Autoroutes et data centers : l’été caniculaire n’a pas découragé les bétonneurs (reporterre-14/09/26)

Mobilisation contre le projet d’autoroute A412, en Haute-Savoie, en mai 2026. – © Marco Goncalves / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP

Autoroutes, centres de données, mégaprojets… Alors que la France a suffoqué tout l’été, les chantiers d’aménagement ne laissent aucun répit à la rentrée. Mais écologistes et collectifs en lutte ne comptent pas les laisser faire.

Par Lucille GIOVANNELLI

La rentrée marque le retour à plein régime des entreprises du BTP et des administrations, après le ralentissement des mois de juillet et d’août, marqués par la sécheresse, les vagues de chaleur et les incendies. Elle ouvre également une période plus propice aux travaux de défrichement et d’abattage, après la principale période de nidification des oiseaux qui s’étend du 16 mars au 31 août.

Autoroute A412 (Haute-Savoie), ferme-usine à saumons Pure Salmon (Gironde), Centre de rétention administrative à Nantes, Parc manga à Courdimanche (Val d’Oise), LGV Bordeaux-Toulouse, projet du centre de données Campus IA de Fouju (Seine-et-Marne)… La liste est longue : partout des mégaprojets et des terres promises au béton.

De quoi nourrir la colère de ceux qui les combattent. « Malgré l’été de malade qu’on a vécu, les promoteurs vont continuer d’imposer leurs projets écocidaires », s’insurge Anti, membre du collectif Le Nuage était sous nos pieds, engagé dans la lutte contre le développement des centres de données en France.

Et si ces opérations restent soumises à la règlementation relative aux espèces protégées et requièrent la présence d’un écologue, sur le terrain ces règlements sont régulièrement accusés d’être contournés. Ainsi, sur les travaux de l’autoroute A412, l’Association de concertation et de proposition pour l’aménagement et les transports a notamment relevé des entorses aux mesures prévues pour limiter les atteintes à la biodiversité.

« Malgré ses discours et ses engagements sur le climat, l’État soutient la logique de croissance infinie », estime une porte-parole de la coalition nationale de la Déroute des routes, qui rassemble associations et collectifs en lutte contre des projets routiers destructeurs.

Affaiblissement législatif

Si les projets se poursuivent à un rythme effréné, c’est aussi parce que les garde-fous réglementaires se sont progressivement affaiblis. Après plusieurs assouplissements de l’objectif de zéro artificialisation nette votés en 2022, 2023 et 2024 par les parlementaires, l’introduction d’une énième dérogation dans la loi dite de simplification de la vie économique le 15 avril 2026, sous pression de la droite et du Rassemblement national, permet désormais aux projets qualifiés d’« intérêt national majeur » (PINM) de ne plus être comptabilisés dans la consommation d’espaces naturels, agricoles et forestiers.

La loi autorise dorénavant les territoires à dépasser « jusqu’à 20 % » l’objectif local de bétonisation maximale des espaces, et ce sans aucune justification. Si un représentant de l’État dans le département — le préfet — donne son accord, le dépassement peut même excéder 20 %.

« C’est une interprétation très contestable de la notion d’intérêt général. C’est surtout le signal que l’artificialisation reste finalement négociable et que les logiques de profit et de rentabilité priment avant tout », dit Victor Vauquois, cofondateur de l’association Terres de luttes, un réseau d’entraide entre mobilisations locales contre les grands projets imposés et polluants.

Lire aussi : La carte des luttes contre les grands projets inutiles

Dans un rapport de juin 2026, la Fondation pour la nature et l’Homme écrit que plus de 187 000 hectares risquent d’être bétonnés en France d’ici 2031, soit la superficie d’un département comme l’Essonne. L’Agence de la transition écologique appelle pourtant à diviser le rythme d’artificialisation des sols par 10 afin d’atteindre l’objectif ZAN à l’horizon 2050.

Entre 20 000 et 30 000 hectares d’espaces naturels, agricoles et forestiers sont encore consommés chaque année selon l’Office français de la biodiversité, soit près de cinq terrains de football par heure.

« On s’apprête à bitumer des prairies humides, qui sont restées vertes cet été quand la plupart ont grillé »

Une contradiction qui se manifeste encore en cette rentrée avec le chantier de l’A412, auquel l’État a accordé le statut de raison impérative d’intérêt public majeur, malgré l’avis défavorable du Conseil national de la protection de la nature.

« Après cet été traumatisant pour beaucoup d’entre nous, le préfet a signé l’autorisation de déboisement le 28 août, en pleine sécheresse historique, c’est irresponsable ! Les paysans impactés expliquent qu’on s’apprête à bitumer des prairies humides, qui sont restées vertes cet été quand la plupart ont grillé », dénonce la porte-parole de la Déroute des routes, qui appelle à un moratoire sur la cinquantaine de projets routiers qu’ils contestent.

Même logique pour la filière des centres de données. Emmanuel Macron leur a déroulé le tapis rouge, notamment avec l’annonce de 109 milliards d’euros d’investissements au Sommet pour l’IA en février 2025, alors même que leur multiplication accentue les pressions environnementales.

Le PINM devait accélérer leur implantation en leur accordant des avantages en termes de fiscalité, d’assouplissement de leurs obligations environnementales et de limitation du débat public autour de leurs projets. Et ce même si une « boulette » parlementaire a toutefois empêché l’une de ces modifications du Code de l’environnement d’entrer dans le texte final.

« Une course contre la montre »

Devant cette poussée qui semble inexorable, les luttes se poursuivent pour « imposer un rapport de force, refroidir certains élus locaux et tenter de fragiliser les financements » des projets, formule la porte-parole de La Déroute des routes. Toutes ces mobilisations sont toutefois engagées dans « une course contre la montre », dit Victor Vauquois, de Terres de luttes.

Ce rapport de force a déjà permis d’obtenir des coups d’arrêt. À Rouen, la contestation a notamment contribué à remettre en cause un projet de contournement routier de grande ampleur, comparable par ses dimensions à l’A69. Près de Valence, dans la Drôme, un recours a également permis d’obtenir un coup d’arrêt juridique au projet de centre de données de Rovaltain.

« Ces victoires montrent qu’il est possible de faire émerger d’autres choix pour les territoires », observe Gaëlle Ronsin, sociologue et co-autrice de Territoires en résistance, comment des collectifs locaux font capoter des projets écocidaires, à paraître le 16 septembre 2026 aux éditions Payot.

Sortir de l’« impasse écologique et sociale »

Face à eux les industriels mobilisent toujours les mêmes promesses — « gain d’attractivité », « création d’emplois », « désenclavement », « souveraineté numérique », « développement économique » — pour emporter l’adhésion des élus et des habitants, et ce, malgré les nombreuses études qui en relativisent la portée.

« Ce sont les mêmes arguments qui sont employés quelle que soit la nature du projet. Cette uniformité de discours montre bien qu’il ne s’agit pas de répondre aux enjeux spécifiques d’un territoire, aux besoins de ses habitants, comme on nous le présente. Mais qu’il s’agit d’un système, dit Gaëlle Ronsin. Or ce système est une impasse écologique et sociale, et il est temps de réfléchir à des alternatives », poursuit-elle.

Et les mobilisations en ce sens n’attendent pas : des syndicats de pompiers, d’infirmiers, d’étudiants, des associations de protection de l’environnement et des animaux, et un collectif féministe, appellent à manifester mardi 15 septembre de 19 h 30 à 21 heures devant le ministère de l’Économie à Paris. Puis, le 26 septembre, des marches et des rassemblements se tiendront partout en France pour le climat, le vivant, la paix et la justice sociale. Et seront suivies de rendez-vous contre les pesticides et l’autoroute A69.

Source: https://reporterre.net/Data-centers-autoroutes-Les-betonneurs-aussi-font-leur-rentree

URL de cet article: https://lherminerouge.fr/wp-admin/post.php?post=108934&action=edit

Article suivant :

Article précédant :

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *