
Trois lycées, une université et un collège se sont retrouvés, ce jeudi 1er octobre à Saint-Denis, pour exprimer un ras-le-bol général des conditions d’études dégradées et une conscience aiguë d’avoir des formations dévalorisées. Reportage.
Par Caroline CONSTANT
La voix féminine dans le mégaphone respire l’enthousiasme : « Regardez le 93 comme on est beaux ! On n’a pas de gaz, pas de mortier. Mais on a une jeunesse éveillée, fière d’être banlieusarde ». Car ce jeudi 1er octobre, la petite place du lycée Suger de Saint-Denis est devenue un point de convergence des lycéens et étudiants de la ville : les élèves de Suger, qui tiennent un blocus tranquille (« chill », précise même Chahinez, une élève de première), ceux de Paul-Éluard, dont la préfecture a fermé l’établissement pour la journée, ceux du lycée professionnel Bartholdi, fermé temporairement par l’administration, et enfin ceux de l’université voisine de Paris 8 qui viennent de débrayer.
Sont venus s’ajouter les professeurs et personnels grévistes du collège voisin Pierre-de-Geyter. Sur une banderole est écrit au feutre : « nous sommes les héritiers de 68 ». Malgré le nombre impressionnant de gendarmes et de policiers, l’heure est plutôt à la joie de revendiquer ensemble, de se trouver réunis.
On ressent quelques pointes de fièvre où l’on entend, dans la foule comme au mégaphone, « ACAB » ou « On ne veut aucun média de masse, si on vous chope, on vous dégage ». Ce qui en dit peut-être long sur la façon dont ces jeunes se sentent stigmatisés par certains médias : mardi, des journalistes de BFMTV ont été sortis de Paul-Éluard.
Pour les professeurs et les élus, une colère « légitime »
Le lycée Suger a débrayé lundi, calmement. Mais la répression policière, à coups de gaz lacrymogène, a été directe. « À un ou deux mètres de distance des manifestants », selon un professeur de l’établissement, même s’il n’y a pas à déplorer d’autre incident de ce genre depuis le début de la semaine.
Chahinez, Tana et Kayla sont élèves de première. Elles protestent contre ce traitement, alors que « franchement, dit Chahinez, nous, on ne fait rien de méchant. On n’a pas jeté de mortier. On demande juste un peu plus de liberté, des droits. » Tana s’emporte : « demain, c’est nous qui ferons marcher l’économie française, on peut au minimum être écoutés. On est encerclés par 12 camions de CRS et de gendarmes, ça veut dire quoi ? On est des criminels ? On n’est pas venus pour exploser le lycée mais pour réclamer des droits. Tout ça dans le respect ».
Cette notion de respect est aussi celle qui motive professeur et élus. Pour Gabriel Longuet, professeur d’histoire-géographie, les revendications des lycéens « sont très légitimes. On essaie de s’organiser sur notre temps libre pour être là, présents ». Gregory Thuyzat, professeur dans le lycée, approuve, en notant que « mettre en sécurité les élèves, à l’extérieur comme à l’intérieur, fait partie de notre mission de service public ».
Pour le prof aux lunettes rondes, leurs revendications « sont celles du plan d’urgence 93. Aujourd’hui, au lycée Suger, il n’y a pas d’assistante sociale, un demi-poste d’infirmière non remplacé, des problématiques d’effectifs. Tant que l’Éducation nationale n’entendra pas ces revendications, la tension montera. Et quand la tension monte, par définition, la cocotte-minute finit par exploser ».
Une Marseillaise rageuse
Au moment où il prononce cette phrase, les élèves entonnent avec cœur une Marseillaise rageuse, suivie d’une clameur : après une traversée houleuse de Saint-Denis, rythmée par les gaz lacrymogènes et quelques arrestations, les élèves et étudiants des autres établissements arrivent sur zone. Leni est étudiant à Paris 8 et ancien élève de Suger. Les cheveux longs, le regard rieur, il va de lycée en lycée depuis le début de la semaine.
« Il était logique que l’université suive, à un moment », affirme-t-il, laconique. Il raconte ses années lycée, avant son bac, passé sous canicule en juin dernier : « En hiver, on a très froid, donc on garde nos manteaux ; en été, on a très chaud, d’ailleurs les volets ne se ferment pas. Notre seul soulagement pendant le bac sous canicule, c’était des petites bouteilles de cristalline, si ce n’est pas du déni, quand même… »
Éline est membre de la Fédération syndicale étudiante (FSE) et étudiante en sociologie, en master 2. Pour elle, les revendications des lycéens et des étudiants se rejoignent. À Paris 8, affirme-t-elle, « plus de 1 000 naufragés de Parcours Sup et exclus de master attendent une place, sans garantie ». Elle dénonce le fait que les élèves de banlieue sont d’emblée discriminés par la plateforme, par rapport aux lycéens parisiens. « À Paris, ils ont des enseignants en face d’eux et des locaux entretenus. La sélection à la fac, elle se fait au lycée ».
« Le gouvernement fait la poche des étudiants, qui n’ont déjà rien »
L’inquiétude règne aussi sur les frais d’inscription, déjà augmentés pour les étudiants étrangers, et peut-être demain pour tous les étudiants. Une lueur de colère vacille dans ses yeux : « le gouvernement fait les poches des étudiants, qui n’ont déjà rien ».
Et ce ras-le-bol semble gagner jusqu’au collège. Plusieurs professeurs de l’établissement Pierre-de-Geyter ont débrayé et sont venus observer la jeunesse, comme partout ailleurs, pour des questions matérielles : « on ne peut pas fermer certaines fenêtres, sinon elles risquent de tomber sur les élèves, l’ascenseur est en panne, et cela pose même des problèmes pour le ménage : les locaux ne sont pas propres », s’agace franchement un professeur.
Des slogans sont repris en bloc par la foule : « Parcoursup, nique ta mère », suivi de la même adresse en direction de la police.« La rue, elle est à qui ? Elle est à nous, à nous, à nous, »clame trois fois la jeunesse, avant de s’éparpiller dans le calme.
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