
L’été caniculaire a grillé bien des pelouses. Certains clubs de football se tournent donc vers les terrains synthétiques. Certains fabricants proposent des options « écologiques », à base de maïs notamment, dont le coût reste élevé.
Par Justin CARRETTE et Antoine BERLIOZ (photographies)
Monferran-Savès (Gers), reportage
Sur la route vers Monferran-Savès, entre Auch et Toulouse, les paysages sont durement éprouvés par les épisodes caniculaires de l’été. Au milieu de tout ce jaune, une oasis d’un vert éclatant détonne. Une pelouse en fibre synthétique, qui accueille le jour de notre venue l’entraînement de rentrée des footballeurs de la catégorie U15.
Pour l’occasion, plusieurs élus de la communauté de communes de la Gascogne toulousaine sont venus observer l’entraînement. Il faut dire que l’infrastructure est flambant neuve.
« Au moment de choisir le type de remplissage de ce nouveau terrain, on avait forcément en tête toutes les polémiques liées aux granulats plastique », dit Gérôme Byries, maire de Monferran-Savès. « C’est pourquoi on a décidé de garnir le terrain avec de la rafle de maïs [la tige centrale sur laquelle s’accroche les grains], une solution bien plus écologique », poursuit l’élu, qui est également avant-centre dans l’équipe des vétérans du village.

Le danger des pelouses synthétiques classiques
Sur le terrain de l’Association sportive Monferran-Savès (ASM), les brins d’herbe synthétiques sont accompagnés de granulés beiges. « Ça c’est la rafle de maïs », confirme Fabien Bonneviale, directeur adjoint des services techniques de la communauté de communes de la Gascogne toulousaine, en prenant dans la main une poignée de ces granulats.
Ces dernières années, le développement des terrains synthétiques s’est accompagné de nombreuses controverses, pointant du doigt les limites — pour l’environnement et pour la santé des joueurs — de ces pelouses. La plupart d’entre elles sont remplies de SBR — du caoutchouc styrène-butadiène —, des granulés noirs issus du recyclage de pneus usagés. Ils permettent de maintenir les fibres synthétiques et assurent la souplesse des terrains.

Selon une étude étasunienne parue en juin, ces granulés contiennent près de 400 substances différentes, dont du plomb, du cadmium, du zinc, du benzène ou des hydrocarbures aromatiques polycycliques. Très volatiles, ces petites billes se retrouvent partout : dans les chaussures, sur la peau, dans la douche mais peuvent également se disperser dans l’environnement.
« Ce sont des plastiques qui perdurent pendant des siècles dans notre environnement »
« Ce sont des plastiques, des polymères synthétiques, des matériaux qui perdurent pendant des siècles, voire des millénaires dans notre environnement », résumait à France 3 Nathalie Gontard, directrice de recherche à l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae).
Face à ces enjeux, la Commission européenne a adopté en 2023 un règlement interdisant la mise sur le marché de ces microbilles de plastique à partir de 2031. À cette date, les terrains synthétiques ne pourront plus être remplis ou rechargés avec ces granulats de plastique.
Le terrain chauffe moins
On est loin du compte : d’après une étude de la Fédération française de football menée entre octobre 2023 et janvier 2024 portant sur 1 118 terrains, 74 % sont encore remplis avec des granulats dérivés de pneus.
Sur le terrain de Monferran-Savès, les parents assis en tribunes scrutent attentivement les enfants s’entraîner. « C’est plus rassurant de les voir s’entraîner là-dessus que sur des billes de plastiques », glisse la mère de l’un des joueurs.
« C’est un bon compromis », assure Fabien Bonneviale. « La rafle de maïs est moins volatile que le SBR et c’est surtout plus écologique puisqu’il n’y a pas de matériaux toxiques dedans. Il n’y a pas d’odeur et le terrain chauffe moins qu’avec des billes plastiques lors des fortes chaleurs », poursuit le spécialiste, qui a également travaillé sur ce type d’infrastructures à la mairie de Toulouse.
Il vante un matériau local — « notre fournisseur de rafle de maïs est à Tarbes, à quelques kilomètres d’ici » — et agréable. « Le terrain offre un bon amorti aux joueurs, avec de bonnes sensations. On est très contents. On a besoin de moins d’entretien qu’un terrain enherbé, hormis quelques arrosages et un brossage de la surface pour répartir le remplissage tous les quinze jours environ. Le principal frein pour ce type de projet, c’est le coût pour les collectivités. »
La communauté de communes de la Gascogne toulousaine, qui compte environ 20 000 habitants, a dû débourser 1,2 million d’euros pour ce complexe moderne.
« C’est un projet pour tout le territoire, avec un fort enjeu social », raconte, enthousiaste, Patrick Brux, président du club depuis vingt-cinq ans. « Depuis qu’on a ce nouveau terrain, de nouvelles personnes viennent voir les matchs, viennent à la buvette, et on a une hausse de 10 % des licenciés depuis deux ans. On est très chanceux », poursuit-il, sur le terrain qui peut également servir à la pratique du rugby.
Noyaux d’olive concassés
À quelques kilomètres de là, en Haute-Garonne, l’AS Lavernose-Lherm s’entraîne également sur une pelouse synthétique. À première vue, des petites billes noires qui ressemblent au SBR continuent de garnir la pelouse. « Ce sont des noyaux d’olive concassés », indique le maire de Lherm et président de la communauté de communes Cœur Garonne, Frédéric Pasian. « Cela nous semblait un bon compromis écologique. À l’époque, j’avais vu un reportage sur “Envoyé spécial” qui parlait de potentiels liens entre le remplissage SBR et des cancers de joueuses aux États-Unis. J’avais également un fils qui jouait sur ce type de surface et j’étais forcément très inquiet. Pour moi, s’entraîner sur ces terrains, c’était comme jouer sur une décharge à ciel ouvert. »

Ce terrain, jusqu’en 2023, était garni de polymères plastiques issus de résidus de pneus. Construit en 2006, il arrivait largement en fin de vie. « Beaucoup de clubs nous envient désormais, assure l’édile, en poste à la mairie de Lherm depuis 2020. On ne peut tout de même pas dire que c’est une solution écologique : la pelouse synthétique [à laquelle on rajoute le maïs ou les olives] est toujours issue de dérivés de plastiques. »
La rénovation a coûté environ 400 000 euros à la communauté de communes Cœur Garonne, qui compte également un terrain synthétique garni de liège pour son club de rugby à Rieumes et un terrain en rafle de maïs à Cazères. Trois solutions qui constituent actuellement les principales alternatives au remplissage SBR.

Une durée de vie bien trop dépassée
Pour l’heure, la majorité des terrains synthétiques français sont toujours garnis de résidus de pneus recyclés. Souvent anciens, certains dépassent largement leur durée de vie théorique, estimée à une dizaine d’années. L’ancienne star du ballon rond Éric Cantona a récemment mis en lumière l’état déplorable du terrain synthétique de son club formateur du SO Caillols, à Marseille, installé il y a quinze ans. « Ça pue le plastique », dit-il dans une vidéo, dans laquelle on voit une pelouse détériorée recouverte de petites billes noires.

Ces polymères plastiques ne pourront plus être commercialisés en Europe à partir de 2031 et les collectivités devront alors trouver de nouvelles solutions pour le remplissage de leurs terrains. Si les clubs professionnels comme le Toulouse Football Club peuvent compter sur d’importantes aides publiques pour changer rapidement leurs pelouses, les clubs amateurs doivent composer avec des moyens bien plus limités. L’adaptation des terrains de football sera donc un enjeu de taille dans les années à venir face aux aléas climatiques et aux modifications de la réglementation.
ET LES PELOUSES NATURELLES ?
Même le champion de France et d’Europe en titre, le Paris Saint-Germain (PSG), a été contraint de délocaliser son premier match de Ligue 1, le 23 août, car sa pelouse était impraticable. Pourtant bichonné 7 jours sur 7 par une équipe de jardiniers, le jeune gazon hybride qui avait été installé quelques semaines auparavant au Parc des Princes, mêlant fibres synthétiques et pousses naturelles, n’a pas supporté les fortes chaleurs de l’été.
Des ligues professionnelles de football féminines et masculines jusqu’au dernier niveau départemental de district, l’été caniculaire a fortement affecté le football français.
Même constat pour le Toulouse Football Club, qui s’est aperçu du mauvais état de sa pelouse avant son premier match de championnat contre l’Olympique lyonnais, le 22 août. Dans l’urgence, le club a affrété 21 camions réfrigérés venus de Madrid pour livrer les rouleaux d’une nouvelle pelouse hybride et ainsi pouvoir jouer sa rencontre au Stadium. Une opération extrêmement onéreuse, d’environ 600 000 euros d’après le quotidien L’Équipe, financée par Toulouse Métropole, propriétaire de l’enceinte sportive.
Dans les championnats amateurs, la réalité est tout autre : pas de solution à coups de centaines de milliers d’euros, mais plutôt le report de matchs, la délocalisation ou l’annulation d’entraînements. Dans les Pays de la Loire, la ligue régionale a décidé de suspendre « toutes les compétitions régionales et départementales jusqu’au week-end du 12-13 septembre inclus », mentionne-t-elle dans un communiqué. Le tour préliminaire de la Coupe de France féminine est quant à lui décalé d’une semaine.
URL de cet article : https://lherminerouge.fr/wp-admin/post.php?post=107899&action=edit
Article suivant :
Article précédant :
