Le premier fournisseur pétrolier de la guerre à Gaza investit dans la transition écologique en France (reporterre-3/09/26)

© Renan Coquin / Reporterre

Peu connu du grand public, Vitol est devenu en 2025 le premier fournisseur pétrolier d’Israël, qui utilise une partie de ce combustible pour alimenter ses guerres au Moyen-Orient. En parallèle, Vitol s’est discrètement implanté en France via une filiale spécialisée dans l’électrification des véhicules.

Par Lyse MAUVAIS

Vous n’avez probablement jamais entendu parler de Vitol. Et pourtant, cette discrète entreprise basée en Suisse est l’un des plus grands traders pétroliers au monde. Depuis soixante ans, le groupe sert d’intermédiaire entre des producteurs et des distributeurs d’énergies fossiles situés partout dans le monde, tirant les ficelles des marchés mondiaux de l’énergie. Chaque jour, environ 10 % de la production mondiale de pétrole est mise sur le marché par son intermédiaire.

En 2025, l’entreprise a livré au moins 11 millions de barils de pétrole brut à Israël, qui utilise une partie de ce combustible pour alimenter ses guerres au Liban, en Iran et à Gaza. Ces chiffres viennent d’être révélés par l’organisation non gouvernementale Oil Change International, qui a enquêté sur les cargaisons de brut livrées aux raffineries israéliennes depuis le début de la guerre à Gaza. Dans un rapport remis en exclusivité à Reporterre, et à d’autres médias internationaux, l’ONG montre que Vitol est devenu le premier fournisseur pétrolier identifié d’Israël.

La même année, le géant du pétrole s’est implanté en France via sa filiale VEV (Vitol Electric Vehicles), spécialisée dans l’électrification des flottes de véhicules — comme les bus ou les bennes de déchetterie. L’entreprise promet « d’accélérer la transition vers le transport zéro émission, non seulement comme une opportunité commerciale, mais aussi comme un impératif de responsabilité ». Une profession de foi pour le moins paradoxale, au vu des profits récemment réalisés par sa maison mère au Moyen-Orient.

14 millions de barils de pétrole livrés depuis le début de la guerre à Gaza

Depuis plusieurs années, l’organisation non gouvernementale Oil Change International enquête sur les activités des compagnies pétrolières. Son but, « révéler le vrai prix des énergies fossiles et faciliter une transition juste vers les énergies propres ». Son dernier rapport, rendu public le 3 septembre, s’intéresse aux négociants qui fournissent du pétrole aux raffineries israéliennes depuis le début de la guerre à Gaza.

Dans ce dossier d’une vingtaine de pages, produit en collaboration avec le Centre de recherche sur les multinationales (Somo, basé aux Pays-Bas) et Data Desk (un analyste indépendant spécialisé dans les énergies fossiles), l’ONG montre, chiffres à l’appui, que Vitol a massivement augmenté ses livraisons de brut en Israël ces dix-huit derniers mois.

Environ 11 millions de barils
ont été livrés en 2025

En 2020 et 2021, l’entreprise livrait environ 5 millions de barils par an aux raffineries israéliennes. En 2022, les livraisons se sont interrompues pour une raison inconnue… Avant de repartir en flèche : au moins 2,6 millions de barils livrés en 2023, 1 million en 2024, puis 11 millions en 2025. Ce brut provient principalement des champs pétroliers d’Asie centrale (Azerbaïdjan et Kazakhstan).

En 2025, Vitol est même devenu le principal fournisseur pétrolier connu de l’État hébreu, qui importe 97 % du pétrole brut utilisé par ses raffineries. Néanmoins, la moitié des cargaisons de brut identifiées par les auteurs du rapport n’ont pas pu être associées à un affréteur. Ce qui peut signifier deux choses : soit d’autres entreprises non citées dans le rapport ont joué un rôle plus important que Vitol, soit une partie des cargaisons fournies par le négociant n’a pas été comptabilisée.

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Pour obtenir ces chiffres, les auteurs du rapport se sont basés sur les données commerciales de Kpler, une base de données payante qui aide les analystes financiers à « anticiper les variations de prix, les perturbations des chaînes d’approvisionnement et l’évolution des flux commerciaux ». Grâce à ces données destinées aux professionnels du secteur de l’énergie, les chercheurs ont identifié plus de 250 cargaisons de pétrole brut livrées dans les ports israéliens entre le 13 octobre 2023 et le 30 juin 2026, soit plus de 200 millions de barils.

Destinée aux raffineries locales, une partie de ce pétrole a, selon toute probabilité, rendu possible les attaques de l’armée israélienne contre Gaza, l’Iran ou le Liban. « On ne sait pas quel pourcentage du brut importé par Israël est destiné à l’armée, reconnaît Lydia de Leeuw, chercheuse au Somo. Mais on sait qu’il transite par des raffineries qui fournissent l’armée. » L’une des raffineries destinataires des livraisons, située dans la ville d’Ashdod, produit notamment du fuel destiné aux jets, dont une partie est achetée par l’armée de l’air israélienne.

Vitol, géant du pétrole qui aime les pays en guerre

Véritable géant des énergies fossiles, Vitol négocie 8 millions de barils de brut par jour en moyenne, soit environ 10 % de la production mondiale [1] de pétrole. En 2025, l’entreprise a brassé 343 milliards de dollars de chiffre d’affaires (contre 201,1 milliards pour TotalEnergies, leader français du secteur). Le Financial Times estime que Vitol a réalisé 12 milliards de dollars de profits annuels en moyenne entre 2022 et 2024.

Ce n’est pas la première fois que ce géant pétrolier est dans le viseur d’organisations non gouvernementales, ou de la justice, pour ses activités dans des pays en guerre.

En 2023, la Cour européenne des droits de l’Homme a confirmé la condamnation de Vitol et TotalEnergies par la justice française pour « corruption d’agent public étranger », dans le cadre de l’affaire « Pétrole contre nourriture ». Les deux pétroliers ont été reconnus coupables d’avoir versé des rétrocommissions à des cadres du régime de Saddam Hussein dans les années 1990, dans le cadre d’un montage humanitaire complexe organisé par l’Organisation des Nations unies. Alors sous sanctions internationales, l’Irak était autorisé à vendre son pétrole à des compagnies étrangères, ce qui devait lui permettre de financer l’importation de denrées alimentaires. Mais le programme fut détourné par le régime de Saddam Hussein et plusieurs entreprises pétrolières, qui acceptèrent de corrompre des agents du régime irakien pour accéder à ces contrats.

Vitol a été la première entreprise pétrolière à acheter du brut vénézuélien après le renversement de Maduro

Plus récemment, Vitol a été la première entreprise pétrolière à acheter du brut vénézuélien après le renversement du président Nicolás Maduro par l’armée étasunienne — avec l’accord de l’administration Trump, dont la campagne a été financée à hauteur de 6 millions de dollars par un cadre de Vitol. En 2023, l’ONG britannique Global Witness accusait l’entreprise d’avoir transgressé les sanctions européennes contre Moscou, en s’approvisionnant sciemment auprès de raffineries turques qui se fournissaient en Russie.

« Accélérer la transition » en France tout en profitant des guerres ?

Mais Vitol reste méconnu du grand public, car le négociant ne vend pas directement son carburant aux particuliers. Il approvisionne plutôt d’autres compagnies pétrolières, dont TotalEnergies. Depuis peu, l’entreprise finance aussi les énergies « durables ». Tous secteurs confondus — du solaire à l’éolien, en passant par les technologies de capture et stockage du carbone, et l’électrification des véhicules —, Vitol y aurait investi 3,3 milliards de dollars, soit environ un centième de son chiffre d’affaires annuel.

En 2025, l’entreprise a officiellement débarqué en France en installant une antenne de sa filiale VEV dans la technopole de Sophia Antipolis, aux portes de Nice. Sur son site web, VEV vante des solutions d’électrification destinée aux entreprises, mais aussi aux collectivités et organismes parapublics : électrification de plusieurs flottes de bus au Royaume-Uni, d’un groupe aéroportuaire près de Manchester, de 28 autobus express pour le compte du comté de Kent…

VEV assure qu’elle « a déjà trouvé ses premiers clients dans le nord de la France »

Les projets actuellement mis en avant sur son site sont principalement basés au Royaume-Uni, mais la filiale du trader pétrolier affiche son ambition de conquérir le marché français. Elle assure qu’elle « a déjà trouvé ses premiers clients dans le nord de la France et se prépare à accélérer ». Reste à savoir si les entreprises et collectivités françaises souhaiteront s’emparer de technologies d’électrification développées par un géant du pétrole qui alimente les guerres en cours au Moyen-Orient.

Contactée par Reporterre, l’entreprise VEV ne nous a pas répondu à temps pour la parution de cet article. Sa maison mère, Vitol, indique de son côté qu’elle « n’a pas de commentaire à faire » sur ces révélations.

Source: https://reporterre.net/Vitol-le-petrolier-qui-fournit-Israel-et-veut-faire-rouler-nos-bus-electriques-Vitol-ce

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