El Niño : le Panama décrète un état d’urgence climatique, aussitôt contesté (reporterre-29/08/26)

Des porte-conteneurs à la sortie du canal de Panama, le 29 août 2026, quelques jours avant la réduction annoncée du trafic. – © Martin Bernetti / AFP

Le Panama a déclaré l’état d’urgence face à au phénomène El Niño qui pourrait cette année être le plus intense jamais enregistré. Mais cette décision se voit dénoncée pour son manque de transparence, avec la crainte qu’elle ne bénéficie pas réellement à la population.

Par Camille BOUJU

Face à un épisode d’El Niño que les scientifiques anticipent d’une ampleur sans précédent, le gouvernement panaméen a dégainé, mardi 25 août, l’arme de l’état d’urgence. Un décret a été annoncé en conférence de presse, afin, a déclaré la ministre de l’Intérieur Dinoska Montalvo, d’« anticiper à la fois les inondations et glissements de terrain » et gérer la sécheresse qui frappe ce pays d’Amérique centrale.

Phénomène climatique naturel étalé sur neuf à douze mois, El Niño se caractérise par un réchauffement inhabituel à la surface de l’océan Pacifique tropical qui perturbe les conditions météorologiques à l’échelle mondiale, provoquant et aggravant sécheresses et précipitations violentes dans plusieurs régions du globe.

« Pourvu que le gouvernement nous aide réellement cette fois », espère Franklin Barria, producteur de riz dans l’est du Panama, dont l’exploitation est menacée par le manque d’eau. Son inquiétude, répandue dans la population panaméenne, est accentuée par l’existence de soupçons de corruption liés aux états d’urgence précédents.

Dans les faits, le décret annoncé par le gouvernement du président conservateur José Raul Mulino lui permet notamment de « supprimer certaines procédures administratives, lourdes et longues, pour débloquer des achats et des budgets plus rapidement, censés répondre à la crise », explique Jorge Castañeda, avocat qui exerce au sein de l’université du Panama.

Trafic réduit sur le canal de Panama

La résolution autorise les acquisitions via une « procédure spéciale d’acquisition pour situations d’urgence nationale », mais ne liste pas les biens précis à acheter. Or, « ces périodes d’état d’urgence ici sont devenues des moments où les autorités en profitent pour passer des commandes à des entrepreneurs qui leur sont proches ou à qui elles doivent des faveurs, car les contrôles ne se font qu’a posteriori », dit l’avocat. En 2020, par exemple, pendant la pandémie, plusieurs scandales liés à l’achat de respirateurs à prix exorbitant avaient éclaté.

« Tout ça manque de transparence, y compris sur le contenu même du décret », signale Jorge Castañeda. Ce texte n’est pas accessible publiquement et le gouvernement n’a pas détaillé précisément les mesures d’urgence lors de sa conférence de presse.

Concrètement, seule la réduction du trafic sur le canal de Panama à partir du 3 septembre a été annoncée. La raison : la sécheresse et le manque de pluie occasionné par El Niño font baisser le niveau du lac d’eau douce qui sert de réserve au canal et alimente en eau potable une partie de la population.

Réduire le trafic permet de moins exploiter ce stock d’eau, car s’il continue de baisser sans que le trafic ne ralentisse, le Panama risque de devoir choisir entre faire passer les bateaux et fournir de l’eau potable. Environ 5 % du commerce maritime mondial transite par ce canal.

« Tout se fait toujours dans l’urgence, il n’y a rien de prévu sur le long terme »

Ce n’est pas la première fois que le trafic du canal est réduit. En 2015, le gouvernement avait même engagé un Plan national de sécurité hydrique, avec une planification sur la gestion de l’eau censée garantir, sur le long terme, l’eau pour tous. Celui-ci n’a cependant pas été correctement suivi.

« En revanche, ils n’ont pas du tout parlé de garantir l’eau potable aux populations affectées, même pour les cultures, s’agace le politiste Osvaldo Jordan. On attend au moins des aides financières. »

« Le Panama est très vulnérable face au changement climatique et aux variations climatiques, et tout se fait toujours dans l’urgence, il n’y a rien de prévu sur le long terme », pointe-t-il. Ainsi, ce type de mesure d’urgence a été utilisé trois fois en dix ans pour réduire le nombre de passages de bateaux.

« Mais une crise doit rester exceptionnelle sinon ce n’est plus une crise, reprend le politiste. C’est inquiétant de voir qu’il n’y a pas de continuité au sein du gouvernement ou de réelle politique d’adaptation climatique durable pour le pays. »

Précipitations manquantes, agriculteurs inquiéts

La sécheresse en cours illustre les conséquences d’El Niño déjà palpables dans le pays : « Les précipitations atteignent à peine la moitié de leur niveau normal », détaille Renata Sponer, biologiste à la Fondation Balu Uala et activiste pour le collectif écologiste Ya es Ya.

« 95 % de ma production de riz dépend de la pluie, c’est très grave ce qu’il se passe, ça fait peur », témoigne ainsi Franklin Barria. Pour limiter la casse, il a décidé de ne semer que 80 hectares sur les 500 de son exploitation cette année. « Toute ma ferme est déjà hypothéquée, perdre autant c’est trop risqué, poursuit-il. Nous sommes très, très inquiets. »

L’état d’urgence climatique a pour l’instant été déclaré jusqu’en mars. Sur le reste du continent, le Pérou a déclaré l’état d’urgence dans une partie du pays dès le mois de juillet, suivi par le Honduras (19 août) et le Salvador (25 août), tous les deux désormais en état d’alerte maximale.

« On ne prend jamais soin du problème de fond, on se contente d’éteindre le feu, déplore Osvaldo Jordan. Alors qu’il faut des investissements considérables, on ne doit pas attendre qu’une situation d’urgence se présente. Les populations les plus affectées sont déjà vulnérables, et l’État improvise toujours pour leur venir en aide. Il faut commencer à réfléchir à cette question. »

Source: https://reporterre.net/El-Nino-le-Panama-decrete-un-etat-d-urgence-climatique-aussitot-conteste

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