Brésil: De l’autonomie relative à l’insertion dans l’hémisphère (BolivarInfos-14/10/26)

Par Alejandro Marcó del Pont

L’idée est la suivante. Si le Brésil conserve une autonomie stratégique, l’ Amérique du sud peut tenter de conserver son propre centre de gravité. Si le Brésil est incorporé à une architecture hémisphérique dirigée par Washington, les conséquence une se limiteront pas au Brésil: la relation de force changera dans toute l’Amérique latine.

Le premier tour du 4 octobre 2026 n’a pas été une élection. Il a été le premier plébiscite  concernant la souveraineté du Brésil. Flávio Bolsonaro, cet héritier discret qui n’a jamais gouverné autre chose que sa propre ambition, a vaincu Luiz Inácio Lula da Silva avec presque 2% d’avance: 47,03% contre 45,16%. Le ballotage du 25 octobre définira qui occupera le Planalto mais. le sort du Brésil en tant que sujet de la géopolitique hémisphérique a déjà été fixé lors des élections législatives au cours desquelles le Parti Libéral (PL) des Bolsonaro a presque doublé le nombre de ses sièges au Sénat, passant  de 15 à 28 sur 81. C’est le second groupe le plus important à la Chambre haute depuis la redémocratisation. Le PL n’a pas seulement gagné: il a fait main basse sur l’instrument qui peut bloquer ou accélérer n’importe quel projet dans le pays.

Ce chiffre est plus qu’une donnée électorale. C’est une équation de pouvoir. Si on lui ajoute ses alliés traditionnels —Républicains, Novo—  le bloc bolsonariste est à 4 sièges de la majorité absolue. Le progressisme est passé de 17 à 15 sièges. Lula avait prévenu pendant sa campagne avec une franchise qui ressemblait à une prophétie: « « Nous ne pouvons pas permettre que la droite ait la majorité au Sénat parce que, si elle l’a, elle va faire de ce pays un enfer. » Il n’exagérait pas.

Grâce à cette configuration, le PL peut garantir qu’un éventuel Gouvernement de Flávio pourra gouverner  – et il a déjà commencé à la faire avec 5 partis qui lui ont déclaré leur soutien et un sondage  PoderData/Aya qui lui donne 53% contre 47% à Lula au ballotage – ou il peut transformer le Sénat en chambre de blocage permanent si Lula réussit à renverser la vapeur. Dans n’importe lequel de ces deux scénarios, l’ordre du jour de l’autonomie stratégique du Brésil – terres rares, régulation  de big techs, politique industrielle, alignement sur les los BRICS – est à la merci d’un groupe qui répond à des intérêts qui ne sont pas ceux du Brésil.

Parce que la main mise sur le Sénat n’est pas un phénomène endogène. C’est le bras législatif d’une opération de soumission conçue à Washington et réalisée avec la précision d’un fonds d’investissement.  La Rockbridge Network, fondée en 2019 par le vice-président des Etats-Unis J. D. Vance et le chef d’entreprise Chris Buskirk avec le soutien du techno-oligarque Peter Thiel, a ouvert la Rockbridge Brazil LLC dans le Wyoming le 12 mai 2026.

Bien qu’il ait nié à plusieurs occasions opérer au Brésil jusqu’à ce que les ce que des documents la contredisent, des documents internes obtenus par Intercept Brasil décrivent cette opération comme un « fonds de capital politique » axé sur « les médias conservateurs, la formation des jeunes et le soutien législatif ».

Ce n’est pas de la philanthropie. C’est la construction d’un « capital politique permanent et mesurable, » selon les termes du plan d’affaires lui-même. Thiel est venu au Brésil avec 15 représentants de ses entreprises et a pris des contacts concernant l’intelligence artificielle. La connexion avec la campagne de Flávio apparaît clairement dans les accusations réciproques au sein même de la droite : le candidat Renan Santos a accusé le sénateur de bénéficier d’un « soutien financier clandestin lié à des promesses d’affaires dans le secteur des terres rares ».

En décembre de l’année dernière, la Stratégie de la Sécurité Nationale 2025 a proclamé ce corollaire. En octobre 2025, Washington a presenté 21 demandes au Brésil, dont celle de ne pas empêcher ou limiter la participation des « dissidents politiques » aux élections de 2026. Le même Gouvernement qui a imposé des droits de douane  de 50% aux produits brésiliens a sanctionné le magistrat Alexandre de Moraes du Tribuna Suprême Fédéral. Le message ne pouvait pas être plus clair: la souveraineté du Brésil est négociable.

Avant d’aller plus loin, il serait utile de connaître certains éléments afin de pouvoir évaluer la description qui suit dans cet article. On a l’habitude de dire que les gens votent très mal, d’une façon contraire à leurs intérêts  mais le PT a gouverné 17 sur les 24 dernières années. Il a gagné 5 élections présidentielles en un quart de siècle. Les idées politiques et sociales du plan Lula I et II (2003-2011) et de celui de  Dilma Rousseff (2011–2016) étaient très différentes du conservatisme  de Lula III (2023-2026).

Les Gouvernements du PT ont sorti de la pauvreté 38 000 0000 de personnes et près de 40 000 0000 ont intégré la classe moyenne (ce qu’on appelle la classe C) Le succès de la réduction de la pauvreté était basé sur un réseau de transferts d’impôts sous conditions et d’aide alimentaire (Bourse Famille, Faim  Zéro (Fome Zero), augmentation du salaire minimum, pharmacie populaire et autres soutiens) qui a facilité l’accès gratuit ou subventionné des familles vulnérables aux médicaments essentiels et des peuples originaires à la santé publique, entre autres.

 On pourrait douter que les gens votent de manière épouvantable, mais il existe une tendance dans les élections en Amérique latine. Avant que José Antonio Kast, la faible Gabriel Boric. Avant cet énergumène pas sortable de De la Espriella en Colombie, a gouverné l’apathique Gustavo Petro. Avant Rodrigo Paz en Bolivie,  Luis Arce a gouverné et détruit le MAS. Avant Milei a gouverné Alberto Fernández. Tous ces Gouvernement progressistes étaient modérés, tous ont baissé le drapeau qu’ils brandissaient. Ils prétendait, de façon conservatrice, jouer à administrer ou retarder l’avance du conservatisme, l’arrêter de façon défensive, avec ses règles du jeu, avec ses cartes. Cette idée n’a donné aucun résultat. 

L’a    autre point dont il faut tenir compte, c’est que l’année  2025 a ouvert un nouveau chapitre dans le commerce extérieur brésilien. Le Brésil a atteint un record historique d’exportations avec un total de 348 700 000 000 $ étasuniens tandis que ses importations atteignaient le niveau sans précédent de 280 400 000 000. Le résultat fut un excédent commercial de 68 300 000 000, le troisième plus important de l’histoire du pays. Le commerce entre le Brésil et la Chine a atteint le chiffre record de 171 000 000 000 de $ en 2025, avec, pour le Brésil, un excédent de 29 100 000 000 de $, c’est à dire 43% de l’excédent général est dû à la Chine.

Donc, comme nous le disions, la capture du Sénat est l’instrument qui rend possible d’imaginer divers alignements sans qu’une invasion soit nécessaire. Avec 28 sièges, le PL controle le calendrier législatif, l’ordre du jour des nominations et surtout la capacité d’engager un procès politique. La destitution de Lula, si le ballottage est défavorable à Bolsonaro, n’exigerait pas un coup d’Etat militaire, il demanderait une majorité à une Chambre qui est déjà aux mains de ses adversaires.

Et le Sénat a déjà prouvé qu’il était capable d’infliger des détails institutionnelles. En avril 2026, il a rejeté pour la première fois depuis 1894 la nomination d’un candidat présidentiel à la Cour Suprême. Jorge Messias a été refusé par 42 voix contre et 34 pour. L’érosion des institutions n’est plus une hypothèse: c’est déjà un fait.

Mais le Sénat n’est que la porte d’entrée. Ce qui est en jeu, c’est l’alerte de l’autonomie relative que le Brésil avait construite grâce à des décennies de diplomatie et d’insertion internationale. Et c’est ici que l’analyse doit abandonner la facilité de la dénonciation et entrer sur le terrain des conséquences structurelles. Parce que la soumission du Brésil à la Doctrina Donroe n’est pas un problème bilatéral. C’est l’établissement d’un nouvel ordre dans tout l’hémisphère. La thèse du  CEBRI sur les « nations crustacées » prend une importance que ses auteurs n’imaginaient probablement pas quand ils l’ont formulée.

Inspirés par l’alerte de Polanyi, ils décrivent des Etats qui, face à un environnement hostile, développent des carapaces défensives – frontières militarisées, souverainetés endurcies – mais perdent dans ce processus la mobilité et la capacité d’agir de façon autonome. La thèse qui est au centre est que les Etats-Unis ont abandonné le pouvoir institutionnel en faveur de la coercition directe et que pour le Brésil «  la survie souveraine dépendra de sa capacité à tirer parti de son interdépendance économique comme contre-pouvoir relationnel ».

Mais si le Brésil intègre une architecture hémisphérique dirigée par Washington, il cesse d’être un crustacé qui se défend et devient un crustacé qui s’offre. La carapace se replie sur elle-même, mais la chair reste exposée.

La perte de l’autonomie a une dimension rarement abordée de façon aussi crue qu’elle le mérite: la dimension technologique. Il ne s’agit pas seulement de celui qui gouverne mais de celui qui contrôle les infrastructures sur lesquelles le gouvernement s’exerce. 60 % du trafic numérique brésilien est hébergé dans des centres de données situés en Virginie, aux États-Unis. Le Brésil, qui figure parmi les pays où l’utilisation des smartphones est la plus répandue et qui dispose d’un pôle industriel important à Manaus, importe la majeure partie de son infrastructure technologique. La vie quotidienne, tant professionnelle que de loisirs, est régie par des plateformes étrangères soumises à la réglementation des Etats-Unis.

2 000 000 000  de contrats avec Google, Microsoft et Oracle. La dépendance n’est pas accidentelle: c’est une condition structurelle.

Le Gouvernement de Lula a cherché à la réduire par une stratégie de dépendance croisée délibérée. Le Brésil construit deux super-calculateurs dédiés à l’IA, l’un en collaboration avec Huawei et l’autre avec Nvidia, et négocie des accords en matière d’IA avec ces deux groupes. L’investissement annoncé s’élève à 444 200 000  de $. La ministre des Sciences, de la Technologie et de l’Innovation, Luciana Santos, l’a justifié avec une logique impeccable: « Le pays ne peut dépendre d’un seul modèle, qu’il soit chinois ou occidental. » Mais la logique impeccable  n’élimine pas la réalité matérielle. Comme on l’a dit, une machine construite par Huawei et une construite par Nvidia, ce sont deux machines que le Brésil ne fabrique pas et la souveraineté qui s’offre concerne les données et les modèles, pas le silicium. »

La relation entre cette dépendance technologique et la soumission géopolitique est directe. Comme le montre l’analyse de Brookings, l’insistance du Brésil sur la souveraineté digitale « vient en partie de son scepticisme envers la gouvernance technologique étasunienne. » Mais ce scepticisme ne se traduit pas par une capacité matérielle à construire des alternatives. Le Brésil négocie des accords concernant l’IA avec les deux blocs mais les systèmes d’IA utilisés dans le pays « reflètent des patrons et des données américains et limitent l’autonomie nationale. » L’intelligence artificielle n’est pas neutre, ses biais, ses cadres normatifs et ses capacités opérationnelles sont façonnés par les juridictions dans lesquelles les modèles sont entraînés et où les données sont stockées. La subordination technologique ne se limite pas à l’achat de matériel. Il s’agit de l’imposition d’un écosystème normatif, d’une grammaire de la décision, d’une épistémologie.

Les BRICS représentent l’alternative. Ce bloc, qui comprend à présent le Brésil, la Russie, l’Inde, la Chine, l’Afrique du Sud, l’Egypte, l’Ethiopie et l’Iran, concentre 40% du PIB mondial. Pour Lula, la multipolarité n’est plus. une préférence de politique étrangère mais « la condition sine qua non de la souveraineté même du Brésil, une condition préalable sans laquelle l’autonomie stratégique est absolument impossible à atteindre. » La convergence stratégique entre l’extreme-droite brésilienne et le projet de Trump  a placé paradoxalement les BRICS au centre du débat sur la souveraineté nationale.

Flávio Bolsonaro place le rapprochement avec les Etats-Unis au centre de sa stratégie. Il a défendu l’idée de « réfléchir à la participation du Brésil aux BRICS et d’assouplir le MERCOSUR pour chercher un accord commercial bilatéral avec Washington. » Il ne s’agit pas d’un retrait officiel – la candidat a été ambigu  à ce sujet et des analystes comme Xu Tianqi pensent qu’il ne le fera probablement pas pour conserver sa position stratégique – mais de création d’un vide. Le Brésil resterait dans les BRICS mais en tant qu’acteur passif, soumis aux intérêts Washington, incapable d’avoir une position autonome. Mais presque  200 000 000 000 de $ de commerce l’obligeront peut-être à réfléchir.

La question sous-jacente est: quelles seraient les conséquences  pour l’Amérique latine et le monde si le Brésil faisait partie de la Doctrine Donroe? La réponse exige que nous cessions de céder à la tentation de considérer le Brésil comme un cas isolé. Le Brésil n’est pas un pays quelconque de la région. C’est le centre de gravité. C’est la plus importante économie d’Amérique latine, le membre fondateur des BRICS, le principal partenaire commercial de la Chine dans la région, le coordinateur historique du MERCOSUR, l’acteur qui a permis à l’Amérique du Sud d’avoir sa propre voix dans le concert international. Si le Brésil intègre une architecture hémisphérique dirigée par Washington, ce n’est pas seulement le Brésil qui perd son autonomie. C’est toute la région qui perd son centre de gravité.

L’effet cascade est facile à retracer. La victoire de Bolsonaro complèterait un tournant régional vers la droite: l’Equateur, la Bolivie, le Honduras et le Chili ont élu des présidents de droite en 2025, la Colombie a élu De la Espriella, le Pérou Keiko Fujimori avec le soutien du Gouvernement Trump, et au Venezuela et en  Argentine, le protectorat fonctionne. Avec le Brésil aligné sur Washington, l’architecture de coopération sud-sud qui a été construite pendant des décennies est démantelée. Les BRICS perdent un de ses 4 membres fondateurs possédant la plus forte capacité de coordination. Les pays du Sud Mondial perdent un modèle d’autonomie stratégique qui, bien qu’imparfait et fragile, offrait une alternative viable à la soumission. Et l’ordre international basé sur des règles – déjà érodé par la coercition unilatérale des Etats-Unis – perd un acteur clef pour sa défense.

La croisée des chemins d’octobre est, par conséquent, plus qu’une élection présidentielle. C’est un referendum sur la place du Brésil dans l’ordre mondial. Comme le résume l’analyse de China Today, cette élection n est devenue au « referendum sur deux visions irréconciliables de laplace du pays dan sle monde: la multipolarité représentée par Lula contre le « projet pour un nouveau siècle américain » des Bolsonaro. La famille Bolsonaro a misé son avenir politique sur Washington, en faisant pression auprès de l’administration Trump pour obtenir des sanctions contre ses propres institutions.

Si ce pari se concrétise, le Brésil cessera d’être un acteur de la géopolitique hémisphérique pour devenir un objet. Il cessera d’avoir sa propre politique étrangère pour avoir une politique étrangère déléguée. Il cessera d’être le centre de gravité  de l’Amérique du Sud pour devenir un satellite de Washington. Et les conséquences ne seront pas limitées au Brésil. Elles s’étendront à toute l’Amérique latine qui perdra son principal contrepoids régional aux Etats-Unis. Elles s’étendront aux BRICS qui perdront l’un de leurs membres les plus importants. Et elles s’étendront à l’ordre international qui perdra un acteur clef dans la défense d’un système basé sur des règles.

Le « prix » de ne pas avoir d’architecture technologique propre n’est pas seulement économique. C’est la perte de la capacité de décision. C’est la transformation d’un pays-continent en avec d’énormes ressources stratégiques en fournisseur de matières premières et en marché captif pour les géants de la technologie, l’industrie de la défense et le complexe militaro-industriel étasunien. C’est, selon les termes employés par Lula dans son article dans le New York Times, la réédition d’un. projet néocolonialiste qui « essaie de soumettre les ressources naturelles stratégiques » de la région. Le problème n’est pas que le Brésil puisse survivre à la Doctrine Donroe. La question est de savoir si le Brésil veut lui survivre. Et la réponse, pour l’instant, se trouve dans les mains d’un électorat qui, le 25 octobre, devra décider si son pays continue à être un sujet ou devient un objet. Pendant ce temps, le taon continue de piquer. Certains le chasseront. D’autres, peut-être, écouteront ce qu’il a à dire.

Source: https://bolivarinfos.over-blog.com/2026/10/bresil-de-l-autonomie-relative-a-l-insertion-dans-l-hemisphere.html

Source originale en espagnol:
https://www.resumenlatinoamericano.org/2026/10/13/brasil-de-la-autonomia-relativa-a-la-insercion-hemisferica/ (Traduction Françoise Lopez pour Bolivar Infos)

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