
« Ce n’est pas un hasard si le mouvement a démarré depuis les lycées », explique l’historien. © REUTERS/Stephane Mahe
Pour l’historien Stéphane Sirot, la mobilisation lycéenne et étudiante donne du corps au 17 octobre, en dépit du mythe médiatique d’une résurgence des Gilets jaunes. Le spécialiste des mouvements sociaux voit en cette contestation la confirmation du rôle des réseaux sociaux dans la construction des rapports de force.
Par Naïm SAKHI
Le chaos en guise de conclusion du pouvoir macroniste. Maltraitée durant les deux mandats d’Emmanuel Macron, la jeunesse a fait irruption en cette rentrée sociale, pour réclamer des conditions d’études dignes, avec la répression comme seule réponse gouvernementale.
Des revendications qui convergent avec les attentes des fonctionnaires, qui s’étaient mobilisés dès le 29 septembre. Pour l’historien des mouvements sociaux Stéphane Sirot, la jonction entre les travailleurs et la jeunesse peut être la clé d’une mobilisation victorieuse, notamment les 17 octobre et 5 novembre.
Comment apprécier cette rentrée sociale ?
Stéphane Sirot Historien des mouvements sociaux
Dans la jeunesse, il est désormais acquis que cette mobilisation constitue un grand mouvement social, par son ampleur et sa longévité. Cette mobilisation permet, si ce n’est une convergence des luttes, une convergence des crises. Un terreau est fertile pour une généralisation de la contestation. Outre les lycées, la grève du 29 septembre dans la fonction publique était assez significative.
Deux dates se profilent désormais : l’appel du 17 octobre et celle de l’intersyndicale le 5 novembre, pour une grève interprofessionnelle. Elles peuvent permettre une jonction des luttes, malgré les congés scolaires. La mobilisation des fonctionnaires, des lycéens et des étudiants se fondent sur la désuétude du service public. D’où la solidarité qui s’est forgée entre ces catégories ces dernières semaines.
Entre le SNU, la réforme Blanquer et Parcoursup, la jeunesse a été brutalisée sous Emmanuel Macron. Récolte-t-il la colère qu’il a semée ?
C’est un des aspects qui explique l’ampleur de cette mobilisation. Ce n’est pas un hasard si le mouvement a démarré depuis les lycées. Ce niveau d’enseignement a été la cible principale de réformes faites à l’emporte-pièce et sans concertation. Force est de constater que réforme Blanquer est un échec. La preuve, jusqu’en 2025, les épreuves du Bac ont été modifiées chaque année.
Les organisations de jeunesse semblent plutôt affaiblies pour coordonner cette mobilisation. Les réseaux sociaux sont-ils devenus le principal moteur de cette contestation ?
Les blocages des établissements et les manifestations de rues sont des modes d’action assez classiques. Mais s’agissant de l’usage des réseaux sociaux, c’est avant tout une confirmation. L’intervention du numérique dans les modes d’organisation était déjà visible dès 2016, quand une pétition recueillant plus d’un million de signatures avait accéléré le calendrier syndical contre la Loi El Khomri, en plus de la pression mise par la jeunesse.
Deux ans plus tard, en 2018, c’est aussi depuis les réseaux sociaux qu’est apparu puis s’est coordonné le mouvement des Gilets jaunes. Auprès des jeunes, ces réseaux ont trois atouts : rapidité de diffusion des mots d’ordre, auto-organisation et lieux d’information pour déployer un contre récit face au discours gouvernemental et ses relais.
D’ailleurs, cette génération de lycéens semble plus politisée que les précédentes ?
Oui, et c’est presque un étonnement. Le discours dominant met l’accent sur une jeunesse dépolitisée et accro aux réseaux sociaux. La généralisation des smartphones serait l’illustration d’une individualisation de la jeunesse. La solidarité qui s’illustre entre les lycées populaires et ceux plus élitistes bat en brèche ces certitudes. Manifestement, il demeure une solidarité générationnelle, qui s’explique par le besoin d’une classe d’âge d’avoir droit au chapitre.
La comparaison avec mai 68 est-elle viable ?
Tout dépendra des convergences avec les travailleurs. Mais il faut raison garder sur les comparaisons historiques. Bien sûr, en 2026 comme en mai 68, la Sorbonne est bloquée et la jeunesse est dans la rue. Mais en 1968, ce sont surtout de puissantes manifestations de travailleurs qui ont lieu, dès le 1er mai. Jusqu’à 8 millions de salariés grévistes ont arraché les accords de Grenelle. Cette jonction entre les actifs et la jeunesse est un des enjeux du 17 octobre.
Cette date était d’abord un appel plutôt nébuleux. La mobilisation lycéenne et étudiante peut-elle donner du corps au 17 octobre, désormais soutenu par la CGT ?
C’est toute la différence avec les précédents appels à la résurgence des gilets jaunes. Depuis 2019, il demeure un mythe ou un fantasme médiatique à ce sujet. Involontairement, le 17 octobre se trouve au carrefour de la colère de la jeunesse et des calendriers de luttes syndicaux. Le malaise semble se généraliser à l’ensemble d’une société qui peine à vivre dignement, dans un contexte inflationniste.
D’ordinaire, à l’approche du scrutin présidentiel, le pays tend vers l’apaisement pour trancher démocratiquement les orientations politiques. Cette rentrée sociale illustre tout le contraire. La multiplication des mobilisations traduit une défiance à l’égard des pouvoirs politiques, avec en point d’orgue l’échec des alternances à améliorer la vie des gens. D’autant que les jeunes, dont une partie non négligeable ne votera pas en 2027, ont un calendrier qui n’est pas indexé aux futurs scrutins.
Comment s’imbriquent les confédérations syndicales dans cette séquence ?
Les syndicats scrutent de près la jeunesse, car elle représente un vivier dans un besoin de rajeunissement. De mémoire, la dernière grande victoire syndicale fut en 2006 avec le retrait du CPE, permis par une conjonction des luttes des travailleurs et des étudiants. Les syndicats de la fonction publique ont réussi le 29 septembre. Une date interprofessionnelle est posée après les congés le 5 novembre (à l’appel de la CFDT, CGT, FO, Unsa, FSU ; NDLR).
Elle a le mérite d’enjamber les vacances sur lesquelles le gouvernement mise pour que la protestation lycéenne ralentisse. Il n’était pas illusoire d’imaginer une journée de grève plus précoce, au pic de la mobilisation de la jeunesse. L’encadrement syndical des jeunes par les services d’ordre s’était déjà produit en 2006. Les gilets rouges sont visibles en manifestations parce que la CGT s’implique plus que d’autres confédérations plus réformistes, notamment la CFDT, moins encline à la convergence des luttes.
Cette forte implication de la CGT, mais aussi de la FSU ou de Solidaires, est-elle une réponse à la violence policière ?
Oui, et ces violences sont une tendance lourde des deux quinquennats qui s’achèvent. La répression des mouvements sociaux est la marque de fabrique d’Emmanuel Macron. Ces logiques sont apparues dès 2016 contre la loi El Khomri, avant de systématiser. La violence de ce pouvoir s’approche d’un illibéralisme. Elle choque d’autant plus qu’elle s’exerce contre des mineurs.
Contre les jeunes, les forces de polices déploient des outils qui s’identifient à des armes de guerre. C’est une rupture profonde dans l’histoire sociale. Dans la lignée de ce que furent les réactions des différents gouvernements macronistes, la première réaction a été de réprimer pour intimider, en espérant que la contestation se contienne. Pourtant, cette violence n’a fait que nourrir à la colère et a contribué à massifier la mobilisation.
Cette répression peut-elle expliquer le soutien d’une majorité de la population à ce mouvement ?
Le gouvernement s’est lourdement trompé. Contrairement aux Gilets jaunes, blesser lourdement des jeunes de 15 ans choque plus l’opinion publique, parce que ce sont des enfants. Il est assez stupéfiant d’observer que l’exécutif n’avait pas d’autre réponse que la répression.
Au plus fort de la mobilisation, le 6 octobre, il annonce vouloir supprimer 1 500 postes d’enseignant et instaurer des frais d’inscriptions pour les BTS. Nous sommes dans la pure continuité d’une logique macroniste selon laquelle ni les mouvements sociaux, ni les organisations syndicales n’ont le droit de citer s’agissant des politiques publiques. Le gouvernement doit se souvenir qu’aucun mouvement de jeunesse n’a échoué depuis mai 68.
Ces mobilisations ont toujours débouché sur des victoires : le retrait d’une réforme ou des avancées sur les conditions d’étude. En 1990 ou 1998, des mobilisations aussi protéiformes que celle de 2026 ont obtenu des moyens supplémentaires pour l’éducation nationale. Le gouvernement se trompe s’il pense que le temps atténuera la colère des jeunes.
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