
La mobilisation du 17 octobre dernier, ici place de la Bastille.
© Jean Pierre Nguyen Van Hai Barbier/ABACAPRESS.
À la veille d’une mobilisation nationale massive pour les salaires et les services publics ce jeudi 5 novembre, le sommet de l’État s’acharne à museler la rue parisienne. Silence préfectoral sur le tracé Bastille-Concorde, manœuvres dilatoires devant la justice administrative et, symbole d’une vertigineuse escalade autoritaire, la convocation selon TF1, ce mercredi 4 novembre d’un conseil de défense et de sécurité nationale à l’Élysée.
Par Stéphane SAHUC et Scarlett BAIN
Le bras de fer se durcit, dans la rue comme devant les tribunaux. Ce jeudi 5 novembre, des centaines de milliers de manifestants sont attendues partout en France pour porter des exigences vitales : 10 % de hausse du Smic, le dégel du point d’indice et une révision franche du budget Lecornu en cours d’examen. Mais à Paris, traditionnellement épicentre de la mobilisation, l’État joue la montre et l’usure.
Cela fait douze jours que le tracé Bastille-Concorde, déposé le 21 octobre pour un cortège rassemblant intersyndicale, Gilets jaunes et collectifs divers, est resté sans réponse. La Direction de l’Ordre Public et de la Circulation (DOPC) a été relancée les 27 et 29 octobre. Rien. Le 2 novembre, face à ce mutisme, les syndicats fixaient un ultimatum à ce mercredi 4 novembre avant 14 heures. Toujours rien.
Si ce n’est l’annonce par TF1/LCI que l’Élysée aurait convoqué un Conseil de défense et de sécurité nationale aujourd’hui à après le traditionnel Conseil des ministres pour « anticiper au mieux, les journées de manifestations de demain et samedi », ainsi que pour « assurer l’ordre républicain » lors de ces journées de mobilisations.
La préfecture de police se cherche des excuses
« Ce n’est pas sérieux de travailler dans ces conditions », tonnait ce lundi Sophie Binet sur France 2. « Nous avons besoin d’avoir le parcours à l’avance pour pouvoir le sécuriser, notamment avec la mairie de Paris », martelait la secrétaire générale de la CGT. La manœuvre préfectorale est évidente : gagner du temps pour imposer ses vues.
D’ailleurs, « l’intersyndicale communique sur un rendez-vous à 14 heures à Bastille », annonce Vincent Gautheron, secrétaire général de l’Union régionale Île-de-France de la CGT. Un signal clair : malgré le silence persistant de la préfecture sur le parcours déclaré, les organisations maintiennent leur appel à manifester.
De son côté l’Union Régionale Force Ouvrière d’Île-de-France avait déposé le 3 novembre pour l’intersyndicale une requête en référé-liberté au tribunal administratif de Paris pour obtenir sans délai le récépissé de déclaration, forcer la préfecture à notifier toute éventuelle interdiction ou modification avant le 4 novembre à 10 heures, suspendre toute restriction et garantir le déroulement sur l’itinéraire déclaré (ou l’alternatif proposé).
Le tribunal administratif a reçu une réponse surprenante de la préfecture de police (PP) par l’entremise du chef du service des affaires juridiques et du contentieux. Un « mémoire en défense » ahurissant, brandissant le « risque de troubles matériels à l’ordre public » et un récent avis du Conseil d’État évoquant un « risque très élevé » de violences.
La PP plaide l’absence de « stratégie procédurale » visant à empêcher les recours, s’abritant derrière de « fortes contraintes opérationnelles ». Elle invoque la gestion des « blocus de lycées ou d’universités » le matin même et affirme que le tracé jusqu’à la place de la Concorde « constitue une difficulté opérationnelle en l’état insurmontable », nécessitant pas moins de 40 unités de force mobile (UFM), quand elle n’en a eu que 34 au plus fort de la mobilisation du 24 octobre.
Menace d’une interdiction partielle
La réalité, c’est que la préfecture de police est aujourd’hui sous la tutelle directe de l’Élysée et de Matignon. Et la consigne présidentielle, clamée par Emmanuel Macron le 26 octobre à Marseille, est de reléguer les cortèges « hors des centres-villes » pour « garantir le calme ». Une négation pure et simple du droit de manifestation. « Une manifestation ça doit pouvoir se voir, nous n’avons pas à nous cacher sur le périphérique ! » rappelle, à juste titre, la secrétaire générale de la CGT.
L’enjeu est important. Les organisateurs maintiennent l’appel pour un départ place de la Bastille à 14 heures. La crainte ? Ne rien recevoir avant l’heure fatidique, et voir la préfecture dégainer en urgence une « note blanche » listant des « sujets à risques » pour justifier une interdiction partielle, comme le dénonce d’ailleurs sur X (ex-Twitter) Me Chirinne Ardakani avocate de l’Unef : « Heureuse d’apprendre l’argumentaire du préfet par voie de presse puisqu’il ne daigne pas nous communiquer les pièces au soutien de sa décision d’interdiction, qui n’est donc toujours pas publiée moins de 24 heures avant la manif ». En attendant de voir ce qu’il sort du Conseil de défense et de sécurité.
Mais cette stratégie de l’épuisement échoue. C’est ce soir, lors d’une nouvelle réunion convoquée à 17 heures, que l’intersyndicale tranchera définitivement sur sa position face aux éventuelles propositions préfectorales. Ces manœuvres ne découragent pas le mouvement. C’est l’exercice même du droit de manifester garanti par la Constitution que les travailleurs et leurs organisations, ainsi que les lycéens et étudiants entendent défendre.
URL de cet article : https://lherminerouge.fr/wp-admin/post.php?post=112159&action=edit
Article suivant :
Article précédant :
