«Nous, banlieusards, on n’est pas assez représentés» : les lycéens des quartiers créent leur syndicat (reporterre-16/10/26)

Soumaya, Karima et Walid, représentants de la Fédération lycéenne des quartiers, le 14 octobre 2026 à Bruxelles. – © NnoMan Cadoret / Reporterre

Elles et ils sont parmi les visages du mouvement lycéen : Soumaya, Walid et Karima ont lancé un syndicat par et pour les élèves des quartiers populaires, où la crise écologique se vit dans les salles de classe.

Par Alexandre-Reza KOKABI et NnoMan CADORET (photographies)

Bruxelles (Belgique), reportage

Soumaya, Walid et Karima ont entre 17 et 18 ans et viennent de lancer la Fédération lycéenne des quartiers (FLQ), le premier syndicat par et pour les élèves des quartiers populaires. Mercredi 14 octobre, ils ont mis pour la première fois les pieds au Parlement européen, à Bruxelles, où l’eurodéputée écologiste Marie Toussaint organisait un événement pour une politique européenne des quartiers populaires.

Né au cœur du mouvement qui a bloqué des centaines de lycées depuis mi-septembre, le syndicat veut donner une voix propre aux élèves de banlieue. Et rappeler que la crise écologique est subie de façon décuplée dans leurs salles de classe. Juste avant leur intervention, ils ont répondu aux questions de Reporterre.

« C’est maintenant ou jamais »

Soumaya Sarré, 18 ans, est l’un des visages du mouvement. Au printemps, au lycée Jean-Renoir de Bondy (Seine-Saint-Denis), elle dénonçait déjà, avec des camarades, des propos racistes de membres du personnel [1]. « On est souvent les derniers à être écoutés », déplore la bachelière, aujourd’hui en double licence histoire-arabe à la Sorbonne. Alors, quand la colère a gagné les lycées, elle s’est dit : « C’est maintenant ou jamais. »

Walid Mansouri, 18 ans, a grandi à Saint-Denis. Ancien élève du lycée Rosa-Parks, il est aujourd’hui étudiant à Paris-8. « J’ai vécu toute ma vie la précarité, les cités », dit-il, vêtu d’un maillot du Paris-Saint-Germain — c’était jour de match de Ligue des champions. Sa mère est sans emploi. Son père, immigré algérien, est mineur tunnelier : il creuse les tunnels du métro du Grand Paris. « Si on ne se politise pas, on est de ceux qui prennent les décisions politiques adverses en pleine face », lance-t-il. Aux municipales de mars, il était en dernière position sur la liste de Bally Bagayoko (La France insoumise), devenu maire de Saint-Denis.

Karima (elle ne souhaite pas donner son nom de famille), 17 ans, lunettes fumées, est en terminale au lycée Jean-Moulin du Blanc-Mesnil (Seine-Saint-Denis). Le blocus de son établissement n’a pas pris, alors elle a rejoint celui du lycée voisin, Mozart.

Un manque à combler

« Nous, les personnes issues de quartiers populaires, les banlieusards, fils d’immigrés, on n’était pas assez représentés », explique Walid. Or, « on peut parler des problématiques auxquelles on doit faire face au quotidien mieux que personne », complète Soumaya, qui refuse que la colère lycéenne soit caricaturée par « des gens comme Nathanaël ». Elle vise Nathanaël Combary, invité sur plusieurs plateaux télé comme simple lycéen pour déplorer les « dérapages » du mouvement. Adhérent du parti Renaissance, il est engagé dans la campagne présidentielle de Gabriel Attal, ce que les chaînes télé qui l’ont invité n’ont pas précisé, rapporte Bon Pote.

Pas question pour autant de concurrencer les organisations existantes. « Nous ne venons pas en opposition aux syndicats classiques. On vient combler un manque », insiste Walid, qui dit avoir déjà échangé avec des responsables de l’Union syndicale lycéenne. Lui-même avoue qu’avant, pour lui, le syndicalisme, « c’était un truc de vieux ».

«  Nous ne venons pas en opposition aux syndicats classiques. On vient combler un manque  », assure Walid Mansouri. © NnoMan Cadoret / Reporterre

Que fait concrètement un syndicat âgé de quelques semaines ? D’abord, de l’éducation populaire : media training, tables rondes, débats. Beaucoup de lycéens des quartiers ne se mobilisent pas, dit Walid, par « manque de sensibilisation ». Le syndicat sera « non seulement une oreille attentive à tous les problèmes rencontrés par les élèves des quartiers populaires, mais aussi une voix forte », dit Soumaya. Il accompagnera aussi les camarades dans les mobilisations.

Leurs revendications ? En tête, la fin de Parcoursup, tonne Karima, cet « algorithme qui n’a ni sentiments, ni rien du tout » et va décider, l’an prochain, de son avenir. Soumaya rappelle qu’« à dossier égal, avec les mêmes notes, un élève de banlieue n’a pas les mêmes opportunités » qu’un élève de quartier privilégié.

Des réalités « tellement différentes »

Pour Samir Hadj Belgacem, maître de conférences en sociologie à l’université Jean-Monnet de Saint-Étienne, ces élèves vivent des réalités « tellement différentes des autres que le simple fait de parler de leur quotidien rend leurs revendications singulières et importantes à porter en tant que telles ». Exemple avec les professeurs absents : « Il y en a aussi dans de bons établissements, mais la vitesse à laquelle ils sont remplacés n’est pas la même. »

Les syndicats comme le Snes-FSU dénoncent régulièrement des postes vacants ou non remplacés dans une forte proportion d’établissements à la rentrée : il manque certaines années des professeurs dans environ la moitié des collèges et lycées de l’académie de Créteil.

Pour les investissements aussi, « les différences sont considérables ». Dans un rapport d’évaluation de l’action de la puissance publique en Seine-Saint-Denis, présenté en 2018 à l’Assemblée nationale, le sociologue Benjamin Moignard indiquait que « le moins bien doté des établissements parisiens est mieux doté que le plus doté des établissements » du département. Ce fossé a des conséquences sur l’ensemble des moyens financiers, humains et matériels dont dispose un établissement scolaire.

« On subit des choses dix fois pire »

Une voix propre permet, aux yeux du sociologue, de dénoncer les accords conclus par le ministère « dans le sens d’une majorité d’établissements, alors que les plus en difficulté sont toujours laissés sur le bas-côté ».

«  On peut parler des problématiques auxquelles on doit faire face au quotidien mieux que personne  », estime Soumaya Sarré. © NnoMan Cadoret / Reporterre

Reste la réponse de l’État. Dans les quartiers populaires, la répression est « décuplée », observe Soumaya : « Le constat est le même que l’on parle de violences policières ou de violence institutionnelle : on subit des choses dix fois pire. » Pour elle, c’est la même inégalité qui se joue dans les salles de classe et dans la rue.

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« En été, il fait tellement chaud qu’on ne peut même pas se concentrer en cours et, parfois, certains professeurs sont amenés à faire cours dehors, constate Soumaya. En hiver, il fait tellement froid qu’on doit garder nos manteaux en classe. »

Walid pointe les axes routiers surchargés qui passent « juste à côté » de plusieurs écoles, collèges et lycées de Saint-Denis, comme l’autoroute A1 de laquelle il est presque possible de faire « coucou » au lycée Suger. Il parle des taux de pollution « exécrables » et du fait qu’il y a « très peu d’arbres » dans les cours comme dans les rues adjacentes. Et il y a désormais ces grands projets de data centers en Seine-Saint-Denis, gourmands en eau et en électricité, « qui montrent quelles sont les priorités de nos élus ».

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Pour Soumaya, ces inégalités environnementales n’ont rien d’un hasard. Étudier dans un cadre sain est un droit qui n’est pas respecté dans les quartiers populaires, où vivent beaucoup de personnes racisées. Elle y voit « un continuum colonial » : une même relégation qui frappe ces territoires et les Outre-mer, « marginalisés sur tous les points », qui ont d’ailleurs lancé la mobilisation avant les quartiers populaires de l’Hexagone.

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Samedi 17 octobre, premier jour des vacances de la Toussaint, sera une journée de mobilisation contre la vie chère. L’appel vient des réseaux sociaux et de réseaux de Gilets jaunes. Pour les lycéens, elle tombe à point nommé : ils iront. Walid, enfant, idéalisait les Gilets jaunes. En grandissant, il en a vu les défauts : « Il n’y avait pas, ou très peu, de banlieusards. C’est important qu’on soit là dès le départ. » Et les vacances ne seront pas une pause, assurent-ils. Walid prédit un « chiffre record de mobilisations » à la rentrée.

Rôle politique assumé

Six mois avant l’élection présidentielle, la FLQ assume aussi un rôle politique. Soumaya a entendu le Premier ministre, Sébastien Lecornu, dire qu’il craignait que le mouvement dure jusque-là. « S’il doit durer, il durera », répond-elle. « C’est nous qui dictons le calendrier. Et nos priorités, celles qui concernent notre avenir et celui de nos quartiers, devront être omniprésentes dans le débat », poursuit Walid, qui précise que tous les partis sont invités à venir échanger devant les lycées « sauf ceux d’extrême droite ».

Reste, pour la jeune FLQ, à tenir. « Pour prétendre faire une organisation à l’échelle nationale, il faut une structure, du temps, un site internet, un siège, des moyens de se regrouper. Il faut des financements », prévient le sociologue Samir Hadj Belgacem. Pour l’heure, le nouveau syndicat a partagé une cagnotte sur Leetchi, afin de collecter les dons — quelques centaines à ce jour.

Quant à la victoire, pour Walid, elle serait celle-ci : « Le jour où nous aurons les mêmes chances que les élèves du lycée Louis-le-Grand [au centre de Paris], des conditions d’apprentissage aussi bonnes et autant d’arbres ». « Et si vous trouvez ça fantaisiste, vous faites partie du problème », insiste Soumaya.

source: https://reporterre.net/On-est-souvent-les-derniers-a-etre-ecoutes-les-lyceens-des-quartiers-creent-leur-syndicat

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