« La traite par le travail est un angle mort » : la sociologue Alizée Delpierre a mené l’enquête sur cet esclavage moderne que la France ne veut pas voir (H.fr-11/09/26)

« J’ai analysé plusieurs centaines d’archives du Comité contre l’esclavage moderne, parmi lesquelles des jugements de tribunaux, des auditions policières », explique Alizée Delpierre. © Ayoub Benkarroum pour l’Humanité

Après une immersion chez les ultras-riches et leurs domestiques, la sociologue Alizée Delpierre livre une enquête inédite et sidérante sur un esclavage moderne que la France ne veut pas voir.

Entretien réalisé par Latifa MADANI

On le nomme esclavage moderne. Il est défini et sanctionné par les organisations internationales. Mais la France du XXIe siècle, au passé colonial et esclavagiste, l’ignore et le permet. Il existe en bas de chez nous, sous nos yeux, dans de nombreux secteurs. Plusieurs milliers de personnes sont concernées. Une réalité qui dépasse souvent la fiction. Dans son dernier ouvrage, Alizée Delpierre, spécialiste des rapports de domination et d’exploitation, a voulu lever le voile sur ce qui reste un tabou et combler l’angle mort qui persiste en matière de surexploitation.

Elle analyse comment des politiques publiques et migratoires forgent des chaînes d’exploitation, favorisent l’asservissement des un·es et l’extrême domination des autres. La chercheuse, également très investie dans des projets d’éducation populaire et artistique, s’est appuyée sur les récits poignants de Tina, Souleymane, Ludmilla, Samira, Vareh et d’autres. Elle a compulsé 905 dossiers du Comité contre l’esclavage moderne couvrant les trente dernières années. Seules 19 condamnations pour traite des êtres humains ont été prononcées.

Après les ultra-riches et leurs domestiques, qu’est-ce qui vous a amenée à vous intéresser à ce sujet de la traite par le travail, si opaque, si peu médiatisé, voire si invraisemblable ?

Alizée Delpierre sociologue au CNRS

Au sujet de mon premier ouvrage, j’ai souvent entendu que j’abordais la question des esclaves des très riches. Cela m’avait interpellée, car on ne peut pas qualifier d’esclaves les domestiques des riches. Ce sont des personnes qui travaillent dans un rapport d’exploitation dorée. Ils sont certes exploités, mais leur exploitation est euphémisée et compensée par de l’argent, des cadeaux, etc.

J’ai voulu alors poursuivre mes réflexions sur ce qu’est l’exploitation. J’avais un contact avec le Comité contre l’esclavage moderne, qui travaillait auprès de gens qui vivaient non pas une « exploitation dorée », mais une surexploitation. Soit, une forme de l’esclavage, à savoir une situation qui consiste à travailler de façon illimitée et sans compensation financière.

C’est cela qui différencie le système de surexploitation de celui de l’exploitation capitaliste que l’on connaît bien ?

Tout à fait. La surexploitation diffère de l’exploitation telle que la définit Marx, entre autres. Ces gens-là ne sont pas déclarés, ce sont en majorité des immigrés sans papier. Ils ne reçoivent presque aucune rétribution économique, ou alors très peu, et ont un accès à l’hygiène, à l’eau et à la nourriture contrôlé et limité par l’employeur. La reproductibilité de leurs corps est donc menacée.

Cette enquête est une continuité de ma réflexion théorique et empirique sur les rapports d’exploitation, que j’appréhende comme un continuum de situations : l’exploitation dorée et la surexploitation se situeraient en quelques sortes aux deux extrémités de ce continuum.

Pourquoi, selon vous, la surexploitation n’est pas seulement une question de classe ?

Dans les rares cas de traite des êtres humains médiatisés, qui est la qualification juridique à partir de laquelle j’ai enquêté, sont souvent mis en exergue des personnes plutôt riches ou ayant du pouvoir politique ou économique exploitant des personnes issues des classes populaires. Or, la situation de surexploitation opère dans deux espaces sociaux.

Celle exercée par des personnes issues des classes supérieures, voire du monde politique, de la diplomatie, du monde économique. De l’autre côté, celle exercée par des classes populaires qui exploitent d’autres classes populaires, des immigrés qui exploitent d’autres immigrés, des femmes qui exploitent d’autres femmes, notamment dans la domesticité. On pourrait penser que ces résultats contredisent toute la sociologie de la domination que l’on a apprise. En fait, non, ces résultats la confirment.

Comment cela s’explique-t-il ?

Concernant les femmes, elles n’exploitent jamais des hommes, mais seulement des femmes plus vulnérables qu’elles, et des enfants. Ce qui confirme l’ordre de la domination masculine.

Et si les classes populaires immigrées exploitent d’autres immigrés, c’est parce qu’il y a entre eux une petite différence de ressources, notamment économiques. Prenons le cas d’un boulanger qui est lui-même issu de l’immigration, qui peut-être s’est fait exploiter quand il est arrivé en France, mais qui a quand même réussi à ouvrir sa boulangerie et qui, en revanche, n’a pas les moyens de payer décemment un ou deux salariés.

Il va recruter quelqu’un de son pays d’origine, parfois lié par des relations amicales ou familiales, le faire travailler dix-huit heures par jour, sans le payer, etc. Cette forme de surexploitation de quelqu’un d’encore plus vulnérable que soi permet l’ascension sociale de personnes qui sont un peu moins pauvres, et qui sont surtout en situation régulière en France.

Le danger dans l’interprétation de ce résultat d’enquête serait d’essentialiser les relations de surexploitation en concluant, comme j’ai pu le lire dans certains jugements de procès, qu’il s’agit d’une affaire proprement « culturelle ». L’État a en fait une énorme part de responsabilité dans cette situation en raison notamment des différences de statuts migratoires.

Aux difficultés à obtenir un titre de séjour s’ajoutent les discriminations que subissent les personnes racisées sur le marché du travail et les freins à leur ascension sociale. Tout cela en conduit certaines à utiliser d’autres stratégies pour pouvoir tenter de se faire une place en France. Il ne s’agit pas, bien sûr, d’excuser les personnes qui surexploitent, mais de comprendre les logiques structurelles qui le permettent en France.

Vous parlez d’un regard « exotisant » sur la surexploitation. Que voulez-vous dire ?

J’ai analysé plusieurs centaines d’archives du Comité contre l’esclavage moderne, parmi lesquelles des jugements de tribunaux, des auditions policières. J’ai conduit des entretiens avec des surexploiteurs et des surexploités, des personnes du monde de la justice, des professionnels du droit, avocats, magistrats, et des inspecteurs du travail qui enquêtent sur les affaires de traite des êtres humains. J’ai relevé beaucoup de jugements sans sanction, notamment à la fin des années 1990 et autour des années 2000 et 2010.

Il y avait un discrédit de la surexploitation sous prétexte que cette manière de mettre au travail quelqu’un serait propre à certaines nationalités, que de toute façon, les personnes originaires de certains pays auraient l’habitude de travailler au noir, car chez eux il n’y a pas beaucoup de contrats de travail, etc. Les juges décrétaient alors parfois que ce n’était pas de la traite des êtres humains. Certains rétorquaient sur un air indigné à des avocats qui plaidaient pour la traite : « Ce n’est pas possible en France, il n’y a pas de traite, pas d’esclavage, qu’est-ce que c’est que cette histoire ? » Ils allaient jusqu’à suspecter les avocats de « militantisme pro-immigrés ».

Ceci explique en partie que la traite par le travail demeure un angle mort. Quelles sont les autres raisons ?

La traite par le travail est un angle mort des politiques publiques, et aussi un peu de la recherche en sciences sociales, que j’ai voulu combler. En France, la question de la traite sexuelle a fait l’objet de politiques publiques plus précoces. Cela est sans doute en partie lié à son passé abolitionniste vis-à-vis de la prostitution, et aux liens supposés entre la traite sexuelle et le narcotrafic.

Elle a aussi été davantage étudiée par les sciences sociales. Dans le droit et dans le langage institutionnel, la France distingue la traite à des fins d’exploitation sexuelle et celle à des fins d’exploitation par le travail. Cette dernière est moins étudiée, moins connue, et peut-être tabou puisqu’il s’agit d’admettre qu’il existe chez nous des conditions de travail qui s’inscrivent dans la continuité d’un passé esclavagiste et colonial.

La complexité à définir la traite par le travail peut-elle s’expliquer aussi par cette délicate question de la « liberté d’être contraint » ou de « la contrainte sans chaîne » ?

C’était quand même un enjeu de la recherche que de comprendre ce que consentir voulait dire dans ces situations-là. Les gens que j’ai rencontrés ou dont j’ai étudié les récits restent pendant une certaine durée en situation d’esclavage et ne partent pas, alors même qu’ils ne sont pas enchaînés. Certains jugements réfutent la qualification de traite des êtres humains parce qu’ils considèrent que les personnes sont libres de fuir. C’est méconnaître les mécanismes qui font que vous restez en surexploitation.

La peur de fuir par crainte des représailles, la peur que le patron nous retrouve à la rue et nous violente, nous séquestre à nouveau ou alors nous tue, ou tue quelqu’un de notre famille. Rappelons que ces rapports de surexploitation sont parfois intrafamiliaux, et donc il y a un sentiment de redevabilité très fort vis-à-vis de la personne qui surexploite, qui a elle-même parfois noué un accord avec des gens de la famille des surexploités dans le pays d’origine.

Donc, si on trahit le patron, on trahit notre famille, et donc on leur fait courir des risques. Ajoutons à cela l’argument de rembourser le billet d’avion que le surexploiteur a payé, le logement, fut-il insalubre, qu’il « offre » etc. Le surexploité se retrouve dans l’engrenage d’un mécanisme de redevabilité dont il aura du mal à sortir. Et puis il y a l’espoir que les promesses se réalisent, qui fait tenir. La promesse d’un salaire qui finira par tomber ou d’un titre de séjour.

Mais ces promesses ne sont jamais tenues…

En effet. À cette violence psychique, parmi laquelle, pour certains, la confiscation du passeport, s’ajoute une violence physique aux confins de la torture. J’en décris des scènes dans le livre. Cette violence permet d’obtenir tout ce que l’on veut de ces personnes pour qui la rue est plus risquée. C’est ce que certains juges, dans les archives que j’ai lues, ont parfois du mal à comprendre.

Il y a plusieurs profils de surexploiteurs ? Vous distinguez ceux du haut et ceux du bas. Qui sont-ils ?

Les personnes qui surexploitent par le haut appartiennent massivement aux classes supérieures : des cadres, diplomates, dirigeants d’entreprise, de domaines agricoles, etc. Ils ont des moyens, mais ils vont recruter des personnes sans contrat de travail, ne pas les payer ou à peine. Les surexploiteurs par le bas appartiennent aux classes moyennes ou populaires. Ce sont des hommes et des femmes de professions intermédiaires, petits commerçants, chauffeurs de taxi, femmes de ménage, etc. Une grande partie d’entre eux partagent une origine, et donc une langue, parfois une religion, avec les gens qu’ils surexploitent. Ça aide à sceller ce lien de confiance si important à la surexploitation.

II y a peu de procès et encore moins de condamnations. Comment est-ce qu’on lutte contre ce phénomène dès lors que, comme vous le pointez, il y a de nombreux obstacles, dont les freins politiques ?

Il y a déjà un frein symbolique à accepter qu’en France il y ait des personnes qui sont esclaves. Comme persiste cet impensé que la France, pays des droits de l’homme mais colonial, ait pu être impliquée dans la traite négrière.

Ensuite, il y a un État social qui s’effrite, un statut migratoire qui précarise, des politiques publiques défaillantes en matière d’accompagnement des immigrées, et plus largement, des travailleuses et travailleurs, et un gouvernement qui autorise l’implantation d’entreprises dont la rentabilité repose sur la surexploitation. Les moyens limités alloués à la lutte contre la traite émanent d’une volonté politique. Alors, les personnes les plus vulnérables de notre société tentent tout pour survivre, et sont prêtes à accepter le pire pour avoir un toit ou un morceau de pain.

Comme des esclaves. Vivre la surexploitation et s’en libérer, d’Alizée Delpierre, coll. l’Envers des faits, la Découverte, 208 pages, 20 euros.

Source: https://www.humanite.fr/social-et-economie/esclavage-moderne/la-traite-par-le-travail-est-un-angle-mort-la-sociologue-alizee-delpierre-a-mene-lenquete-sur-cet-esclavage-moderne-que-la-france-ne-veut-pas-voir

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