«Comment Monsieur Bouygues peut-il ne pas être au courant? » : le milliardaire jugé pour braconnage d’espèces protégées (reporterre.net-7/09/26)

L’homme d’affaires français Olivier Bouygues avant l’ouverture de son procès au tribunal correctionnel d’Orléans, le 7 septembre 2026. – © Alain Jocard / AFP

Le milliardaire Olivier Bouygues et cinq de ses employés, accusés de braconnage sur sa propriété privée, sont jugés devant le tribunal correctionnel d’Orléans. Ils sont soupçonnés d’avoir chassé de nombreuses espèces protégées.

Par Solène GUILI

Que font les ultrariches derrière les murs de leurs propriétés de campagne ? Apparemment, de la « destruction d’espèces animales protégées en bande organisée ». C’est en tout cas pour cette infraction que sont convoqués lundi 7 septembre devant le tribunal correctionnel d’Orléans le milliardaire Olivier Bouygues et cinq employés de son domaine privé dans le Loiret. Ils risquent jusqu’à 750 000 euros d’amende et sept ans de prison, et tous sont présumés innocents.

Situé à la lisière de La Ferté-Saint-Aubin, dans le sud du département, le château de Fontenaille a été acheté en 2002 par Olivier Bouygues. Le fils du fondateur du groupe du même nom, présent dans les télécoms, le BTP et les médias — dont il a été directeur général de 2002 à 2020 —, exploite ce domaine de 600 hectares clôturés via une société agricole dont il détient la quasi-totalité des parts. Passionné de chasse et de pêche, le milliardaire a l’habitude d’y passer ses weekends pour y tirer perdrix et faisans, à l’abri des regards indiscrets.

Jusqu’au 25 mars 2025, quand l’Office français de la biodiversité (OFB) du Loiret a reçu une lettre anonyme accusant les exploitants de la propriété de tuer des rapaces et autres espèces protégées. Le témoin indiquait l’emplacement d’un charnier où étaient rassemblés les cadavres d’animaux. Dans des photos jointes à la lettre, les enquêteurs ont identifié dans une fosse des corps de buses, grands cormorans, aigrettes et faucons : des espèces protégées.

Charnier et pièges interdits

Le parquet d’Orléans a ouvert une enquête le 12 mai 2025, cosaisissant l’OFB et la gendarmerie du Loiret, puis perquisitionné la propriété trois semaines plus tard. Les enquêteurs ont alors découvert de nombreuses armes de chasse, dont certaines équipées de lunettes à vision thermique (interdites d’utilisation), du poison et une centaine de pièges à mâchoire (eux aussi interdits). Ils ont localisé le charnier, où des restes de rapaces ont été identifiés. Plusieurs autres cadavres d’espèces protégées ont été retrouvés à divers endroits du domaine, jusque dans un congélateur, où gisait un écureuil roux.


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L’exploration de la propriété les a ensuite menés à ce qui ressemble à s’y méprendre à un élevage illégal de sangliers, environ 500 individus dans un parc de 160 hectares. La réglementation impose normalement une surface de 1 hectare par animal.

Enfin, ils se sont emparés de livres de chasse classant des espèces protégées dans une catégorie intitulée « nuisibles ». Des feuilles de primes, accordées par le régisseur du domaine, récompensaient même l’abattage de ces « nuisibles » par des sommes pouvant aller jusqu’à 2 000 euros par an.

Un grand cormoran, espèce protégée dont des cadavres ont été découverts sur la propriété d’Olivier Bouygues en Sologne (photo d’illustration). Wikimedia Commons / CC BY-SA 3.0 / Ken Billington

Chats sauvages, hérons, cygnes…

Ces destructions systématiques d’espèces protégées, par le tir et le piégeage, dureraient depuis des années. Les victimes se compteraient par centaines : chats sauvages, hérissons, buses, hérons, cygnes… Selon un rapport des enquêteurs consulté par Reporterre, Olivier Bouygues « ne peut ignorer ces pratiques illégales ». Il a passé seize heures en garde à vue le 9 juillet 2025.

Face aux enquêteurs, il a nié toutes ces infractions, mais confirmé valider chaque dépense de son régisseur, dont les primes pour l’abattage de « nuisibles ». Le milliardaire s’est dit surpris par la destruction d’espèces protégées. « Pour moi, ça n’aurait jamais dû arriver, soutenait-il. Nous ne sommes pas au-dessus des lois. » Contacté, son avocat ne nous avait pas répondu à la publication de cet article.

« Je ne vois pas comment Monsieur Bouygues peut ne pas être au courant de ces pratiques »

Les cinq employés d’Olivier Bouygues reconnaissent de leur côté la plupart des délits et justifient le braconnage par la protection de l’élevage de gibier et « pour le bien de la propriété ». Lors d’une garde à vue, un garde-chasse a confié : « Je ne vois pas comment Monsieur Bouygues peut ne pas être au courant de ces primes et de ces pratiques, vu que c’est son argent. »

Un procès rare

Rapidement rendue publique, l’affaire a pris une ampleur inédite. Une dizaine d’associations de défense animale se sont portées parties civiles, dont l’Association pour la protection des animaux sauvages (Aspas), la Ligue pour la protection des oiseaux, France Nature Environnement et One Voice. Le procès, prévu au départ sur une journée en mars, a dû être décalé sur deux jours en septembre.

Dans un communiqué commun publié vendredi 4 septembre, neuf parties civiles s’insurgent de l’ampleur de la destruction. Pour elles, « les propriétés closes ne peuvent être des zones de non-droit ».

Pour Aimée Kleiman, avocate de l’Aspas, l’enjeu est de se saisir de cette affaire pour demander la réparation d’un préjudice écologique. « Des poursuites devant un tribunal pour des destructions d’espèces protégées, c’est rare, observe-t-elle. Notre objectif, c’est que cette affaire puisse faire jurisprudence et être utilisée dans d’autres dossiers. » Le braconnage, bien que fréquent en France, reste encore peu condamné par la justice.

Source: https://reporterre.net/Un-milliardaire-face-a-la-justice-Olivier-Bouygues-juge-pour-braconnage-d-especes

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