Deux ans après son inscription dans la Constitution, pourquoi l’accès à l’IVG est toujours entravé en France (H.fr-28/09/26)

La désertification médicale pèse très lourd dans l’accès à l’IVG en France. © Mathilde Mazars/REA

À l’occasion de la Journée internationale pour le droit à l’avortement, le Planning familial publie la deuxième édition de son baromètre, ce lundi 28 septembre. Une étude qui prouve que le parcours des femmes reste semé d’embûches.

Par Arthur DUMAS

Une belle journée annonce parfois, sans le dire, des temps plus durs. Le 4 mars 2024, les parlementaires réunis en Congrès inscrivaient le droit à l’interruption volontaire de grossesse (IVG) dans la Constitution. Quatre jours plus tard, le 8 mars, Journée internationale de lutte pour les droits des femmes, le texte était officiellement scellé dans la loi fondamentale, faisant de la France le premier pays au monde à consacrer ainsi le droit de recourir à l’avortement.

Une victoire, à n’en pas douter, mais depuis ? Faute de moyens, sur fond de casse des services publics et de politiques toujours plus austéritaires, la promesse des 4 et 8 mars 2024 ne s’est nullement concrétisée en France. Dans sa deuxième édition du baromètre de l’accès à l’avortement en France, publiée ce lundi 28 septembre, le Planning familial rend public des chiffres éloquents, qui témoignent d’un recul de ce droit, dans les faits.

En mêlant enquête d’opinion, sondages dans ses antennes départementales et témoignages anonymes auprès du numéro vert « IVG, contraception, sexualités » (0 800 08 11 11), l’association constate que l’accès à l’avortement est trop souvent limité.

En cause, une augmentation des pressions subies par les femmes, un refus d’accompagnement de la part de certains professionnels, et des délais d’attente trop longs pour avoir dignement et pleinement recours à une IVG. L’analyse des données de la direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (Drees) indique également que l’accès à l’avortement est de plus en plus entravé par la désertification médicale.

« Je peux carrément mourir si j’ai un enfant hors mariage »

Légalisé par la loi Veil de 1975 et inscrite dans les mœurs et l’imaginaire collectif comme une grande victoire pour les femmes, la pratique d’IVG continue pourtant de faire l’objet d’une immense pression sociale auprès des personnes qui y ont recours.

Ce poids est d’ailleurs cité comme le premier frein à l’accès à l’avortement par les sondées (40 %), devant le jugement (33 %) et le manque de structures (33 %). Ce lourd regard posé sur les femmes aussi bien par certaines familles, des proches et de nombreux professionnels de santé se poursuit même une fois le parcours médical enclenché vers l’IVG. Près de deux tiers des femmes sondées par le Planning familial indiquent ainsi avoir ressenti des pressions jusqu’au dernier moment.

La seule amélioration constatée tient au fait que 82 % de ces femmes expliquent désormais en avoir parlé à leur famille. En 2024, lors de la première édition de l’étude, cette part s’établissait à 63 %. Mais cette libération de la parole dans le cercle familial n’exclut pas d’immenses difficultés.

« Je peux carrément mourir si j’ai un enfant hors mariage, ma famille est religieuse. C’est vraiment au niveau de mes frères, ça peut aller très très loin », confie une jeune femme sous couvert d’anonymat. « Je ne peux pas en parler à mes parents, ils voudraient que je garde l’enfant, quitte à l’élever eux-mêmes. Mais j’ai besoin de leur en parler, j’ai besoin d’eux, ce sont mes parents », relate une autre.

« Il m’a dit qu’à 32 ans je dois avoir des enfants »

Quand le parcours de ces femmes n’est pas entravé d’emblée par la famille, il risque souvent de faire face au refus d’accompagnement de la part de professionnels de santé. La moitié des femmes interrogées par le Planning expliquent avoir essuyé un refus d’accompagnement.

Un phénomène en nette progression, puisque seulement 27 % témoignaient d’une situation similaire en 2024. Une situation d’autant plus insupportable qu’elle conduit dans plusieurs cas à l’impossibilité de pouvoir pleinement choisir la méthode d’IVG, comme l’affirme une femme sur cinq dans l’étude.

« Ça faisait une semaine que je n’avais pas mes règles, donc j’ai fait un test qui a été positif. J’ai consulté un gynécologue près de mon travail. Il m’a fait une échographie, il a refusé de me dire si je pouvais encore avorter. Il m’a dit qu’à 32 ans je devais avoir des enfants », témoigne l’une d’elles auprès des opérateurs du numéro vert.

À ces entraves s’ajoute évidemment la question des délais. Alors que l’OMS recommande une prise en charge sous cinq jours, 75 % des répondantes ont dû attendre plus de sept jours pour obtenir un rendez-vous. En 2024, cette même part était de 54 %.

« L’hôpital le plus proche a trois semaines de délai pour un rendez-vous, ils me renvoient vers l’hôpital de la préfecture, à 1 h 30 de chez moi. Et là-bas, on me donne un premier rendez-vous dans quarante-huit heures, mais sans voir l’anesthésiste ce jour-là. Je vais devoir au final me déplacer peut-être trois fois pour avoir une aspiration », explique une anonyme. Par ailleurs, un quart des sondées racontent qu’aucun antidouleur ne leur a été proposé pendant l’acte médical.

La ruralité, principal frein d’accès

Ces refus de certains professionnels interviennent malgré une désertification médicale qui pèse très lourd dans l’accès à l’IVG. 62 % des associations départementales du Planning familial confirment qu’il est très difficile d’avorter dans leur département, contre 47 % en 2024. La même proportion dénonce de graves problèmes d’accès à une IVG chirurgicale en raison du manque de professionnels ou de blocs opératoires.

Le nombre d’IVG réalisé en France métropolitaine a augmenté de 22 % depuis 2016

Pour les associations, c’est avant tout en termes de réponses publiques que le bât blesse. Au total, 89 % d’entre elles affirment que « la ruralité et les difficultés géographiques » constituent le premier frein à l’accès à l’IVG. En troisième position, se trouve le manque de structures ou de professionnels (60 %). Une situation qui se confirme avec l’analyse des données ouvertes de la Drees.

Seuls quatre départements français ont vu leur volume d’IVG diminuer entre 2016 et 2025. Ils sont tous ruraux : l’Ariège (– 20 %), la Lozère (– 10 %), l’Ardèche (– 9 %) et les Hautes-Alpes (– 8 %). « C’est impossible de trouver un rendez-vous pour une IVG au mois d’août dans mon département », témoigne même une femme auprès du numéro vert.

En 2025, dans l’Ain, près de la moitié des femmes qui ont avorté ont dû le faire dans un autre département

Pire encore, en 2025, dans 24 départements, la part des femmes ayant eu recours à une IVG en dehors de leur département de résidence dépassait les 20 %. Si cette donnée doit être relativisée par les femmes qui habitent à la frontière du département voisin, certains taux signalent de véritables déserts médicaux. Dans l’Ain, 45,5 % des femmes ayant avorté en 2025 l’ont fait dans un autre département. Elles étaient 44,1 % en Haute-Loire, 40,9 % en Haute-Saône et 39,5 % dans le Lot.

Il y a donc largement de quoi manifester, en cette Journée internationale pour le droit à l’avortement, à l’appel du collectif Avortement en Europe, les femmes décident. Un rassemblement devant l’hôtel de ville de Paris est prévu ce lundi, à 18 h 30.

source: https://www.humanite.fr/societe/drees/deux-ans-apres-son-inscription-dans-la-constitution-pourquoi-lacces-a-livg-est-toujours-entrave-en-france

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