeu devient moins de tenter de conserver une forêt dans un état donné que de lui permettre de s’adapter, en comptant sur la libre évolution pour renforcer les dynamiques écologiques et les nouveaux assemblages d’espèces. Une option défendue par l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN).

Pour autant, si les vieilles forêts sont plus résilientes, difficile de parier à terme sur leur réussite à s’adapter à un réchauffement très rapide, qui n’a pas d’équivalent dans leur histoire. Mais pour reprendre les mots de Jean-Philippe Siblet, si les vieilles forêts brûlent, c’est que tout aura brûlé.

Source: https://reporterre.net/Elles-seront-les-dernieres-a-bruler-face-au-chaos-climatique-les-vieilles-forets

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