Entretien-Priscilla Ludowsky, figure des Gilets jaunes : «On demande aux gens de moins prendre la voiture… alors que les gares ferment» (reporterre-12/10/26)

Priscillia Ludosky, l’une des initiatrices des Gilets jaunes, préside aujourd’hui le Collectif des luttes sociales et environnementales (CLSE), dédié aux Outre-mer. – © NnoMan Cadoret / Reporterre

Le gazole dépasse 2,30 euros et une manifestation se prépare le 17 octobre. Pourtant, Priscillia Ludosky, figure des Gilets jaunes, doute d’un retour durable du mouvement sans travail de terrain et appelle la gauche à s’unir pour porter cette colère à la présidentielle.

Par Alexandre-Reza KOKABI

Priscillia Ludosky est l’une des initiatrices des Gilets jaunes. Sa pétition « pour une baisse des prix du carburant à la pompe », lancée en mai 2018 et signée par plus d’un million de personnes, a été l’un des points de départ du mouvement.

Elle préside aujourd’hui le Collectif des luttes sociales et environnementales (CLSE), dédié aux Outre-mer, et a coécrit avec Marie Toussaint Ensemble, nous demandons justice (Massot, 2020). Candidate citoyenne sur la liste des Écologistes aux européennes de 2024, elle revient pour Reporterre sur la colère qui monte, alors que le gazole dépasse 2,30 euros le litre et que des appels à manifester le 17 octobre circulent.

Reporterre — Le gazole dépasse 2,30 euros le litre, des appels à manifester le 17 octobre circulent : qu’est-ce qui couve ?

Priscillia Ludosky — C’est difficile à dire à ce stade. Grâce aux Gilets jaunes, il suffit de dire « je mets mon gilet » pour que tout le monde comprenne : on peut exprimer son ras-le-bol en deux phrases. Mais passer du numérique au terrain, c’est un énorme travail logistique.

On dit souvent que notre mouvement était spontané. Pas du tout. Il paraissait désorganisé, il était volontairement libre, mais nous avions fait monter le sujet pendant plus de six mois avec ma pétition, puis connecté des gens partout en France. Quand nous avons transmis aux médias la carte des 700 rassemblements annoncés sur Facebook, c’était palpable. Là, personne ne se montre derrière ces appels : on ne sait pas qui suivre, ni quelle sera l’ampleur du 17 octobre.

Est-ce le même climat qu’en 2018 ?

La colère est la même, et s’est même accentuée avec huit ans de plus sous Emmanuel Macron. Ce qui change, c’est qu’une nouvelle génération s’exprime : ceux qui étaient adolescents ou jeunes adultes en 2018 ont presque dix ans de plus et sont encore plus concernés par les inégalités.

C’est un climat qui me semble, également, encore moins lisible. Avec TikTok [le réseau social sur lequel ont émergé les appels à manifester], tout devient plus viral, mais aussi plus caricatural : il est difficile de distinguer la tendance de ceux qui vont vraiment sortir. Et nous sommes à la veille d’une présidentielle, en fin de mandat. Les partis occupent les médias, et les gens se demanderont si cela vaut le coup de se mobiliser face à quelqu’un qui n’écoute pas et qui ne lâchera rien. Emmanuel Macron n’a rien fait avant, il n’y a aucune raison qu’il le fasse maintenant.

Il y a un an, « Bloquons tout » promettait déjà un retour des Gilets jaunes, sans succès, avec un gazole plus cher qu’en 2018. Pourquoi cela n’a-t-il pas pris ?

Parce qu’à l’époque, les Gilets jaunes, ce n’était pas que le gazole. Après ma pétition, j’ai organisé des assemblées en visio et un sondage qui a recueilli plus de 40 000 réponses. Il faisait émerger quatre familles de revendications : la démocratie, le social, les services publics, l’environnement. C’est ce qui a ratissé large. J’étais à la croisée de toutes les luttes : les mouvements climat, la justice sociale, les syndiqués de terrain, le logement…

Ce travail d’écoute et de réunions est long, fastidieux, invisible. Les gens entendent une date, sortent, rentrent chez eux, sans voir ce qu’il y a derrière. Je ne suis pas certaine que ce travail soit fait aujourd’hui. Cela peut prendre de l’ampleur, parce que les Gilets jaunes ont défriché le terrain, mais tous les samedis pendant un an, je n’en suis pas sûre.

À quoi ressemblerait une politique du carburant à la fois juste et écologiste ?

Avec le Réseau Action Climat, nous avions travaillé sur une taxe carbone plus juste, avec reversement aux ménages précaires. Je me demande pourquoi l’État perçoit une TVA sur cette taxe [Le gouvernement y a répondu, en 2019, indiquant que le droit européen l’imposait, et que supprimer la TVA sur la taxe intérieure de consommation sur les produits énergétiques (TICPE) n’était donc pas possible].

D’autant que ces impôts indirects sont inégalitaires : payer la même taxe au Smic ou en étant cadre, ce n’est pas normal. Ils devraient être indexés sur le revenu. Je n’ai pas la solution technique, mais imaginons une carte liée au numéro fiscal, qui ajuste la taxe à la tranche de chacun.

« Tous ces choix, mis bout à bout, organisent la dépendance à la voiture et au gazole »

On demande aussi aux gens de moins prendre la voiture… alors que les gares ferment. Il faut les rouvrir, ces trains du quotidien, et partout où ce n’est pas possible, mettre en place des cars et des bus : cela créerait de l’emploi. Il y a également la question du coût : le train coûte parfois plus cher que l’avion, qui est plus subventionné. Tous ces choix, mis bout à bout, organisent la dépendance à la voiture et au gazole.

Pourquoi l’idée que les énergies fossiles nous ruinent, notamment dans la situation géopolitique actuelle d’extrême dépendance de l’Europe aux importations, peine-t-elle à s’imposer ?

Au contraire, je pense que cette idée, les gens la vivent et la comprennent. Ils composent avec au quotidien : c’est un gros budget, comme l’alimentation, dont les prix n’ont jamais baissé depuis la guerre en Ukraine. Alors ils s’organisent : covoiturage, paiements différés. Les gens savent aussi que le pétrole ruine l’environnement. Mais quand on essaie de joindre les deux bouts, ce n’est pas ce qui arrive en tête. Sans moyens de faire autrement, ils n’auront pas le choix. Le Luxembourg a la gratuité des transports publics : qu’est-ce qu’on attend ?

«  Aller chercher les superprofits est souhaitable, mais sans contrôle de leur usage, cela ne servira à rien  », souligne Priscillia Ludosky. © NnoMan Cadoret / Reporterre

Faut-il aller chercher l’argent chez les superprofits des pétroliers ?

Oui, mais pas que ! Sur les superprofits en général. Mais surtout, il faut rendre des comptes. En 2018, les députés macronistes défilaient en plateau pour me dire que c’était n’importe quoi, mais une grande partie du produit de la taxe carbone a bien servi à financer le CICE, un crédit d’impôt dont ont bénéficié notamment des grandes entreprises comme Carrefour ou Auchan : des millions pour des enseignes qui ont pourtant licencié derrière. Alors que fait-on de ce qui est déjà collecté ? Aller chercher les superprofits est souhaitable, mais sans contrôle de leur usage, cela ne servira à rien.

Si un mouvement comme les Gilets jaunes devait renaître, quelle erreur faudrait-il éviter, pour qu’il dure ?

Un mouvement qui dure plus d’un an, c’est anormal. C’est qu’il n’est pas entendu. Pour moi, l’enjeu est l’efficacité à court terme plus que la longévité.

Ce que nous aurions pu faire, et que je n’ai pas voulu à l’époque, c’est nous organiser au sens légal. Pas pour en faire un parti, ce serait contre-productif : nous voulions rester populaires, citoyens, sans dimension partisane. Mais pour que chacun puisse se déclarer sympathisant sans adhérer, se compter, être visible, peser quand on demande un rendez-vous au gouvernement. Les sondages nous donnaient plus de 80 % de soutien, puis un peu moins de 70 %. Le nombre compte.

« La connexion des luttes a accéléré les choses »

L’erreur, c’est aussi de refuser de se connecter à d’autres publics, de dire « c’est nous seuls ». Il faut casser les cloisons. Entre janvier et avril 2019, avec des chercheurs, des journalistes, des mouvements climat, nous avons réclamé une convention citoyenne, et Macron l’a retenue. La connexion des luttes a accéléré les choses.

Le RN réclame une baisse de la TVA sur les carburants. Comment éviter la capture de la colère par l’extrême droite ?

Tout dépend de qui est derrière les appels du 17 octobre, ce qui est difficile à dire à ce jour. Quand je prenais la parole, je disais que nous n’étions pas avec l’extrême droite. Je disais que les partis tentaient de récupérer le mouvement, mais que le RN, ce n’était pas le mouvement social, et que les valeurs de ce parti ne sont pas celles d’un mouvement qui aspire à plus de justice sociale et à la protection de l’environnement. Ceux qui lancent les appels doivent se présenter et dire dans quelle direction ils vont. Sinon, la récupération fera du mal.

Comment agréger, dans cet élan de colère sociale, les lycéens en lutte, les revendications émanant des quartiers populaires et celles des territoires ultramarins ?

C’est ce que nous avions fait à l’époque : nous nous sommes connectés au comité Adama, nous sommes allés manifester à ses côtés à Beaumont-sur-Oise, nous avons fait de même avec le mal-logement, les sans-papiers, les marches climat.

L’urgence, en ce moment, c’est que les composantes du mouvement social aillent à la rencontre des lycéens, qu’ils soient en syndicats, en associations ou en collectifs temporaires. Il faut comprendre ce qu’ils revendiquent et voir ce qu’on peut porter ensemble. Ils ont vu l’intensité de la répression contre les Gilets jaunes, ils savent ce qu’ils ont en face, et ils y vont quand même. Malgré les lanceurs de balles de défense [LBD], malgré la violence de l’État. Après des années de manque de moyens, nos jeunes ne demandent pas la lune : des classes chauffées l’hiver, rafraîchies pendant les vagues de chaleur, des établissements sans amiante.

« Dans les Outre-mer, c’est l’ébullition aussi, dirigée contre les choix du même gouvernement »

La question des Outre-mer ne doit jamais être un angle mort. Ils se sont mobilisées sur la vie chère et l’environnement en 2009, en 2017, en 2024. L’an prochain, ce seront les dix ans du mouvement social guyanais. Avec le Collectif des luttes sociales et environnementales, nous avons publié une tribune simultanée dans plusieurs médias ultramarins pour réaffirmer que l’extrême droite est contraire aux identités et aux cultures des Outre-mer. C’est l’ébullition là-bas aussi, dirigée contre les choix du même gouvernement.

À quelques mois de la présidentielle, qui voyez-vous capable de répondre à cette colère ?

Je vote à gauche, et j’estime que les partis seuls n’y arriveront pas : il faut une candidature unique de la gauche. Le RN est plus soutenu que jamais, en France comme en Europe. Je ne comprends pas que les partis de gauche ne mettent pas leurs egos de côté. C’est prétentieux de prendre le risque d’y aller seuls.

Comptez-vous vous impliquer dans le mouvement du 17 octobre et dans la campagne ?

Si des millions de personnes sont dans la rue le 17 octobre, bien sûr que j’en serai. J’appelle les partis de gauche à l’union et à la responsabilité, au respect de la société civile qui s’est mobilisée en 2024, quand la gauche unie a fini devant le camp macroniste à l’Assemblée.

Cette union devrait se faire autour d’un programme proche de celui du Nouveau Front populaire. Pour le moment, je ne suis impliquée dans aucun parti ni campagne, on verra en début d’année [1]. Si l’extrême droite passe et qu’on appelle à la destituer, j’en serai aussi.

Source: https://reporterre.net/Priscillia-Ludosky-depuis-les-Gilets-jaunes-la-colere-est-la-meme-et-s-est-accentuee

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