
Scène de violences et de saccages en marge de la mobilisation contre la vie chère, le 17 octobre 2026, à Brest. | PHOTO : JUSTIN PICAUD / OUEST-FRANCE
Au lendemain des manifestations, qui ont réuni entre 550 000 et 800 000 personnes et ont été émaillées de violences et de saccages dans plusieurs villes, la France s’est réveillée sidérée avec un besoin de comprendre. À l’heure du bilan, la journée de dimanche a viré au procès politique et à la bataille des responsabilités. Pour le politologue Bruno Cautrès, il y a des perdants et des gagnants mais surtout des leçons à tirer.
Propos recueillis par Sarah CAILLAUD
Au lendemain d’une mobilisation massive contre la « vie chère » entachés par des scènes de chaos sans précédent dans plusieurs villes françaises, l’heure est au bilan. Les responsables politiques se livrent une bataille des responsabilités. Pour Bruno Cautrès, politologue, chercheur au Cevipof et enseignant à Sciences Po, il est impératif de tirer les enseignements de cette journée. À six mois de la présidentielle, le gouvernement doit impérativement changer de braquet, selon ce spécialiste reconnu des recherches sur les attitudes et les comportements politiques.
Comment analysez-vous à chaud ce qu’il s’est passé samedi en France ?
Il y a deux facettes dans les événements de samedi. La première à retenir c’est la très forte mobilisation des étudiants, des lycéens et des autres corporations dans les rues partout en France. Les estimations oscillent entre 500 000 et 800 000 manifestants, des chiffres qui se situent dans une fourchette très haute. C’est tout sauf anecdotique. Cela signifie qu’il y a dans notre pays, un climat lourd, un ensemble d’exaspérations et d’attentes non satisfaites que le pouvoir n’arrive plus du tout à gérer.
Le deuxième aspect à retenir, c’est l’ampleur des violences, des dégradations, des pillages… On a vécu un événement de très haute intensité, sans précédent. Il y aura un avant et un après 17 octobre.
Les casseurs ont-ils confisqué la voix de ceux qui marchaient pacifiquement, comme l’ont dénoncé certains responsables politiques ?
Du point de vue de l’information, les violences ont pris le dessus, compte tenu du choc national que ces événements ont provoqué. Mais je serai prudent sur l’idée que le côté violent atténue l’ampleur de la mobilisation. Cela montre justement à quel point la crise est grave. Les violences qui ont débuté dès le matin n’ont pas empêché des centaines de milliers de personnes pacifiques de rester motivées et d’aller manifester
On assiste à une bataille des responsabilités. Qui devra assumer ces violences sans précédent ?
Il n’y a pas qu’un seul responsable mais plusieurs. Évidemment, dans un système démocratique, face à une crise aussi grave et des revendications connues depuis plusieurs semaines, la responsabilité du gouvernement est évidente. Il n’a pas su trouver la clé du dialogue avec les lycéens et avec toutes les autres corporations présentes dans les cortèges (enseignants, infirmières, agriculteurs…). La responsabilité du gouvernement est donc doublement engagée car d’une part, sur le fond, il n’a pas su répondre aux revendications des manifestants et d’autre part, il a été en incapacité d’assurer le maintien de l’ordre.
Pouvoir d’achat, frustration, tension… On peut pointer aussi la responsabilité notre système social et politique dans son ensemble et pas seulement du gouvernement. On est face à une crise que notre système est incapable d’endiguer.
On vit une situation extrêmement compliquée et douloureuse. Tout le pays est profondément heurté.— Bruno Cautrès, politologue au Cevipof (CNRS/Sciences Po)
Plusieurs responsables de partis politiques, RN en tête, ont accusé LFI d’avoir joué un rôle dans ce chaos. Qu’en pensez-vous ?
On vit une situation extrêmement compliquée et douloureuse. Tout le pays est profondément heurté. Il faut être extrêmement prudent avant de coller des étiquettes aux uns et aux autres car il y a des militants politiques qui agissent avec beaucoup de sincérité. Je ne m’engagerai pas sur ces analyses un peu plus politiciennes qui accusent LFI. D’une part parce qu’on n’en sait absolument rien. D’autre part, je pense que les jeunes sont assez grands pour se mobiliser sans voir besoin de Jean-Luc Mélenchon pour leur dire d’aller manifester. Et faire la corrélation directe entre les propos de Bally Bagayoko, maire de Saint-Denis, qui avait dit comprendre « le recours à la violence » et le chaos d’hier serait hasardeux.
La stratégie du maintien de l’ordre ne devrait-elle pas aussi être remise en question ?
Je ne suis pas un spécialiste, mais comme tout Français, à la vue de rues massacrées, des commerces pillés et de scènes de violences dans de nombreuses villes, je ne peux que conclure que l’État a donné le sentiment d’avoir perdu le contrôle. Laurent Nuñez avait pourtant succédé à Didier Lallement à la tête de la Préfecture de police à Paris, décrié pour sa gestion violente de la crise des Gilets jaunes. Tout le monde avait alors salué son grand professionnalisme et un changement de braquet sur le maintien de l’ordre public lors des manifestations. Je suis partagé car on ne peut que constater que sa stratégie a été un échec dramatique samedi.
A-t-on une idée du profil des casseurs ?
Il y avait visiblement un mélange de plusieurs profils. Sans doute des professionnels aguerris très organisés, les vrais Black blocs, capables de se déplacer d’un pays à un autre et qui avaient anticipé. Ils ont sans doute côtoyé des casseurs d’opportunités, qui ont agi à la vue des pillages. C’est pour cela que je reste très prudent sur l’interprétation politicienne. J’exclus totalement que des militants sincères de formation politique, même aux extrémités du spectre politique, enjambent le pas d’aller dans la délinquance aussi violente.
D’un point de vue politique, à qui va profiter cette crise ?
Il y a deux grands perdants. Il y a notre pays d’abord. Les images de violences tournent en boucle dans les médias du monde entier. Je ne sais pas comment les marchés financiers vont réagir face à cette dégradation de l’image de la France à l’international. Le deuxième grand perdant, c’est l’ensemble du gouvernement et du pouvoir exécutif jusqu’à Emmanuel Macron. Ces événements donnent le sentiment d’une fin de décennie Macron proprement apocalyptique.
Au rang des gagnants, on peut mettre tous ceux qui ont un message d’autorité dans l’ordre public. Ils sont plusieurs, pas seulement le Rassemblement national. Évidemment le RN fait partie des vainqueurs. Jordan Bardella avait depuis plusieurs jours beaucoup communiqué sur le thème : « Cette manifestation n’est pas la nôtre, il n’y aura que des casseurs et des gauchistes ». Il avait appelé le peuple de droite dans son ensemble à ne pas participer, donc d’une certaine façon ça les épargne.
Et la France insoumise, gagnante ou perdante ?
Difficile à dire car d’une part, LFI a clairement soutenu le mouvement et a appelé à participer pacifiquement à cette journée du 17 octobre. Mais on ne peut pas reprocher à la France Insoumise, très ancrée dans le milieu étudiant, de s’être associée au combat des lycéens. On est dans le fonctionnement classique du rôle des partis politiques en démocratie.
Et après avoir beaucoup communiqué sur le thème des violences policières, Jean-Luc Mélenchon a opéré, samedi soir, un repositionnement pour prendre ses distances avec les casseurs.
LFI n’a-t-elle pas fait le jeu du RN ?
Faire peser sur La France insoumise la responsabilité de l’embrasement ou l’accuser de faire le jeu du RN est un raccourci inadapté. Nous ne sommes qu’au début des conclusions de cette journée apocalyptique. Il va falloir observer dans les jours qui arrivent comment Jean-Luc Mélenchon et LFI communiquent. Quel regard vont-ils porter sur ces événements ?
Nous sommes dans une impasse politique et économique, la situation est-elle insoluble ?
Nous sommes dans une impasse budgétaire, politique, sociale. On est totalement dans le mur. On a été des millions de Français à ressentir la même chose samedi, ce sentiment que le pays n’était plus gouverné. Il va falloir impérativement que l’État nous explique ce qui s’est passé, que les responsabilités soient établies, et que l’exécutif en tire des conclusions avec des décisions fortes pour garantir aux honnêtes citoyens de pouvoir manifester et défendre ses idées sans violences.
Aux revendications des lycéens, il va falloir apporter des réponses rapides et concrètes, et mettre fin aux discours. C’est impératif. Est-ce qu’il faut changer les ministres qui sont en cause pour redonner de l’oxygène ? Est-ce que la discussion budgétaire doit être réorientée pour répondre aux demandes concrètes des lycéens ? Des décisions devront être prises pour qu’on ait le sentiment que les conclusions ont été tirées de ce qu’on a vécu hier.
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