
Afin d’accélérer le mouvement lancé spontanément par les lycéens, puis les étudiants, les syndicats appellent à une grève généralisée ce jeudi 5 novembre. À cette occasion, l’historien Dominique Pinsolle revient sur l’évolution du champ d’action des mobilisations sociales, du sabotage inscrit dans les statuts de la CGT à l’émergence des Soulèvements de la Terre.
Entretien réalisé par Tom DEMARS-GRANJA
Du blocage à la manifestation sauvage, le mouvement initié par les lycéens a pioché dans un large répertoire d’action. Au départ spontané et limité au secteur scolaire, le mouvement a rallié des travailleurs souhaitant alerter sur le coût de la vie ou des partisans de la libération de la Palestine.
Tandis que le gouvernement a préféré réprimer les revendications, l’intersyndicale a appelé à une mobilisation nationale massive pour les salaires et les services publics jeudi 5 novembre.
Le maître de conférences en histoire contemporaine à l’université Bordeaux-Montaigne et auteur de Quand les ouvriers sabotaient. France, États-Unis (1897-1918), aux éditions Agone, Dominique Pinsolle revient pour l’occasion sur l’évolution des luttes sociales :
Dominique Pinsolle, Maître de conférences en histoire contemporaine à l’université Bordeaux-Montaigne
C’était une manière de dire aux travailleurs : « Si vous ne pouvez pas faire grève, il y a malgré tout la possibilité de lutter contre le patron tout en continuant à travailler. » La CGT l’a d’ailleurs adoptée officiellement comme moyen d’action en 1897, avant de revenir dessus plusieurs décennies plus tard.
Le sabotage a été longuement perçu comme une méthode d’action légitime au sein du mouvement social. Comment expliquer son émergence ?
Le sabotage théorisé à l’époque allait du ralentissement des cadences de travail à des formes plus radicales, comme la destruction de biens, mais s’arrêtait toujours avant la mise en danger des personnes.
L’anarchiste français Émile Pouget a conçu le sabotage comme une forme de grève tout en travaillant. Ce sont des réflexions qui résonnent avec celles de notre époque, où on essaie d’imaginer des solutions comme la manifestation du samedi, par exemple, qui permet aux gens de se mobiliser sans avoir à arrêter de travailler et à s’exposer à la perte de salaire. Le dénominateur commun est de refuser le respect de la norme patronale et bourgeoise du travail bien fait.
Est-ce que la figure actuelle du « casseur », aujourd’hui conspuée dans les médias ou par l’État, a remplacé celle du « saboteur » ?
Les mécanismes sont les mêmes. Du point de vue des autorités, la définition a été tordue vers son pôle le plus destructeur. Le sabotage est devenu une forme de violence, de destruction, d’antichambre du terrorisme.
Les discours du gouvernement Lecornu comme des médias dominants ressemblent à s’y méprendre à ceux portés contre le mouvement ouvrier au début du XXe siècle. L’unique confédération syndicale de l’époque, la CGT, était accusée de complot avec des groupuscules anarchistes et révolutionnaires. Soit ce qu’on n’appelle alors pas encore l’ultragauche.
La société compose constamment avec des comportements transgressifs. Mais à partir du moment où ils sont identifiés par l’État, ils deviennent des phénomènes de société. C’est arrivé au sabotage au début du XXe siècle.
Pourquoi ? Parce que cela permettait au gouvernement de rejeter la faute sur la CGT et de plaider pour sa dissolution. Blocage, désobéissance civile, démission silencieuse, ou même les procédures de lanceurs d’alerte, auraient été qualifiées de sabotage. Aujourd’hui, on va plutôt condamner les violences en général.
Quelles sont les différences concrètes avec le mouvement actuel ?
La grande différence est que, début XXe, un certain nombre de syndicalistes espéraient encore pouvoir intégrer le sabotage dans leur répertoire d’action. Pendant la grève des postiers en 1909, puis la grève des cheminots en 1910, des travailleurs ont coupé les lignes télégraphiques par dizaines pendant plusieurs mois.
Si la CGT n’a pas soutenu ces sabotages sur le coup, cette méthode d’action restait débattue, intégrée et théorisée par un mouvement ouvrier en train de se structurer.
Toute la question du mouvement actuel, il me semble, c’est de savoir si cette articulation entre d’un côté le mouvement ouvrier traditionnel et de l’autre tous ces moyens d’action spontanés vont de nouveau se concrétiser. Est-ce que le mouvement actuel va toucher les lieux de travail ? Nous le verrons à partir de jeudi (5 novembre NDLR).
Le sabotage comme le blocage sont-ils voués à rester criminalisés ?
On ne sait jamais. Après tout, la grève était un mode d’action illégal avant d’être dépénalisée en 1864, puis intégrée au syndicalisme après 1884. Il n’était absolument pas question pour l’État d’autoriser des ouvriers à cesser le travail. La grève était considérée comme une nuisance intolérable pour la société.
Rien ne dit que dans quelques décennies ou quelques années d’autres formes d’action seront tolérées sous certaines conditions. Le blocage, par exemple, se trouve dans une sorte d’entre-deux juridiques, entre le piquet de grève et l’entrave à la libre circulation.
Il n’y a jamais eu de méthode toute prête et les organisations sont obligées de composer avec. Il suffit de se rappeler des gilets jaunes ou des soulèvements de la terre.
Quand les ouvriers sabotaient. France, États-Unis (1897-1918), Dominique Pinsolle, Agone, 480 pages, 25 euros
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