
© Luis Reygada
Dans le quartier populaire de Rocinha, bastion du lulisme à Rio de Janeiro, les militants de gauche redoublent d’efforts sur le terrain. Le risque : voir les jeunes et les classes sociales constituant le cœur de l’électorat intermédiaire s’éloigner du vote progressiste le 4 octobre.
Par Luis REYGADA
Rio de Janeiro (Brésil), envoyé spécial.
Avenue Niemeyer, porte d’entrée bouillonnante du quartier de Rocinha, dans le sud de Rio de Janeiro. Au milieu des motos-taxis qui attendent des passagers à transporter sur les hauteurs de la plus grande favela du Brésil, Adelson Guedes, 64 ans, a installé son petit chariot de campagne.
Il est posté avec son micro et une puissante enceinte, tournée vers le flot continu de personnes qui vont et viennent, ou attendent une place dans un microbus en direction des quartiers huppés de Leblon, Ipanema ou Copacabana. « Vous pouvez en être sûrs, il n’y a qu’un seul candidat qui pense à nous, assure-t-il aux badauds. Alors ne vous laissez pas tromper mes amis : le président qu’il nous faut, c’est Lula et aucun autre ! »
Il fait une pause et laisse une musique entraînante prendre le relais. Chapeau en cuir sur la tête rappelant ses origines nordestines, l’ancien gardien de parking et concierge – candidat régulier aux élections locales sous les couleurs du Parti des travailleurs (PT) et aujourd’hui en lice pour un siège de député fédéral – confie en aparté son désespoir face aux « gens du peuple » tentés par le candidat d’extrême droite Flavio Bolsonaro à la présidentielle du 4 octobre.
« Il y a trop d’ignorance, et de temples comme celui-ci », montre du menton son camarade Julio César Lapes, 73 ans, en direction d’un bâtiment : l’Église universelle Jésus-Christ est le Seigneur. Les pasteurs évangélistes sont connus pour leurs prêches qui promettent succès et prospérité à une main-d’œuvre corvéable à merci, et vantent une culture de l’effort et de la réussite individuelle. « Il y a pas mal de bolsonaristes dans la favela, ce sont les moutons qui votent pour le loup ! » lance-t-il dans un rire perplexe.
« Je veux gagner plus d’argent »
Plus sérieux, Adelson Guedes y voit surtout le résultat des nouvelles formes de travail : autonome et informel, précaire et rémunéré à la tâche. « Aujourd’hui, un microentrepreneur travaille entre douze et quatorze heures par jour et touche 3 000, 4 000 ou 5 000 reais par mois (le salaire minimum de 1 620 reais mensuels, soit 275 euros, concerne un tiers des travailleurs brésiliens, NDLR). Il croit qu’il est devenu riche alors qu’il est hors « CLT » (Code du travail brésilien) : sans droits ni protection sociale. Il ne se voit pas comme un travailleur exploité par un patron, puisqu’il n’en a pas, mais il ne se demande pas ce qui lui arrivera le jour où il tombera malade. »
À 19 ans, Guilherme ne pense pas à tomber malade, mais reconnaît volontiers qu’il prend des risques quand il circule dans les quartiers touristiques de la ville en transportant jusqu’à six trottinettes électriques sur la sienne. Son métier : ramasseur de ces engins en libre-service, pour les recharger. Son employeur : une application, Whoosh.
Il travaille dix heures par jour et six jours sur sept pour un salaire aux alentours de 4 500 reais par mois. « Pour moi, le PT est un parti d’anciens, regardez-les,dit-il discrètement. On dit que Lula aide les pauvres, c’est vrai, mais moi je ne veux pas être aidé. Ce que je veux, c’est gagner plus d’argent. C’est pour ça que je travaille énormément », assume-t-il.
Des jeunes qui pensent « qu’il faut se débrouiller tout seul »
Pour le politologue André Singer de l’université de Sao Paulo, il ne faut pas sous-estimer l’« effet pervers » de la manière dont les forces productives se développent. « Le PT est un parti héritier de la tradition de la classe travailleuse organisée, mais le capitalisme contemporain est en train de la fragmenter structurellement, à mesure que la désindustrialisation progresse », expliquait-il l’année dernière, dans un entretien à la BBC.
Cet ancien porte-parole du « président-ouvrier » (2003-2006) y soulignait que Lula restait incontestablement le représentant des classes populaires avec un taux de soutien frôlant les 50 %, mais qu’il chutait à 27 % d’approbation dans l’électorat intermédiaire, majoritairement composé de travailleurs formels, de microentrepreneurs et de salariés non éligibles aux principales aides sociales.
Les jeunes, surexploités et dépendant du travail ubérisé, « n’ont connu que ce monde et pensent qu’il faut se débrouiller tout seul. Ils deviennent logiquement vulnérables à une idéologie d’extrême droite qui prône l’élimination de l’État », analysait-il.
À quelques jours du premier tour de la présidentielle du 4 octobre, Lula est remonté à 39 % (+ 12 points) dans la tranche de la population qui gagne entre 2 et 5 salaires au minimum, contre 44 % pour son adversaire Flavio Bolsonaro, selon une enquête publiée le 28 septembre.
Un regain de faveur attribué en partie aux mesures économiques et sociales défendues par le gouvernement, placées au cœur de la campagne de Lula ces derniers mois : programme destiné à aider les personnes surendettées qui représentent plus de 80 % des familles brésiliennes ; bataille pour instaurer une semaine de cinq jours de travail pour deux de repos, contre un seul actuellement, ainsi qu’une réduction de la durée hebdomadaire de travail de 44 à 40 heures sans baisse de salaire ; exonération de l’impôt sur le revenu pour les personnes gagnant moins de 5 000 reais par mois (10 millions de bénéficiaires), etc.
« Rocinha est encore un bastion électoral de la gauche »
« C’est vrai que nous ne sommes plus capables de mobiliser des millions de personnes dans les rues comme avant, reconnaît Thiago Nunes, du parti Socialisme et liberté (PSOL), allié du PT. Mais si on recentre le débat électoral sur le social, les classes populaires se rendent compte que la gauche est la meilleure option. »
Le jeune militant distribue à l’entrée du marché populaire, qui fait face à la sortie de métro Sao Conrado, des tracts et des autocollants rivalisant d’originalité pour promouvoir les candidats de gauche aux postes de député fédéral ou local.
Des militantes du PT – toutes âgées de plus de 50 ans – ont, elles, installé des petites tables pour poser leur matériel de campagne ; on en retrouve plusieurs le long des 3 kilomètres de la rue montante Estrada da Gavea, l’artère principale de la Rocinha.
Connue pour son économie dynamique, la favela est devenue une destination prisée de touristes curieux de se plonger dans des ruelles et escaliers contrôlés par les trafiquants de drogue du Comando Vermelho qui, avec leurs armes de guerre bien en vue, font régner un calme somme toute relatif.
« Rocinha est encore un bastion électoral de la gauche. Il faut dire qu’ici c’est très tranquille alors que c’est loin d’être le cas partout à Rio », souligne Antonia Emiliana, 67 ans, longtemps impliquée dans le développement des crèches communautaires.
Lors de la présidentielle de 2022, Lula y a obtenu son meilleur score de toute la métropole : 75 % des voix. « Mais j’ai des voisins noirs qui vont voter pour le fils de Bolsonaro alors qu’il est raciste », soupire-t-elle depuis un bout de trottoir où elle tracte pour le PT.
L’influence des réseaux sociaux
Sa camarade Angela, 44 ans, abonde : « Beaucoup se laissent influencer par des vidéos qui circulent sur les réseaux sociaux. C’est vrai que ce mandat a été moins flamboyant que les précédents, parce qu’il a fallu tout reconstruire après les mandats de Michel Temer (2016-2018 – NDLR) et de Jair Bolsonaro (2019-2022 – NDLR). Mais qui peut nier que le pays prend la bonne direction ? »
Si l’actuel mandat, commencé en 2023, a été torpillé par un Parlement majoritairement conservateur, le gouvernement de Lula est tout de même parvenu à augmenter le revenu moyen des ménages, faire baisser le chômage, maîtriser raisonnablement l’inflation et relancer la croissance.
Autre avancée phare : 17,5 millions de Brésiliens sont sortis de la pauvreté. Mais « de bons indicateurs objectifs ne garantissent pas une évaluation positive du gouvernement », explique la politologue Helcimara Telles, professeure à l’Université fédérale de Minas Gerais et proche du Parti communiste du Brésil (PCdoB).
« L’orientation du vote est influencée par la perception de la situation du pays, la bataille électorale passe donc aussi par la bataille des récits », précise-t-elle. Des récits souvent forgés sur des applications comme TikTok ou encore Instagram, véritable force de frappe et d’influence dominée par les bolsonaristes, qui trustent 9 des 10 premières places des politiciens les plus suivis (étude juillet 2026). Lula n’apparaît qu’en 11e position du classement. Quelle réalité s’imposera dans les urnes ce dimanche ?
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