
Les Vingt-Sept réunis pour le premier jour du Conseil européen ce 15 octobre à Bruxelles ont eu bien des sujets de dissension. © MichaelxKappeler /Pool/Nachrichtenagentur
Les Vingt-Sept sont réunis depuis ce 15 octobre pour un Conseil européen lors duquel ils doivent discuter d’un budget communautaire pour la période 2028-2034. Un empressement lié à la perspective de la victoire de l’extrême droite dans plusieurs pays. Les divisions s’accroissent.
Par Lina SANKARI
Il y a comme un paradoxe à voir d’un côté la Commission européenne se gorger de mots quant à la nécessité de renforcer l’Union européenne (UE) et ses prérogatives, dans une fuite en avant fédéraliste et, de l’autre, les États se montrer de plus en plus rétifs à y consacrer du temps… Et surtout de l’argent. Les rivalités intra-européennes exacerbées dans une période de tensions sur le plan mondial n’expliquent pas tout. Et les débats sur le budget 2028-2034 promettaient d’être âpres, lors du Conseil européen des 15 et 16 octobre.
À cet égard, les Vingt-Sept n’ont pas déçu. Les chefs d’État et de gouvernements réunis à Bruxelles tiraient même à boulets rouges bien avant le début du sommet. L’Allemagne, tout à sa frugalité, accusait le président du Conseil, le portugais António Costa, d’avoir perdu « le sens des réalités ». Que celui-ci n’avait-il dit en proposant de nouvelles taxes, censées rapporter 66 milliards d’euros par an, pour financer les dépenses de Bruxelles quand Berlin, premier contributeur au budget de l’UE, entend réduire l’enveloppe communautaire de plusieurs centaines de milliards d’euros jusqu’à 20 % !
Taxer… mais quoi ?
D’emblée, le ministre allemand chargé des Affaires européennes, Günther Krichbaum, a rappelé que les budgets nationaux subissent une « pression énorme ». Question de priorité sans doute, alors que des milliards d’euros sont déversés pour la militarisation du continent. La « negobox », c’est-à-dire les éléments majeurs du cadre de négociation, portée par la présidence irlandaise du Conseil, entend justement rogner sur les financements consacrés à la compétitivité, la recherche et… la défense. Problème de cadrage.
À l’heure où ces lignes étaient écrites, la taxe sur les entreprises, le tabac, les émissions de carbone et les déchets électroniques était loin de recueillir l’unanimité nécessaire. Sans surprise, la ligne de fracture est aussi franco-allemande alors que Paris est le deuxième plus gros contributeur de l’UE. « Il n’y aura ni unanimité, ni accord sur ce sujet sans l’adoption d’un ensemble solide de ressources propres », insiste Benjamin Haddad, ministre français chargé des Affaires européennes qui préconise pour sa part une taxe numérique sur les grandes entreprises de la tech états-uniennes. Une proposition rejetée par la présidence irlandaise.
D’autres sommets sont prévus en novembre et décembre mais on voit déjà à quel point les négociations s’annoncent difficiles. L’empressement bruxellois à boucler ce budget avant décembre est né de la perspective des élections prévues l’an prochain dans plusieurs pays, dont la France. Partout, l’extrême droite, peu soucieuse d’alimenter les caisses européennes, monte.
Ainsi, à la veille du sommet, la cheffe de file du Rassemblement national (RN), Marine Le Pen, a organisé une conférence de presse pour dessiner sa stature présidentielle. Elle a dit désirer plafonner la contribution nette de la France à 5 milliards d’euros, contre 9,3 milliards d’euros en 2023. Et ce d’autant plus que l’Allemagne, l’Autriche, les Pays-Bas, la Suède et le Danemark jouissent de rabais depuis des années.
Le coup de main de Merz à l’extrême droite
Empêtré dans une crise politique colossale suite aux différentes victoires des nationalistes de AfD dans plusieurs élections au niveau des Länder, le chancelier Friedrich Merz livre précisément un argument de poids à Marine Le Pen. Ce 14 octobre, la fédération de l’industrie (BDI) et la confédération syndicale DGB, proche des socialistes du SPD membres de la coalition gouvernementale, ont pourtant désavoué le chancelier en signant un appel commun pour un budget européen digne de ce nom.
L’appel est également porté par un aréopage d’organisations : la Fédération des fonctionnaires, le comité olympique, les associations de consommateurs, le Comité central des catholiques allemands, la fondation Heinrich Böll et l’ONG Germanwatch. Le patronat allemand n’est pas sans arrière-pensées : les fonds européens destinés aux pays de l’Est permettent aux entreprises d’Outre-Rhin d’emporter des marchés publics et d’être largement en situation de monopole sur l’exportation de leurs produits.
L’accélération à Bruxelles et la volonté d’aboutir d’ici décembre ne sont pas sans irriter. « Un mauvais compromis ne devient pas meilleur simplement parce qu’on l’adopte plus rapidement, explique Claudia Bauer, ministre autrichienne des Affaires européennes, au média Rapporteur. Nous ne nous laisserons pas mettre sous pression par des délais artificiels. »
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