«Le pouvoir n’est pas aussi indigné par les néonazis que par Les Soulèvements de la Terre» (reporterre.net-22/10/26)

Un policier vise des manifestants avec un lanceur de balles de défense à Paris, le 17 octobre 2026. – © Amaury Cornu / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP

La mobilisation du 17 octobre n’est que la traduction d’une « décennie lamentable », analyse le sociologue Michel Kokoreff. Le résultat de dix ans de macronisme, de répression inouïe et de mépris de classe. Il est « vital qu’un contre-récit se diffuse », explique-t-il, pour rappeler la responsabilité du gouvernement.

Par Fatoumata SILLAH

« Qui sème le vent récolte la tempête. » La journée de mobilisation du samedi 17 octobre a été marquée par une contestation inédite sur les plans économique et social, qui a déstabilisé le pouvoir. « Honte aux puissants », « Tu voulais qu’on traverse la rue », « L’argent des facs et des lycées, Zucman sait où le trouver », ou simplement « Colère » pouvait-on lire sur les pancartes des manifestants et des manifestantes.

Des lieux de pouvoir locaux, des symboles de la puissance économique et de l’ultrarichesse ont été pris pour cible, des mairies à certains commerces, parfois de luxe. Une réponse à dix ans de macronie, caractérisés par la répression, le déni des contestations et le mépris de classe, que les Gilets jaunes, les lycéens, les étudiants, les militants écologistes et les agriculteurs ont dénoncés.

Pour discréditer cette contestation, certains préfèrent se focaliser sur des scènes d’appropriation de biens marchands ou dénoncer la « violence » des manifestants. Le sociologue Michel Kokoreff invite à déplacer le regard, au risque d’éclipser les revendications portées et de passer à côté des raisons de la mobilisation : « L’hyperbole d’une décennie lamentable. »

Reporterre — Guerlain, Apple, Darty… Des manifestants se sont introduits dans plusieurs magasins, parfois de luxe, pour s’approprier des biens marchands. Quelle lecture peut-on avoir de ces événements ? Quelle dimension politique revêtent-ils ?

Michel Kokoreff — La dimension politique n’est quand même pas avérée, mais pour comprendre ce qui s’est passé le 17 octobre et cette espèce d’explosion de colère, de dégradation — je ne dirais pas de violence, parce que les violences, ce sont les atteintes à la personne [aux commerçants], il y en a eu quelques-unes, mais elles sont quand même très, très rares —, il faut le resituer dans dix ans de macronie. Il s’agit de dix ans de mouvements, de révolte, d’émeutes, de fin de non-recevoir, de répression inouïe et de mépris de classe. Cela donne ce qui s’est passé le 17 octobre et un peu avant.

Les images que les médias dominants montrent en boucle dans une espèce de fascination morbide, ce n’est que la métaphore ou l’hyperbole de cette décennie lamentable. Il est vital en démocratie qu’un contre-récit puisse se diffuser, et donc d’aller à l’encontre des inepties du récit dominant et d’expliquer et décrire pourquoi la situation a complètement dégénéré et de rappeler la responsabilité écrasante du gouvernement.

Nasser, gazer la place de la République à Paris, cela contribue à rendre impossible l’accès à des cortèges importants. Le « maintien de l’ordre » calamiteux est à l’origine du débordement. Qui sème le vent récolte la tempête. Effectivement, on y est.


Que nous dit l’expression de la contestation sur l’état actuel de la société, de la colère sociale et du rapport aux inégalités ? Traduisent-ils une dénonciation ou une remise en cause plus profonde de l’ordre économique et social ?

On ne retrouve pas le langage, du marxisme-léninisme ou de la gauche [radicale], ce qui nuance les interprétations de récupération politique. Au fond, la lutte des classes se dit dans des éléments très matériels. C’est l’absence de papier toilette, ce sont les chiottes dégueulasses. C’est en même temps les profs qui ne sont pas remplacés.

« Cette police-là, ce n’est pas une police qui défend la population, c’est une police qui l’attaque »

Il me semble qu’il y a une dénonciation implicite de l’arrogance néolibérale, du mépris de classe des grands par rapport aux petits, des inégalités sociales, des discriminations ethniques et raciales. On sait qu’une multitude d’interpellations ont été nourries d’insultes à caractère raciste ou islamophobe. On sait globalement que tout le monde déteste la police dans ce mouvement. Cette police-là, ce n’est pas une police républicaine, ce n’est pas une police qui défend la population, c’est une police qui l’attaque.

Emmanuel Macron a qualifié ces manifestants de « délinquants », appelant à les distinguer de ceux ayant des « revendications légitimes », et des médias parlent de « pilleurs ». Quel est l’intérêt de cette distinction ? À quel récit cela profite-t-il ?

C’est une vieille rengaine. À la fois, il y a un processus inédit dans cette mobilisation : dans ses formes, dans ses contenus, dans ses pratiques, dans ses effets. En même temps, on ne cesse de ressortir les vieilles rengaines sur les « casseurs », qui consistent effectivement à distinguer les bons lycéens des mauvais lycéens, les bons manifestants des mauvais « casseurs », les bons Gilets jaunes des mauvais.

J’ignore quelle est l’idée, sinon effectivement celle de scinder, d’empêcher toute solidarité entre ceux qui manifestent pacifiquement et ceux qui sont un peu plus énervés et cassent.

« C’est un président complètement hors-sol »

Cela montre une espèce de vacuité du discours du pouvoir. Actuellement, ils n’ont rien à dire, rien à proposer. Même dans son camp, son allocution est loin d’avoir fait l’unanimité.

C’est un président complètement hors-sol, qui demande de l’empathie, alors que l’on voit des mâchoires brisées et des mains arrachées. C’est le symptôme d’une sorte de fin de règne.

Un couvre-feu partiel a été imposé à Paris, Lille, Lyon ou encore Nice. Les manifestations ont été interdites. Qu’est-ce que cela dit du gouvernement ? Quel climat cela crée ?

D’un côté, cela montre qu’il n’a que des solutions autoritaires à proposer. Or elles ne règlent pas les problèmes de fond. D’un autre côté, évidemment, cela conforte une partie de la majorité silencieuse.

Dans les deux cas, c’est l’installation d’un régime d’exception. Si ce n’est pas l’état d’urgence, ce sont des couvre-feux. C’est aussi la traduction d’une dérive d’un passage de l’état de droit à un régime d’exception.

Cette réponse disproportionnée pour taire la contestation et éclipser les revendications ne s’est pas appliquée à la Presqu’île de Lyon, où des mouvances de l’ultradroite ont rejoint un rassemblement avec des symboles néonazis et scandé des slogans islamophobes…

Il y a une espèce d’indignation sélective. Le pouvoir ne manifeste absolument pas la même indignation à l’égard des néonazis, de Génération identitaire, etc. que vis-à-vis des groupes d’extrême gauche ou vis-à-vis des Soulèvements de la Terre et de Bassines non merci. Cela ne peut qu’amplifier un sentiment de dégoût et d’écœurement.

source: https://reporterre.net/Le-pouvoir-n-est-pas-aussi-indigne-par-les-neonazis-que-par-Les-Soulevements-de-la-Terre

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