Militantes dans les arbres, gardes à vue… La mobilisation contre le canal Seine-Nord Europe prend racine (reporterre-29/09/26)

Des opposants lors de la manifestation contre le canal Seine-Nord Europe à Oisy-le-Verger, dans le Pas-de-Calais, le 11 juillet 2026. – © NnoMan Cadoret / Reporterre

Des militantes sont montées dans un chêne centenaire à Ytres, dans le Pas-de-Calais, avant d’être délogées par la gendarmerie. Destiné à être rasé par le chantier du canal Seine-Nord Europe, le bois devient le lieu d’une résistance prévue pour durer.

Par Mehdi LAÏDOUNI

Ytres (Pas-de-Calais), reportage

« Pour moi, c’est un devoir moral. » Au milieu d’un champ de betteraves, Lichen [*] traîne ses guêtres, les yeux rieurs mais la mine fatiguée par ses aventures des deux derniers jours. Le 21 septembre, la jeune femme est montée en haut d’un chêne centenaire du bois d’Ytres (Pas-de-Calais) pour empêcher sa destruction prévue par le chantier du canal Seine-Nord Europe. Ce projet titanesque de mégacanal reliant Compiègne (Oise) à Aubencheul-au-Bac (Nord) va couper le village d’Ytres en deux, et détruire 7 hectares du bois, soit un quart de sa superficie totale.

Dès l’annonce du début des travaux le 21 septembre, trois « écureuils » du collectif Mégacanal non merci ont foncé au bois et se sont installées sur un chêne centenaire de 40 m de haut. « Les ouvriers nous ont surpris [le 21 septembre à midi] et ont appelé la gendarmerie, se rappelle Lichen. On est montées dans la précipitation. Normalement, tu prends de quoi tenir contre la faim et le froid, mais on était un peu démunies. »

« Pourquoi détruire tout ça ? »

La militante est redescendue le lendemain matin, en état d’hypothermie ; les deux autres ont elles été interpelées le lendemain par des gendarmes de la Cellule nationale d’appui à la mobilité (Cnamo), une unité spécialisée dans les interventions en hauteur. Deux « écureuils » ont été placées en garde à vue, et Lichen a été interrogée en audition libre.

Malgré les risques de poursuites judiciaires — probablement des amendes —, la jeune femme ne regrette pas une seconde son acte. « Quand t’es en haut, t’as le temps de te poser. T’es entouré de beauté, tu entends les êtres vivants autour de toi. Ça te remplit de joie, et tu te dis : “Pourquoi détruire tout ça ?” »

Le projet est largement contesté pour ses conséquences sur les ressources en eau, la biodiversité et pour son coût, estimé par la Cour des comptes entre 7,3 et 10 milliards d’euros.

Une lutte sous haute surveillance

L’action des militantes au bois d’Ytres ne constitue pas la première mobilisation contre le canal Seine-Nord Europe. Le 11 juillet, une grande manifestation à Oisy-le-Verger, dans le Pas-de-Calais, avait rassemblé entre 3 000 et 4 000 personnes. Mais l’action des « écurueils » marque le point de départ d’une lutte sur le terrain prévue pour s’étendre dans le temps, face à des pouvoirs publics bien décidés à mener le projet de mégacanal à son terme.

« Le canal Seine-Nord Europe n’est désormais plus seulement un projet : il devient, chantier après chantier, une réalité », déclarait François-Xavier Lauch, préfet du Pas-de-Calais lors de la visite, le 17 septembre, du chantier du viaduc de l’A2 à Ytres censé enjamber le futur canal.

Lire aussi : Yves Courtaux, l’agriculteur qui tient tête au canal Seine-Nord

Sur le terrain, les forces de l’État sont sur le qui-vive : la manifestation organisée le 23 septembre sur la parcelle d’Yves Courtaux, agriculteur du village opposé au projet, était sous haute surveillance, et les contrôles à l’entrée du chemin menant à la parcelle étaient systématiques.

Sur le tracteur d’Yves Courtaux, agriculteur et opposant au projet, une photo humoristique de Xavier Bertrand (président des Hauts-de-France et fervent défenseur du mégacanal) en train de conduire une auto-tamponneuse. © Mehdi Laïdouni / Reporterre

Lorsque les manifestants — une vingtaine — ont souhaité dire « au revoir » au chêne centenaire sur lequel les « écureuils » s’étaient perchées, ces derniers ont été expulsés du bois manu militari. « Les canicules de cet été, vous les avez vécues, non ? Vous vous rendez bien compte qu’on a besoin d’arbres ! » a alors hurlé un manifestant à l’adresse des gendarmes.

Convaincre à Ytres… et à Paris

Désormais, les opposants au projet espèrent rallier à leur cause des alliés. Et il y a urgence : plus le temps passe, plus il y a d’argent engrangé dans le projet, et plus il sera difficile d’arrêter le « rouleau compresseur » du mégacanal. Pour réussir, il leur faudra tout d’abord rallier les habitants et les paysans du territoire, assez rares à oser prendre position.

« Le canal est considéré comme un mal inévitable, déplore Yves Courtaux, agriculteur à Ytres, dont un quart de la ferme pourrait bientôt être englouti par ce projet. Je me suis rendu compte qu’on nous racontait des histoires sur la décarbonation, sur les emplois et sur le trafic. Et tout le monde ferme les yeux ! » Le projet est en effet présenté comme écologique, or les dégâts environnementaux sont nombreux et il entraînera une augmentation des flux de marchandises.

Le destin du canal Seine-Nord Europe se jouera sur le terrain, mais aussi à Paris. Le 29 octobre, une proposition de loi de la niche parlementaire de La France insoumise (LFI) mettra sur la table la mise en place d’un moratoire de dix ans sur le mégacanal. « Ce chantier n’est pas irréversible », clame Anne Stambach-Terrenoir, députée LFI de Haute-Garonne et coautrice de la proposition de loi avec Claire Lejeune, députée insoumise de l’Essonne.

Source: https://reporterre.net/Militantes-dans-les-arbres-gardes-a-vue-La-mobilisation-contre-le-canal-Seine-Nord-Europe

URL de cet article: https://lherminerouge.fr/wp-admin/post.php?post=109586&action=edit

Article suivant :

Article précédant :

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *