
En moins d’une semaine, plus de 2 000 lycéens ont été interpellés et 170 blessés. Malgré des revendications légitimes, ils sont à la fois infantilisés et perçus comme des « sujets dont ils faut se protéger », donc réprimés violemment.
Par Jeanne CASSARD
En réponse à leur colère, ils n’ont trouvé que mépris et violence. Depuis le 24 septembre, partout en France, les lycéens se mobilisent devant leurs établissements pour réclamer de meilleures conditions d’apprentissage. Face à la vétusté de bâtiments où les élèves suffoquent l’été et grelottent l’hiver — particulièrement en Seine-Saint-Denis —, à la surcharge des classes et au manque d’enseignants et d’infirmières, ils demandent simplement les moyens de pouvoir étudier dignement.
La rénovation thermique des locaux est l’une des revendications qui revient le plus souvent. S’il n’y a pas de chiffres précis sur le nombre de lycées qui sont des passoires thermiques, la moitié du bâti scolaire date d’avant la Seconde Guerre mondiale. 86 % du parc devrait être rénové pour répondre aux normes basse consommation et 10 % présente un état de vétusté important. Au lycée Blaise Cendrars, en Seine-Saint-Denis, les élèves se plaignent notamment de ne pas avoir de rideaux contre le soleil ni de chauffage l’hiver. À Bagnolet, dans le même département, des traces de matières fécales ont été analysées dans l’eau du robinet d’un collège.
Plutôt que de les écouter, le gouvernement a décidé de réprimer le mouvement, qui prend de l’ampleur : 338 établissements étaient bloqués mardi 29 septembre, puis 356 le lendemain et 640 jeudi 1ᵉʳ octobre, selon l’Union étudiante. Tandis que des élèves ont été gazés, plaqués au sol ou frappés, la répression policière a été particulièrement brutale contre certains mineurs, comme en témoignent les vidéos circulant sur les réseaux sociaux.

Trois enquêtes confiées à l’IGPN
Lundi 28 septembre, à Saint-Ouen-l’Aumône, dans le Val-d’Oise, un adolescent de 14 ans participant au blocus de son lycée s’est fait tirer dans la tête au lance-grenades lacrymogènes par un policier qui se tenait à quelques pas de lui. Transporté à l’hôpital, il présentait une double fracture de la mâchoire avec plusieurs dents cassées. Une enquête, confiée à l’Inspection générale de la police nationale (IGPN), a été ouverte.
Le lendemain, à Alençon, dans l’Orne, une jeune fille a été serrée à la gorge par un policier pendant de longues minutes, au point d’avoir des difficultés à respirer. Mercredi 30 septembre, un autre jeune a été gravement blessé à l’œil près du blocus d’un lycée à Tours (Indre-et-Loire). « Ses lésions sont compatibles avec un tir de LBD », selon la procureure de la République de la ville, qui a saisi l’IGPN.
Une troisième enquête de l’IGPN a été ouverte pour des violences, cette fois à Sevran (Seine-Saint-Denis). Sur une vidéo publiée par la députée Clémentine Autain (L’Après), on y voit des policiers à cheval foncer sur des lycéens dans les rues de la ville.
Parfois, même l’intervention des élus n’a pas calmé les choses. À Argenteuil (Val-d’Oise), mardi 29 septembre, alors que des élèves manifestaient pacifiquement et que le maire, Paul Vannier (LFI), s’est interposé entre les deux groupes, les policiers ont tiré des gaz lacrymogènes.

Résultat, depuis le début des blocus, 170 élèves et 65 personnels de l’Éducation nationale ont été blessés, contre 388 policiers et gendarmes selon le ministère de l’Intérieur. Pour la journée du jeudi 1er octobre, il a fait état de près de 2 000 interpellations, après 625 la veille.
La faute à la France insoumise
Interrogé sur le sujet, le ministre de l’Éducation nationale, Édouard Geffray, a dénoncé des « violences inqualifiables. Les légitimer ou appeler, dans ce contexte, à étendre les blocages, c’est mettre en danger nos élèves comme les agents publics ». Quant aux revendications des lycéens, il a promis l’ouverture d’une « plateforme de concertation », qui devrait être disponible lundi ou mardi.
Même son de cloche du côté d’Emmanuel Macron, qui a déclaré que la mobilisation ne justifiait pas la « violence » et que les responsables politiques, n’étaient « pas là pour agiter les peurs et faire commettre le pire », visant en particulier La France insoumise.
« Ces adolescents sont trop jeunes pour se faire écouter mais assez grands pour se faire violenter par la police », s’indigne Cécile Cée. L’autrice de BD et spécialiste des mécanismes de domination sur les enfants veut rappeler avant tout qu’il s’agit « de mineurs de 14, 15 ou 16 ans qui ont des revendications très articulées en premier lieu sur leur temps de travail de 8 heures à 18 heures, ainsi que le manque de professeurs, d’infirmières, les cours dans des établissements délabrés et des classes surchargées… »

Elle souligne aussi que pour les élèves, qui n’ont le droit de vote ni le droit de grève « le blocus est le seul moyen pour rendre leurs revendications visibles. En se mobilisant, ils s’exposent à un continuum de violences, de l’école à la famille en passant par la police ».
Silencier en infantilisant, puis réprimer
Le récit du gouvernement, qui consiste à décrédibiliser le mouvement en infantilisant les élèves, manipulés par les insoumis, était prévisible. Pour Sébastien Charbonnier, philosophe de l’éducation, enseignant-chercheur à l’université de Lille et auteur de La Fabrique de l’enfance, cela s’inscrit pleinement dans un mécanisme de silenciation. Un procédé qui relève lui-même de l’adultisme, la domination des adultes sur les enfants et adolescents.
« Quand les mineurs parlent, ils sont en réalité privés de voix car les adultes ne les écoutent pas, explique-t-il. Leur voix est discréditée a priori au motif qu’ils sont trop jeunes, pas expérimentés ou trop influençables pour être pris au sérieux. » Avant de bloquer leurs lycées, les élèves avaient demandé davantage de moyens, sans être entendus car, « tant que la contestation reste dans les cadres institutionnels, qu’elle s’exprime comme il faut, elle peut être ignorée parce que c’est inoffensif ».
C’est une fois qu’elle prend de l’ampleur et qu’elle sort du cadre établi que la réponse change de nature. Alors, « là, le pouvoir veut les faire taire », explique Sébastien Charbonnier. Le discours devient plus agressif, accusant une partie des lycéens d’être des fauteurs de trouble et de recourir à une violence qui ne serait pas légitime. Et la répression s’installe : « D’un seul coup, les jeunes sont suffisamment grands pour se faire gazer ou frapper par les forces de l’ordre. »
Quand adultisme et racisme se croisent
Cette répression s’inscrit dans un « continuum qui consiste, après les avoir silenciés en les infantilisant », à les « adultifier » : la « violence brute », continue Sébastien Charbonnier. Cette adultification concerne d’abord les enfants et adolescents perçus comme noirs ou arabes. Ce processus analysé par des chercheurs étasuniens et canadiens est le fait de les percevoir comme plus âgés, plus matures ou plus responsables qu’ils ne le sont. Il peut conduire à une moindre protection et à être davantage sanctionnés dans les contextes scolaires, policiers ou judiciaires.

En France, cette notion a été développée avec Fatima Ouassak sous le terme de « désenfantisation ». La militante écologiste décoloniale, cofondatrice du collectif Front de mères et autrice notamment de La Puissance des mères, le définit comme « le processus qui consiste à n’accorder aucune indulgence particulière, aucun droit à l’erreur, aux enfants appartenant aux groupes minoritaires, à les traiter à travers les mêmes préjugés et aussi violemment que les adultes ».
« Pour ces enfants et adolescents, c’est la double peine », dit Juliette Bonnet, cocréatrice du site et groupe de recherche indépendant Récréations critiques consacré à l’enfantisme. « Non seulement, comme mineurs, ils ont moins de droits que les adultes, mais, en plus, cette réduction de droits s’accompagne d’une violence beaucoup plus importante que s’ils étaient blancs, analyse-t-elle. Les mineurs ne sont plus des sujets à protéger mais des sujets dont il faut se protéger et la domination ne s’exerce plus au nom de leur innocence mais au regard de la menace qu’ils sont supposés représenter. »
« Les mineurs ne sont plus des sujets à protéger mais des sujets dont il faut se protéger »
La répression actuelle contre les lycéens n’a rien d’étonnant lorsque l’on repense aux images de Mantes-la-Jolie, en décembre 2018, au moment des Gilets jaunes. Sur une vidéo filmée par un policier, on y voyait une centaine de lycéens mobilisés contre la réforme du bac et Parcoursup agenouillés, les mains derrière la tête tandis qu’un policier lançait : « Voilà une classe qui se tient sage. » « On est ici au carrefour de l’infantilisation et de l’adultification, précise Juliette Bonnet. On ramène ces jeunes à leur position d’élèves, en tant qu’ils doivent obéir, en utilisant une extrême violence pour cela. »
À l’inverse de 2018, cette fois les lycéens sont en train d’être rejoints. D’abord, par les deux collectifs Enfantiste et Nous Toutes, qui appellent les adultes à se joindre aux élèves devant les blocus afin de les soutenir dans leurs revendications et les protéger face à la répression policière. Ensuite, par les étudiants : l’union étudiante et l’union syndicale lycéenne (USL), qui ont lancé l’appel pour « bloquer l’ensemble des lycées et universités » du jeudi 1er octobre, avant une « grande mobilisation de la jeunesse », le 6 octobre.
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