Paradis des oiseaux, ce banc de sable pourrait être englouti par les eaux (reporterre-10/09/26)

Des oiseaux qui nichent sur le banc d’Arguin, vus à travers la jumelle des gardes de la réserve. – © Alban Dejong / Reporterre

Joyau du bassin d’Arcachon, prisé des touristes comme des locaux, l’îlot de sable emblématique du banc d’Arguin s’érode à toute vitesse. Cette disparition annoncée menace surtout les oiseaux marins, qui nichent à même le sable.

Par Amandine Sanial et Alban Dejong (photographies)

Banc d’Arguin (Gironde), reportage

Derrière sa longue-vue, un compteur à cliquet dans la main, Paul Capbern a les yeux rivés sur un groupe de jeunes goélands posés sur le sable. « J’en compte 89 », lance l’ornithologue et garde-technicien. C’est six fois moins que l’an dernier. Sur les 800 nids recensés en avril, l’immense majorité ont été détruits. « Les tempêtes et les gros coefficients de marée ont enseveli les œufs et les poussins. Beaucoup de jeunes goélands sont morts à cause des submersions », analyse l’ornithologue.

Ruban de sable fin situé à l’entrée du bassin d’Arcachon, accessible uniquement en bateau, le banc d’Arguin est un trésor de biodiversité où, chaque année, des milliers d’oiseaux marins viennent nicher à même le sable ou faire une halte dans leur migration. « Pour eux, c’est l’idéal. Il n’y a aucun prédateur : pas de renard, pas de chien, pas de sanglier et pas d’humain », explique Benoît Dumeau, conservateur de la réserve naturelle du banc d’Arguin.

© Louise Allain / Reporterre

Tous les mois, une équipe de la réserve se rend sur le banc pour y compter les oiseaux marins, et assiste en même temps à sa disparition : au gré des tempêtes et des marées, l’îlot de sable s’érode. Long de 7 km il y a cinq ans, il n’en fait plus que 2,5 aujourd’hui. Un phénomène naturel aggravé par les tempêtes hivernales répétées et la hausse du niveau de la mer, qui menace plusieurs espèces qui viennent y nicher, telles que le goéland, le gravelot à collier interrompu et l’huîtrier pie.

« Je ne suis pas sûr qu’il y ait encore un banc d’Arguin l’an prochain »

Inféodées aux milieux sableux et gardant la mémoire des lieux, ces espèces reviennent chaque année et nichent là où elles peuvent, au plus près de l’eau. « Il n’y a plus de point haut. Dès qu’il y a un fort coefficient de marée, les vagues emportent tout. Je ne suis pas sûr qu’il y ait encore un banc d’Arguin l’an prochain », craint Benoît Dumeau.

Cinquante ans de protection

Dans les années 1960, les conditions idéales du banc et l’absence de prédateurs ont attiré une première colonie de sternes caugek venue y nicher. Alors accessible sans aucune restriction, le banc d’Arguin devenait le théâtre d’une cruauté sans limite : des plaisanciers et touristes étaient vus en train de se jeter des œufs à la figure et d’emporter des poussins vivants. La situation a poussé des défenseurs de la biodiversité à agir ; la réserve naturelle a vu le jour en 1972.

Cinquante ans plus tard, les sternes sont parties, mais d’autres oiseaux les ont remplacées, tandis que les zones accessibles aux visiteurs ont été largement réduites. « La réserve ne protège plus une seule espèce, mais tout un écosystème », explique son conservateur.

Le banc d’Arguin est accessible seulement en bateau et vierge de toute construction humaine. © Alban Dejong / Reporterre

Les atteintes sont d’un autre ordre, mais toujours aussi nombreuses : l’érosion, d’abord, qui réduit le banc à peau de chagrin. Phénomène naturel, elle est accélérée par le changement climatique, avec des tempêtes plus fréquentes et rapprochées, associées à la montée des eaux. Sans lutter contre l’inéluctable, l’équipe de la réserve fait son possible pour protéger ce qui peut encore l’être. « Si on essaie de protéger ces espèces, c’est qu’il est quasiment impossible de réunir des conditions pareilles ailleurs, sans humain ni prédateur », estime Benoît Dumeau.

Sauver ce qui peut l’être

Cette année, la canicule est venue s’ajouter à la liste des dangers qui pèsent sur ces oiseaux : « On a vu un poussin de goéland se cacher derrière un piquet pour trouver de l’ombre. Pour ces espèces aussi, la canicule est difficilement supportable », explique Marion Celik, garde-animatrice de la réserve.

François Dindinaud, Paul Capbern et Marion Celik observent les oiseaux autour du banc d’Arguin. © Alban Dejong / Reporterre

Depuis le bateau de la réserve naturelle, les gardes-techniciens comptent les jeunes goélands et une poignée d’huîtriers pies nés ces dernières semaines, mais aussi les courlis corlieu, qui font une halte sur le banc d’Arguin pendant leur migration.

« Les opérations de comptage permettent d’étudier l’abondance des populations au fil des années. Si les chiffres ne sont pas bons pour une espèce, des mesures de protection peuvent alors être prises pour la protéger », explique Marion Celik. C’est le cas du gravelot à collier interrompu, qui vient se reproduire sur nos plages océanes et dont on recense seulement 1 200 couples à l’échelle du pays.

Posés directement sur le sable, ses œufs sont très exposés aux dérangements causés par les humains, à l’érosion des côtes, mais aussi aux prédateurs naturels. « L’an dernier, on comptait sept nids et quelques jeunes vus à l’envol, se souvient Marion Celik. Cette année, il n’y en a aucun. C’est un oiseau qui peut disparaître prochainement. »

Les zones accessibles aux plaisanciers sur le banc d’Arguin ont été largement réduites afin d’agrandir la zone de protection intégrale. © Alban Dejong / Reporterre

Pour continuer à protéger les oiseaux marins malgré l’érosion, le Parc naturel marin a pour la première fois ouvert de nouvelles zones de nidification protégées sur le littoral. « Il y a eu un petit report des huîtriers pies : cette année, certains ont même niché au pied de la dune du Pilat, de l’autre côté du bras de mer qui sépare le banc de la terre ferme. Mais si, demain, le banc d’Arguin disparaît, iront-ils tous sur la côte ? »

Jusqu’à 1 200 bateaux amarrés

Reste une menace sur laquelle il est encore possible d’agir : l’humain. « Avec la disparition du banc, la nidification est affectée, et ça, on ne peut rien y faire. Notre rôle, c’est de protéger ce qui reste des agressions humaines », explique François Dindinaud, garde-technicien de la réserve. Depuis 2017, la Sepanso Aquitaine, association mandatée par l’État pour la gestion de la réserve, définit chaque année des « zones de protection intégrale » interdites au public, afin d’assurer la quiétude des oiseaux marins.

L’été est la saison de la nidification d’oiseaux marins, mais aussi de l’arrivée des touristes : il n’est pas 10 heures, et des dizaines de bateaux commencent à s’agglutiner dans l’eau cristalline qui entoure l’îlot à marée basse. À peine Marion Celik a-t-elle posé le pied sur le sable qu’elle souffle de dépit : une dizaine de bouteilles de bière et des paquets de chips jonchent le sol. « Ça arrive très souvent », s’agace-t-elle.

De nombreux déchets sont ramassés tous les jours sur le sable du banc d’Arguin, très prisé pour les pique-niques et apéritifs. © Alban Dejong / Reporterre

C’est tout le paradoxe d’Arguin : une partie du banc reste accessible au public, qui peut s’y rendre pour une baignade en famille ou un apéro en fin de journée. Dans les zones de protection intégrale, où l’humain n’a pas le droit de pénétrer, le mouillage est en revanche strictement interdit.

Pour protéger les espèces et faire respecter cette interdiction, l’équipe de la Sepanso dispose de prérogatives de police, au titre du Code de l’environnement. « Les infractions les plus nuisibles sont les chiens et les survols de drones, que les oiseaux prennent pour des prédateurs. Ils risquent alors d’abandonner le nid », explique François Dindinaud, un T-shirt floqué « police » sur le dos.

Devant le fil tendu délimitant la zone protégée, un père de famille fait vrombir le moteur de son bateau ensablé, chassant au passage les oiseaux posés sur le sable. Armé de son sifflet, François Dindinaud l’interpelle et lui rappelle la loi. « Vous savez que vous êtes dans une réserve naturelle ? C’est strictement interdit de mouiller ici. » La famille s’en tire sans amende : de passage pendant les vacances, ils ignoraient se trouver dans un espace protégé, malgré les panneaux installés sur le sable.

Les équipes qui gèrent la réserve disposent de prérogatives de police, notamment afin de faire respecter les zones de mouillage autorisées. © Alban Dejong / Reporterre

Aux dires des gardes-techniciens, les missions de police se sont complexifiées depuis 2020. « Il y a quelques années, c’était encore gérable, on avait une quarantaine de bateaux. Mais depuis cinq ou six ans, la population du Bassin a explosé. L’an dernier, on a eu 1 200 bateaux en mouillage en même temps », se souvient François Dindinaud.

De nouveaux usages sont venus aggraver le problème : l’explosion de Click&Boat, une plateforme de location de bateaux entre particuliers, sur le modèle d’Airbnb. Elle permet de partir en mer sans aucune information sur la réserve. « Les gens ne passent plus par une agence, ne sont pas briefés, et ne se renseignent pas », peste François Dindinaud.

« Les gens ont du mal à comprendre pourquoi ils ne peuvent pas faire ce qu’ils veulent »

La plupart du temps, le rappel à la loi se passe bien. Mais il arrive que les équipes de la réserve soient bousculées, voire menacées. « Les gens ont du mal à comprendre pourquoi ils ne peuvent pas faire ce qu’ils veulent sur le banc, qu’ils considèrent comme chez eux », analyse Marion Celik.

Depuis cinq ans, pour calmer les esprits, la Sepanso Aquitaine a mis en place une nouvelle stratégie, davantage basée sur la prévention que sur la répression : « On fait venir des écoliers, des associations de plaisanciers, de pêcheurs, pour expliquer qu’on a une réserve naturelle avec le plus haut degré de protection, et qu’il y a de réelles raisons d’interdire », détaille François Dindinaud.

L’an dernier, l’équipe de la réserve a relevé 1 500 infractions, mais n’a verbalisé que 2 % des auteurs. « Cette année, on sent que notre travail paie un peu : maintenant que le banc a presque totalement disparu, les locaux et les touristes nous encouragent enfin à protéger les derniers oiseaux qui peuvent y nicher, sourit le garde-technicien. Mieux vaut tard que jamais ! »

Source: https://reporterre.net/Je-ne-suis-pas-sur-qu-il-soit-la-dans-un-an-un-paradis-des-oiseaux-bientot-englouti-par

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