
© François Henry / REA
Dès 2017, le chef de l’État a méthodiquement écarté les confédérations de travailleurs tout en réprimant les mouvements sociaux. Depuis la mobilisation unitaire de 2023, le locataire de l’Élysée n’arrive pas à se défaire de la contestation et des mots d’ordre syndicaux.
Par Naïm SAKHI
L’instant, filmé le 25 mai 2017, résume la relation instaurée par Emmanuel Macron avec les syndicats. Sortant à pied de l’Élysée, rue du Faubourg-Saint-Honoré, Jean-Yves Le Drian, l’ex-ministre de la Défense, interpelle le chef de l’État sur ses concertations avec les syndicats sur la réforme du Code du travail. « Elles se sont bien passées, c’est normal, je ne leur ai rien dit », répond, toute honte bue, le président jupitérien.
Dès l’entame de son premier mandat, donc, et sans réelle concertation, Emmanuel Macron s’est attelé à museler les syndicats, en réformant le Code du travail par des ordonnances. Outre l’inversion totale de la hiérarchie des normes, c’est-à-dire la primauté donnée à l’accord d’entreprise sur l’accord de branche, ces ordonnances actent la création des Comités sociaux et économiques (CSE) en fusionnant les instances représentatives du personnel. L’objectif ? Enfermer le syndicalisme dans l’entreprise, avec pour conséquence la baisse du nombre de représentants du personnel d’environ 14 %, durant le premier quinquennat.
« Macron conteste le principe même de la démocratie sociale »
« Emmanuel Macron est convaincu de l’inutilité des syndicats, hormis (pour) mettre en œuvre les décisions prises par le gouvernement et le patronat, résume Philippe Martinez, ex-secrétaire général de la CGT (2015-2023). Il conteste le principe même de la démocratie sociale. Pour lui, seule l’élection présidentielle tranche les orientations politiques et sociales. »
C’est peu dire que la mobilisation de ce 5 novembre sonne comme l’ultime revanche des centrales syndicales, au crépuscule du macronisme. Alors que la contestation a explosé le 17 octobre, après trois semaines de mobilisation de la jeunesse accompagnée par les syndicats et que de nombreux débordements sont à déplorer, Emmanuel Macron s’en remet désormais aux confédérations pour assurer la bonne tenue des cortèges, en autorisant les seules manifestations syndicales.
« Le chef de l’État parle désormais des syndicats comme d’un outil dans le dispositif du maintien de l’ordre. C’est une drôle de conception », souligne Stéphane Sirot. Mais, pour l’historien des mouvements sociaux, « Emmanuel Macron est confronté à un tel rejet qu’il est obligé de prononcer le mot syndicat. »
Pourtant, depuis bientôt dix ans, des mobilisations sociales ont eu lieu. Dès octobre 2017, 400 000 personnes déferlent dans les rues pour alerter contre le gel du point d’indice et le manque de moyens dans la fonction publique. En 2021, l’ex-premier ministre Édouard Philippe (2017-2020), résumait la stratégie : « Face aux potentielles colères, il faut être rusé. (…) On ne sait jamais quelle sera la dernière goutte. En 2017 on fait les ordonnances travail, je me dis « ça va être terrible » et ça passe. En 2018, on fait la réforme de la SNCF, la fin du statut et l’ouverture à la concurrence. Il y a des grèves, mais ça passe… »
Des gilets jaunes aux mouvements sociaux contre les réformes des retraites
Une première goutte d’eau a pourtant fait déborder la contestation sociale, en 2018, avec l’irruption des Gilets jaunes, déjà sur la question du prix de l’essence. La répression qui s’est ensuivie n’a pas affaibli la mobilisation, un an plus tard, contre la réforme des retraites à points. Le samedi 29 février 2020, acculé et prétextant un Conseil des ministres sur le Covid, le pouvoir dégaine l’article 49.3 sur le texte, par la suite abandonné.
En 2022, dans l’entre-deux tours, une tribune des numéros 1 de la CFDT et de la CGT contribue à barrer la route de l’Élysée à Marine Le Pen. Encore secrétaire général de la CGT, Philippe Martinez se souvient du message téléphonique reçu de la part du chef de l’État : « Macron assurait que nous étions courageux et qu’il tiendrait compte de notre geste. En réalité, il nous a adressé un bras d’honneur quand nous avons voulu être reçus sur la réforme des retraites à 64 ans. »
En marge du lancement du Conseil national de la refondation, en septembre 2022, Emmanuel Macron avait glissé au secrétaire général de la CFDT, Laurent Berger : « il faut extraire cette dent malade », au sujet des retraites. « Toute la mâchoire va venir avec », avait rétorqué le cédétiste.
La mobilisation sociale qui s’est ensuivie a soudé l’intersyndicale, qui a appris à dépasser ses divergences pour converger sur les revendications essentielles. À l’image du 18 septembre 2025, où plus d’un million de personnes ont manifesté contre le budget Bayrou. « Le président décide de tout, tout seul. En refusant de partager le pouvoir, il a abîmé la démocratie, soulignait, en 2025, Marylise Léon, secrétaire générale de la CFDT. Faute de prendre en compte les corps intermédiaires, l’exécutif a perdu le contact avec le terrain. » Un mépris pour mieux imposer la régression sociale, quitte à nourrir un peu plus l’extrême droite.
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