
Des combattants loyaux aux Houthis lors du recrutement de nouveaux hommes à Sanaa, la capitale du Yémen sous contrôle houthi, le 7 octobre dernier. © Mohammed HUWAIS / AFP
En guerre civile depuis quinze ans, le Yémen est aujourd’hui un champ d’affrontement pour les puissances régionales que sont l’Arabie saoudite et l’Iran. Sans compter la France, qui a envoyé des armes aux loyalistes, et Oman, qui joue le rôle de médiateur.
Par Sylvain MERCADIER
Le Yémen connaît un état de guerre civile depuis quinze ans sans parvenir à entrevoir de dénouement rapide. Encore sérieusement divisé, le camp dit loyaliste, appuyé par l’Arabie saoudite, ne parvient pas à endiguer l’avancée des rebelles houthis, soutenus par Téhéran. Les récentes conquêtes des rebelles ont d’autant plus compromis la paix fragile qui régnait sur le pays depuis la trêve signée avec Riyad en avril 2022.
Le camp loyaliste : divisé et impuissant
Sur le territoire yéménite, le camp loyaliste reconnu par la communauté internationale tente de fédérer les différentes brigades de l’armée nationale. Plusieurs de ces forces ont une liberté de mouvement et des liens plus ou moins étroits avec des acteurs extérieurs.
En janvier dernier, Riyad a d’ailleurs poussé les Émirats arabes unis vers la sortie en récupérant le monopole de la supervision des opérations militaires contre les houthis, mais aussi contre al-Qaida dans la péninsule arabique (Aqpa). Cette franchise locale de l’organisation terroriste contrôle d’importants pans du territoire yéménite, en particulier dans les montagnes du sud-est du pays.
Dans une impasse politique, les alliés du Golfe ont incité de nombreuses factions yéménites à former le Conseil de direction présidentiel (CDP). Il réunit huit acteurs de premier plan dont des chefs de brigade ainsi que des leaders politiques et tribaux. Mais cette institution exécutive s’est montrée inefficace pour assurer la coordination militaire et unifier le pays.
« L’essentiel des forces politico-militaires au Yémen est corrompu et n’a pas d’allégeance fiable. Difficile dans ces conditions de faire front commun face à un groupe rebelle expérimenté et qui centralise son action militaire », explique Farea Al Muslimi, chercheur yéménite à l’institut des affaires internationales Chatham House.
Le mouvement houthi, des rebelles en quête de légitimité
Face à cet assemblage de forces loyalistes se tient le mouvement houthi, autrement dénommé Ansar Allah. Les houthis se sont organisés sous l’égide d’Hussein Al Houthi (1959-2004), figure politique et religieuse qui a fédéré un mouvement chiite insurrectionnel avant de tomber au combat.
« Le groupe a fini par prendre le pouvoir par un coup d’État en 2014. Malgré une illégitimité constitutionnelle, les houthis conservent une légitimité politique, ayant l’adhésion d’une part non négligeable de la population », indique Laurent Bonnefoy, politiste et chercheur au CNRS, auteur d’une thèse sur le Yémen. Les houthis ont su profiter de la guerre civile pour accroître leurs gains territoriaux jusqu’à prendre le contrôle d’une grande partie du territoire de l’ancien Yémen du Nord.
Bien que cette zone ne représente qu’environ 30 % de la superficie du pays, elle concentre plus de 60 % de sa population, incluant la capitale et de grandes agglomérations comme Sanaa et Ibb, dans les montagnes, ainsi que Hodeïda, port important sur la mer Rouge. Troisième centre urbain du pays, la ville de Taëz est entièrement assiégée par les houthis depuis plusieurs semaines et pourrait tomber rapidement dans leur escarcelle. Véritable verrou entre le nord et le sud du pays, la chute de Taëz porterait un coup cinglant au pouvoir de transition yéménite reconnu par la communauté internationale.
Le mouvement houthi est étroitement lié à l’Iran et au Hezbollah libanais, dont il a adopté le slogan, l’iconographie, mais surtout une expertise balistique redoutable qui menace les intérêts de ses voisins comme l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis ou encore Israël. D’identité zaydite (courant minoritaire de l’islam chiite), les houthis sont pragmatiques et forment des alliances avec plusieurs tribus sunnites pour assurer leur mainmise territoriale.
Structurés et retranchés dans leurs montagnes, ils ont réussi à asseoir leur hégémonie en passant maîtres dans l’art de la guerre asymétrique. Bien que considéré comme un intermédiaire de l’Iran, le mouvement houthi a montré qu’il manœuvrait de manière autonome sans prendre d’ordres directs de son parrain iranien.
L’Arabie saoudite, une pétromonarchie dans l’impasse
Très impliquée dans le conflit yéménite, l’Arabie saoudite a massivement investi dans l’armement en vue de former un front militaire loyaliste cohérent face au mouvement houthi. Le budget militaire saoudien alloué au Yémen, au cours de plus de dix années de conflit, se compte en centaines de milliards de dollars pour des résultats plus que mitigés.
Depuis début septembre, les attaques houthies contre les installations pétrolières et les aéroports saoudiens ont montré à quel point la pétromonarchie n’avait pas de capacité de dissuasion suffisante pour protéger son territoire. Les accords de défense successifs liant le pays aux États-Unis (depuis le pacte du Quincy, en 1945) et plus récemment l’accord de plusieurs centaines de milliards de dollars d’investissement militaire et technologique par Riyad ne lui ont, pour l’instant, pas permis de neutraliser le pouvoir de nuisance houthi.
Face à l’impasse militaire, les Saoudiens tentent depuis plusieurs semaines de diversifier leurs alliances notamment en activant l’accord de défense mutuelle dit de La Mecque, qui lie Riyad à la Turquie et au Pakistan. Cependant ses deux voisins semblent réticents à s’engager dans le conflit.
« Les Pakistanais traînent des pieds et ont fini par envoyer du matériel à Aden pour appuyer le camp loyaliste. Les houthis en ont profité pour bombarder l’aéroport d’Aden. Islamabad a aussi tenté d’invoquer une clause stipulant que l’aide militaire ne concerne que des conflits futurs et pas des conflits entamés avant la signature du pacte l’été dernier », détaille Laurent Bonnefoy.
Profondément affectés sur le plan économique depuis la guerre contre l’Iran par la coalition israélo-états-unienne, les pays du Golfe ont perdu des milliards de revenus mais aussi de réserves de fonds. « La guerre en Iran a fait fondre près de deux tiers des investissements étrangers émanant des pays du Golfe », remarque Ziad Daoud, économiste à Harvard et spécialiste des marchés émergents, ajoutant que l’Arabie saoudite a dû annuler plusieurs sommets internationaux du fait des bombardements houthis récurrents et voit son exportation d’hydrocarbures considérablement entravée par le ciblage répétitif des installations pétrolières sur son territoire.
L’Égypte et la France, alliés de circonstance ?
Malgré le désengagement américain et les atermoiements de ses alliés, l’Arabie saoudite a pu compter sur l’assistance de pays tiers. En premier lieu, c’est l’Égypte du maréchal Sissi qui a accepté d’envoyer des troupes sur le territoire saoudien pour des opérations de défense.
Ensuite, c’est Paris qui a annoncé l’envoi de moyens militaires le mois dernier, dont des troupes au sol, des radars et des systèmes de défense antiaérienne afin de protéger le terminal pétrolier de Yanbu sur la mer Rouge. Actuellement en tournée dans le Golfe et désireux de combler le vide laissé par l’administration Trump, le président français espère signer un maximum d’accords de défense tout en assurant l’approvisionnement en hydrocarbures vers la France pour limiter la hausse des prix des carburants.
Oman, le médiateur incontournable
Second gardien du détroit d’Ormuz avec l’Iran, Oman jouit d’une position stratégique incontournable. Le sultanat a également une longue tradition de médiation entre les belligérants de la région. Mascate est depuis longtemps un lieu de rencontre officieux entre acteurs de la région.
« L’Iran, mais aussi les houthis ont à plusieurs reprises négocié des trêves et d’autres demandes avec leurs concurrents régionaux. Mascate est toutefois accusée d’avoir fermé les yeux sur l’acheminement de technologies pour la confection de drones et de missiles balistiques vers le Yémen », note Laurent Bonnefoy. Malgré cela, il est probable qu’une future trêve se négociera dans la capitale du sultanat omanais.
Vu l’intensité des combats en cours, il est difficile d’imaginer une résolution rapide de la crise au Yémen. Bien qu’ayant des logiques locales particulières, la guerre civile yéménite est amplifiée par les conflits régionaux, éloignant toujours plus les espoirs de résoudre le drame humanitaire qui secoue le pays depuis quinze ans.
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