
Au Parlement espagnol, le 2 octobre, le ministre a défendu par un discours offensif le décret « Maricarmen ». © Jesus Hellin /Imago / Europa Press
Membre de l’aile gauche du gouvernement socialiste, Pablo Bustinduy défend les mesures mises en place depuis son arrivée au ministère des Droits sociaux et de la Consommation. Il revient sur la bataille menée pour endiguer la crise du logement en Espagne, protéger des fonds vautours les locataires comme les petits propriétaires et garantir leurs droits, face à une droite au service des « intérêts de la classe rentière ».
Par Luis REYGADA
La crise du logement est aujourd’hui la première préoccupation des Espagnols. Selon vous, quels sont les principaux problèmes qui frappent le marché locatif ?
Pablo Bustinduy Ministre des Droits sociaux, de la Consommation et de l’Agenda 2030 (parti Sumar)
L’Espagne a systématiquement ignoré la situation des personnes locataires en termes de politiques publiques. La dictature franquiste a imposé l’idée que notre pays devait être un « pays de propriétaires, pas de prolétaires ». Être locataire a été perçu depuis comme une situation temporaire, qui dure uniquement le temps de pouvoir acheter une maison ou un appartement. Mais la financiarisation du marché et l’arrivée de fonds vautours étrangers et la logique marchande qui accompagne forcément ce processus ont conduit à une situation qui a fait monter les prix, tant à l’achat qu’à la location et de façon insoutenable.
Nous avions déjà des preuves empiriques que la marchandisation du logement était devenue un mécanisme de recherche de profits, qui menaçait le bien-être et la viabilité même de la vie pour les classes travailleuses. Désormais, le peuple se mobilise massivement pour forcer la classe politique à intervenir face à un marché inefficace, injuste et irrationnel, en finir avec la spéculation et garantir ce qui est un droit basique.
Le ministère des Droits sociaux et de la Consommation a été créé en 2023 avec un périmètre de compétences qui touche directement au logement. Concrètement, quelles mesures a-t-il mises en place pour tenter de remédier à la situation ?
C’était un choix motivé par l’urgence sociale absolue que vivent les classes populaires. Il nous a valu de vifs conflits au sein du gouvernement avec nos partenaires socialistes. Depuis la création du ministère des Droits sociaux et de la Consommation, nous avons trouvé la voie pour agir en matière de droits tant ceux des locataires que ceux des consommateurs. Nous avons agi sur la question de la location touristique – largement irrégulière –, et nous sommes parvenus à faire imposer une sanction inédite de 64 millions d’euros à la plateforme Airbnb, faute de respect aux nouvelles règles mises en place.
« Alquiler Seguro » (location sûre, NDLR) est une des plus grandes agences immobilières de notre pays. Elle a aussi été sanctionnée en raison de clauses abusives dans les contrats qu’elle imposait à ses clients locataires. Plusieurs autres mesures ont été mises en place afin de renforcer les droits des locataires, et aujourd’hui le décret-loi instaurant des « mesures d’urgence visant à préserver la fonction sociale du logement et à élargir l’offre de logements abordables » a été soutenu par toute la gauche.
Le 2 octobre, lors du Congrès des députés, la droite du Parti populaire, l’extrême droite de Vox, et la droite catalaniste, Junts, se sont opposées à deux projets de loi sur le logement présentés par le gouvernement.
La droite s’est justifiée en disant qu’elle protégeait les petits propriétaires, alors que ceux-ci sont, eux aussi, victimes des grands fonds vautours qui les expulsent du marché immobilier. Ces partis protègent les intérêts de la classe rentière aux dépens des intérêts de leurs propres électeurs. C’est une honte. Le peuple a de la mémoire, et la population n’oubliera pas de sitôt ce vote contre la protection des locataires, contre la diminution des expulsions, contre la limitation de l’achat spéculatif des logements. Cela se reflétera prochainement dans les urnes.
Comment faire appliquer la volonté politique du gouvernement face aux freins de la droite dans les gouvernements régionaux et locaux ?
Le programme de la gauche au sein du gouvernement a été très clair depuis le début de cette crise. Les mesures que nous avons défendues – et qui ont été enfin approuvées – ont un objectif immédiat évident : apporter rapidement une réponse aux locataires qui voient 50 ou 60 % de leurs revenus partir dans les poches des propriétaires. Et qui, malgré cela, risquent d’être expulsés afin de transformer leur logement en location touristique, ou à d’autres fins spéculatives, de l’immeuble dans lequel ils vivent.
Prolonger les baux qui arrivent à échéance d’ici à deux ans, geler les loyers, encadrer la location des chambres individuelles, supprimer les avantages fiscaux des locations touristiques, en finir avec les expulsions sans solution de relogement, interdire les opérations des fonds vautours : voilà des mesures de bon sens en faveur de la majorité sociale et qui ont pu aboutir grâce à la mobilisation sociale.
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