
Des idées d’ici. Christophe Patillon, historien et salarié du Centre d’histoire du travail à Nantes, analyse l’actuel mouvement social en France, parti des manifestations lycéennes.
Entretien réalisé par Jean-François MARTIN
Christophe Patillon, historien nantais, décrypte les enseignements du mouvement social en cours, parti des manifestations lycéennes.
Ce mouvement social, qui est parti des lycéens, vous a-t-il surpris ?
Non. Vu la situation sociale, on pouvait se demander quand viendrait l’étincelle mettant le feu à la plaine. Là, c’était la rentrée, sans mesure gouvernementale. La jeunesse se sent, à raison, sans avenir assuré. Avec des conditions d’études dégradées et Parcoursup qui exerce une pression épouvantable.
À cela, il faut ajouter que l’on sort d’une canicule épouvantable, qui pose la question climatique et laisse les décideurs indifférents. Et il y a aussi la présidentielle, qui approche avec la menace de l’extrême droite. Les mouvements sociaux, c’est l’empilement de frustrations. Un vieux militant disait que les gens grognent, rechignent, ruminent et qu’il suffit de peu pour que ça parte.
On voit donc une jeunesse qui grandit dans un monde stressant. La grève, la revendication, c’est pour elle une bouffée d’oxygène. Et la seule réponse de l’État, c’est la police et le mépris social. Ceci ne peut que renforcer leur conviction.
Qu’est-ce que cette génération de lycéens et d’étudiants vous inspire ?
Ils sont politisés. Cette politisation, je la vois monter depuis une bonne décennie. Aucun parti traditionnel ne peut se targuer de les représenter, hormis en partie LFI. Je vois aussi un renouveau de l’idée libertaire, une volonté d’être autonome dans ses luttes.
Avant, il y avait la banderole syndicale en tête et quelques autres. Aujourd’hui, chacun vient avec sa pancarte, son discours, son humour. Cette politisation n’est pas majoritaire, mais un esprit rebelle se fait entendre. Certains lycéens sont d’une grande maturité.
Qu’est-ce que ce mouvement dit de notre société ?
Il dit d’abord l’état de notre maintien de l’ordre. La France a vingt ans de retard ; des spécialistes, pas du tout gauchistes, le disent. L’Allemagne a affronté un mouvement autonome bien plus violent et a su réformer son maintien de l’ordre.
Chez nous, on sort le gros bâton. Avec, à mes yeux, une logique de châtiment plus que de retour à l’ordre. Résultat : on voit des gens très divers, pas tous black blocs, se retrouver dans la détestation de la police, qui incarne un ordre jugé injuste.
On dit que l’ultragauche a été influencée par LFI. Or, les mouvements d’ultragauche estiment que le changement de société ne peut pas venir des urnes mais de l’action directe, au contraire des insoumis qui veulent s’inscrire dans le processus démocratique…
Tout à fait. Ce n’est pas le même monde. Ultragauche ou autonomes, c’est une étiquette fourre-tout. Derrière, il y a mille variétés : d’anciens maoïstes, des trotskistes, des anars, des gens issus des squats et de la contre-culture.
Un « vrai » zadiste ou un « vrai » black bloc peut, malgré tout, voter LFI pour faire barrage à l’extrême droite. Mais tous ces groupes considèrent que le rapport de force physique compte. C’est une vieille stratégie, que le mouvement ouvrier a aussi utilisée en son temps.
Nantes a justement connu, par le passé, des mouvements sociaux très violents.
Oui. Et il y a toujours eu le débat : la violence aide-t-elle le mouvement ? À vrai dire, je n’en sais rien. Les syndicalistes diront qu’elle le gêne, car leur métier est de négocier et de parvenir à un compromis. D’autres diront qu’elle peut aider, car les tensions sociales se voient concrètement et peuvent obliger à la négociation.
Lors des grèves de 1955, la mort de l’ouvrier maçon Jean Rigollet, qui a été tué par la police, n’a pas fait plier tout de suite le pouvoir. Elle survient mi-août et le conflit s’arrête en octobre. Mais c’est devenu un élément important de la discussion. Et, il ne faut pas oublier le contexte d’alors. C’est la guerre d’Algérie et le gouvernement avait besoin de ses forces de l’ordre là-bas.
Les syndicats et les partis n’ont aujourd’hui plus de prise ?
Il n’y a plus de parti de masse à gauche et les syndicats sont absents de la plupart des entreprises. Ils sont forts dans la fonction publique et les grandes boîtes, mais ailleurs, il n’y a personne. D’où les Gilets jaunes : un ouvrier au Smic au fin fond de la Vendée n’a pas de syndicat. Autrefois, partis et syndicats canalisaient la colère. Le salarié mécontent savait qui le défendrait et à qui confier sa voix.
Aujourd’hui, la gauche réformiste, autour du PS, est en désagrégation et le PC n’existe presque plus. LFI occupe l’espace de la transformation sociale, mais elle pèse moins que le PS de 1981, faute d’ancrage local. On est dans une vraie période de mutation. La gauche se repense, la droite a éclaté, l’extrême droite se présente comme le parti de l’ordre.
Quelles peuvent être les conséquences politiques, notamment pour la présidentielle ?
Je suis peu doué pour le prédictif. Tous les acteurs jouent leur partie. N’oublions pas qu’après un mouvement social, le réflexe sécuritaire peut jouer à plein. Un exemple ? Après Mai 68, la droite l’emporte aux élections législatives qui suivent.
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