
C’est l’angle mort des décisions environnementales. Des chercheuses ont créé l’« empreinte plastique particulaire », un indice pour (enfin) quantifier la dissémination des micro et nanoplastiques issue de la lente fragmentation des pneus, t-shirts en polyester, bouteilles…
Par Fabienne LOISEAU
Le bilan carbone n’est pas le bon outil pour évaluer la pollution des objets en plastique. C’est ce que défendent des chercheuses françaises de l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae) qui viennent d’élaborer un nouvel indicateur : l’« empreinte plastique particulaire » (EPP).
Leur objectif : comptabiliser l’invisible, à savoir la fragmentation lente et inéluctable du plastique en micro et nanoparticules persistantes, dont la dangerosité pour le vivant est documentée par des milliers de publications scientifiques. « On sait tous aujourd’hui que ce plastique qu’on ne voit pas et qu’on retrouve partout, dans nos cerveaux, dans notre sang… est dangereux. Mais faute d’outils, ce n’est toujours pas pris en compte dans les stratégies politiques », explique Nathalie Gontard, directrice de recherche, professeure, sciences de l’aliment et de l’emballage à l’Inrae, interrogée par Reporterre.
Reporterre — Vous venez de créer un nouvel indicateur, l’EPP, pour empreinte plastique particulaire. Pourquoi ?
Nathalie Gontard — Aujourd’hui, quand on veut quantifier les impacts environnementaux du plastique, on ne prend pas en compte la dangerosité singulière et particulière de cette matière. Or, le plastique a une capacité à se fragmenter sur un temps très long. Il va se transformer en micro et en nanoparticules qui vont persister sur des siècles, interagir avec le vivant et en perturber le bon fonctionnement.
Tout ça est déjà connu mais n’est pas pris en compte dans l’analyse de cycle de vie (ACV) des produits. Or, les stratégies de lutte contre le plastique s’appuient justement sur les ACV et sur leur indicateur boussole, qu’est l’empreinte carbone ou bilan carbone. Je ne dis pas que les émissions de CO2 ne sont pas dangereuses, mais ce n’est pas la principale dangerosité du plastique.
Avez-vous des exemples concrets qui montrent en quoi mesurer l’empreinte plastique est intéressant ?
On a commencé à appliquer notre méthodologie à des objets comme un t-shirt en polyester. Ce dernier émet 0,2 kg d’équivalent CO2 de moins que celui en coton. Son bilan carbone est donc meilleur. Mais son empreinte plastique particulaire (EPP) est proche de 0,2 kg. Autrement dit, ce t-shirt émet 200 g de particules plastiques tout au long de sa vie, soit près de 57 % de sa masse. On démontre qu’un objet avec un bon bilan carbone peut se révéler au final moins vertueux en raison de ses émissions de microplastiques dans l’environnement.
Autre constat, le recyclage ne réduit pas du tout l’empreinte plastique globale ; au contraire, il accélère les émissions. Prenons l’exemple du pneu : il émet 22,6 % de sa masse initiale au cours de son usage car, on le sait, lorsqu’on roule, il émet des microplastiques.
« Le plastique a une capacité à se fragmenter sur un temps très long »
En Europe, une bonne part de ces pneus, une fois usés, est transformée en gazon synthétique pour les stades. Ainsi, en remplaçant du végétal par du gazon issu de pneus, on peut avoir l’impression de faire un geste écologique, parce qu’on se dit qu’on n’a plus besoin d’arroser. Mais ce traitement fait en réalité bondir les émissions : son empreinte plastique immédiate va augmenter de 45 % car le gazon synthétique se dégrade encore plus rapidement.

Cela signifie que les indicateurs actuels ne sont pas suffisants.
Les analyses de cycle de vie et les bilans carbone sont tout à fait utiles et importants. Mais quand il s’agit des plastiques, il y a un grand trou dans la raquette. Ce sont des outils construits pour fonctionner avec une gamme de données complètes. Or, il y a beaucoup d’inconnues avec les plastiques, parce que ça ne fait que dix ou quinze ans qu’on travaille sérieusement sur ce sujet.
Il existe des milliers de plastiques différents. Il s’agit ensuite de matériaux très complexes qui se fragmentent, pénètrent dans les êtres vivants, transportent des polluants, etc. Ce processus de dégradation dépend aussi de nombreux facteurs, comme l’environnement, le temps, le vent…
Nous n’avions jusque-là aucun outil pour évaluer cette pollution. Avec l’EPP, on a désormais une méthode de calcul robuste, surtout basée sur le principe de précaution, c’est-à-dire qu’on n’attend pas qu’il y ait une démonstration des émissions de micro et de nanoplastiques.
Dès lors qu’un objet n’est pas détruit moléculairement, soit par incinération soit par voie enzymatique ou autre — c’est-à-dire qu’il ne retourne pas en un temps très court à l’état de CO2 et d’oxygène —, on estime qu’il va passer par des étapes de micro et de nanoplastiques qui présentent une dangerosité. Cette empreinte plastique s’appuie, entre autres, sur les milliers de publications et de données que l’on a sur ces émissions de particules.
L’EPP comporte deux niveaux d’évaluation : les émissions immédiates et les émissions différées. Expliquez-nous.
Elle fait la différence entre les émissions de particules plastiques qui ont lieu sur un temps relativement court — une dizaine d’années correspondant à la production, l’usage et la gestion des déchets — et les émissions qui ont lieu sur plusieurs décennies, voire plusieurs siècles, à partir des décharges ou pour des objets qui ont un très long temps d’usage.
Par exemple, dans l’ACV des peintures, qui contiennent énormément de plastique, on considère qu’il n’y a plus d’impact une fois qu’elles ont été posées. En réalité, elles émettent des particules pendant des dizaines d’années et, ça, on le retient dans le calcul.
Nous nous sommes beaucoup appuyées sur les publications récentes de plusieurs équipes de chercheurs chinois qui ont fait ce que je rêvais de faire depuis des années : carotter dans des vieilles décharges. Ils ont pu évaluer le temps à partir duquel ces décharges commençaient à émettre des microplastiques dans l’environnement. Ça démarre moins de cinquante ans après l’enfouissement pour atteindre un pic au bout d’environ quatre-vingt ans.
Qu’attendez-vous désormais avec ce nouvel outil ?
L’idée, c’est que l’EPP soit intégrée dans les cadres règlementaires, par exemple dans les approches d’écoconception des produits. Je pense qu’il faudrait qu’il y ait un étiquetage obligatoire pour que les usagers — consommateurs ou industriels — fassent leurs choix en connaissant l’empreinte carbone et l’empreinte plastique.
On sait tous aujourd’hui que ce plastique qu’on ne voit pas et qu’on retrouve partout, dans nos cerveaux, dans notre sang… est dangereux. Mais faute d’outils, ce n’est toujours pas pris en compte dans les stratégies politiques. Si on continue à prendre des décisions uniquement sur la base d’une empreinte carbone ou d’un bilan ACV pour les plastiques, on se trompe complètement de cible.
« L’EPP doit permettre de clairement réorienter les stratégies vers une réduction à la source »
Cette EPP nous enseigne que transformer un objet en plastique dégradé en un autre objet en plastique dégradé n’est pas une bonne solution. Aujourd’hui, la grande majorité des technologies de recyclage sur lesquelles il y a énormément d’investissements, y compris du gouvernement français, sont en réalité des technologies de décyclage. L’EPP doit permettre de clairement réorienter les stratégies vers une réduction à la source et privilégier les matériaux naturellement biodégradables ou alors inertes, comme le verre.
Enfin, il y a une alerte importante sur les décharges. Au regard du bilan carbone, elles semblent une meilleure solution que l’incinération qui affiche, elle, un impact sur les émissions de gaz à effet de serre. Or, elles émettent assez rapidement des particules de plastique dans l’air, le sol, l’eau et émettront la totalité de ce qu’elles ont dans le ventre. Il faut vraiment réduire la mise en décharge et prévoir de s’occuper d’ores et déjà de celles existantes pour limiter cette bombe à retardement, c’est-à-dire les émissions de nanoplastiques qui arriveront dans quelques décennies et concerneront les futures générations.
Source: https://reporterre.net/Apres-l-empreinte-carbone-voici-l-empreinte-plastique
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