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Frichti, la plateforme française qui faisait livrer repas et courses par des auto-entrepreneurs, est à son tour accusée de travail dissimulé, mais aussi, et c’est la première fois, de recours à des travailleurs en situation irrégulière. Le procès des deux co-fondateurs s’ouvre ce jeudi 10 septembre au tribunal correctionnel de Paris.
Par Pierric MARISSAL
Longtemps, Frichti a préservé une image différente des autres plateformes de livraisons de repas, Deliveroo et Uber Eats en tête, grâce à un marketing haut de gamme, friand de jeux de mots et de fausse impertinence. Derrière la com’, elle s’est révélée être une plateforme guère plus éthique que les autres si on en croit les chefs d’inculpations. Ses ex dirigeants se retrouveront en effet ce jeudi, pour quatre jours, sur le banc des accusés du tribunal correctionnel de Paris pour travail dissimulé et, originalité, pour emploi illégal de travailleurs sans papiers.
« Je vivais dans la peur, que si je me plaignais, on allait m’expulser »
« C’est qu’il y a eu un côté systématique au recrutement d’étrangers en situation irrégulière », pointe Maitre Kévin Mention, qui avec sa consœur Sarah Stefano, va représenter plus de 200 livreurs Frichti, parties civiles aux côtés des syndicats Solidaires et CNT-SO, au procès. L’un d’eux, Danfakha, confirme : « Je dirais que 95 % des livreurs parisiens n’avaient pas de papiers, j’en suis sûr. Vers 2018, quand ils ont voulu se développer, chez Frichti c’était : tu t’inscris, t’as un numéro d’auto-entreprise et on te prend, sans plus de vérifications », explique le jeune homme qui a justement commencé à pédaler pour la plateforme à cette période. Son ancien collègue, Diaby Oumar, ajoute : « Il y avait énormément de livreurs sans papiers qui sous-louaient des comptes Frichti, et cela, les managers le savaient ». Yakoub était l’un d’eux : « Je vivais dans la peur, que si je me plaignais, on allait m’expulser ».
Les deux patrons de Frichti ont longtemps justifié le recours massif aux travailleurs irréguliers, par « un dysfonctionnement administratif ». Questionnés à ce sujet, les avocats des prévenus, Maîtres Rémi Lorrain et Mathias Chichportich nous ont répondu : « Il est établi que les dirigeants de Frichti ont sollicité l’ensemble des pièces requises par la loi et qu’ils ne pouvaient imaginer en l’état des documents transmis que certains livreurs ne disposaient pas d’autorisation de travail. »
En 2020, en pleine pandémie, une mobilisation de plusieurs dizaines d’entre eux a mis en lumière cette situation. Après un mois et demi de grève, Frichti a cédé et accordé à une centaine de livreurs une reconnaissance d’activité professionnelle. Pour quelques-uns, dont le petit frère de Danfakha, cela a permis de leur ouvrir la voie de la régularisation par le travail.
D’autres sont restés le bec dans l’eau. « Après la mobilisation, Frichti a été plus regardant et il y a eu beaucoup de déconnexions de travailleurs sans papiers, raconte Kévin Mention. Mais il y en avait encore en 2023, lors de la faillite et du rachat de la marque ». La prévention s’arrête en 2021, ainsi les propriétaires suivants de Frichti, les enseignes de quick commerce – livraison d’épicerie – Gorillas, Getir et encore aujourd’hui La Belle Vie, ne sont pas poursuivis.
70 kilomètres à vélo avec jusque 40 kg sur le dos
Sur le sujet du travail des sans-papiers, Frichti n’est pas isolée. Une récente étude de Médecins du monde montre que quelle que soit la plateforme, 98 % des livreurs à vélo sont des personnes immigrées, dont 68 % sans titre de séjour. Certaines, comme Uber Eats et Deliveroo, sont même poursuivies pour traite d’être humain. « On pourrait aussi ajouter mise en danger de la vie d’autrui, ajoute Maitre Mention. Parce que Frichti les poussaient à aller toujours plus vite, avec des sacs sur le dos souvent trois fois plus lourd que le maximum de cinq kilos réglementaire ! » dénonce l’avocat, qui assure que l’inspection du travail a pesé des sacs supérieurs à 15 kilos. Au dire des livreurs, la situation s’est aggravée au fil du temps.
Durant ses premières années, à partir de 2015, Frichti livrait des repas, surtout le midi à destination des employés de bureau parisiens, préparés dans les cuisines centrales de l’entreprise. C’est d’ailleurs là que réside la vraie différence de la plateforme avec ses concurrents : elle ne repose pas sur les restaurants. Toutefois petit à petit, en s’implantant dans plusieurs grandes villes de France, elle s’est davantage tournée vers la livraison de produits d’épiceries partenaires, et de kit de repas à faire soi-même.
« C’est là qu’on a pu avoir des tournées avec une grosse vingtaine de sacs à livrer et le poids est devenu de plus en plus lourd, grince Diaby Oumar. Cela a eu des conséquences sur mon dos et mes épaules ». Yakoub ajoute : « J’ai dû porter des sacs entre 30 à 40 kilos pour des gens qui commandaient des kilos de pommes de terre, des packs de lait du vin… On faisait 70 kilomètres par jour en moyenne avec ça sur le dos, j’ai depuis développé des crises de sciatiques ». Diaby Oumar a dû lui s’acheter des ceintures de soutien lombaire à la pharmacie pour tenir le coup.
Chez Frichti, le travail s’organisait autour de « hubs », des centres logistiques, où les tournées de livraison s’organisaient. Les livreurs s’inscrivaient sur des plannings, et devaient pointer sur leur lieu de travail avec un QR Code. « Pour tout retard de plus 5 minutes ou une absence, il fallait envoyer un justificatif. On n’était pas des indépendants », tranche Danfakha.
La plateforme décidait aussi unilatéralement des modes de paiement. D’abord au kilomètre parcouru, puis au sac livré, qui a d’ailleurs baissé de 2 à 1,5 euros. « Je travaillais environ 60 heures par semaine et je gagnais près de 2000 euros au début, plutôt 1500 à la fin avec la baisse des rémunérations », affirme Diaby Oumar. L’entreprise décidait tout de la tournée des livreurs : le nombre de sacs comme le parcours et l’ordre des livraisons.
« Les patrons, ont très bien vécu, sur notre dos »
Cette organisation du travail va se retrouver au cœur du procès : c’est elle qui caractérisera, ou non, le travail dissimulé. « Une chose est sûre, les anciens patrons de Frichti étaient anti-salariat à 200 %, sourit Kévin Mention. Ils recrutaient même via la plateforme Staff Me des auto-entrepreneurs pour du travail de bureau : contrôle à distance des coursiers, de l’administratif… Et en cas de surcroît d’activité, ils allaient chercher d’autres livreurs sur Stuart (propriété de La Poste ndlr) ! » De leur côté, les avocats des ex-dirigeants de Frichti, réfutent toute comparaison avec les plateformes de type Uber Eats.
« Frichti n’est pas une plateforme de livraison mais une entreprise de restauration qui a employé plus de 400 salariés. Son mode de fonctionnement était connu des pouvoirs publics et de l’inspection du travail qui à 10 reprises en a contrôlé la légalité. » Et d’ajouter, en référence aux condamnations définitives pour travail dissimulé de Deliveroo et Foodora : « aucune analogie ne peut être effectuée avec les précédentes affaires dites de plateformes et nos clients sont déterminés à faire valoir leur innocence. »
Cette année cependant, plusieurs livreurs ont vu leur relation de travail avec Frichti requalifiés en salariat aux Prud’hommes. Me Mention attend 75 décisions de plus qui devraient tomber le 15 septembre, soit au beau milieu du procès au pénal, ce qui pourrait animer les débats. L’Urssaf quant à elle avait évalué en 2022 dans un rapport son préjudice à près de 3 millions d’euros de cotisations patronales éludées pour 2019 et 2020.
Pour pousser ses livreurs à se surpasser, Frichti réservait l’accès au planning en avance aux plus performants, qui pouvaient ainsi choisir leurs horaires et hub. Il fallait pour cela accumuler des points : faire plus de 100 livraisons en une semaine, ou travailler sous la pluie et la neige. « Ces statistiques étaient visibles dans l’application, comme dans un jeu vidéo, c’était à la fois un outil de contrôle et d’accélération, » estime l’avocat des livreurs.
Et à force d’aller toujours plus vite, les accidents étaient légion. « Je me suis fait renverser trois fois. Une fois, c’était pendant le confinement, une voiture m’a percuté sur un passage piéton, et le conducteur est descendu de sa voiture pour me frapper au sol », raconte Yakoub, qui se souvient, amèrement, autant de l’agressivité des clients que des automobilistes.
Le jeune homme se dit en colère contre Frichti. « Les patrons, qui ont monté la plateforme, ont très bien vécu, sur notre dos », s’agace-t-il. Diaby Oumar confirme : « Ils nous ont utilisés, et nous ont laissés sans rien, et je me suis retrouvé avec des dettes. Frichti m’a fait beaucoup de mal ».
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