À propos d’une affiche : la nécessité d’une approche matérialiste de l’antiracisme (tsedek!-19/03/25)

« Rien ne permet de soutenir la thèse d’une prise de position antisémite de La France Insoumise »

Communiqué du collectif juif décolonial Tsedek ! (19/03/25)

Depuis maintenant près d’un an et demi, la France Insoumise fait l’objet d’une intense campagne de délégitimation visant à l’exclure du prétendu “arc républicain” au motif de son engagement contre l’islamophobie et de son soutien à la lutte du peuple palestinien, en prenant prétexte de son antisémitisme supposé. Cette campagne a atteint ces derniers jours un nouveau paroxysme, suite à la publication par la FI d’une affiche appelant à la mobilisation antiraciste et antifasciste du 22 mars prochain, et représentant le visage grimaçant de Cyril Hanouna sous laquelle figurait la mention : “Manifestation contre l’extrême-droite, ses idées… et ses relais !” Motif invoqué : l’iconographie de cette affiche présenterait une proximité troublante avec l’imagerie antisémite nazie, et en particulier avec celle du film de propagande Le Juif éternel, sorti en 1940 et réalisé sous la supervision du ministre de la propagande du Troisième Reich Joseph Goebbels. Face au tollé médiatique, la France Insoumise a jugé bon de retirer cette affiche.

Les  représentations peuvent avoir  des conséquences matérielles, parfois désastreuses, et il s’agit pour nous, militant·es qui défendons une lecture matérialiste du racisme, de les mesurer et de les prendre au sérieux. La représentation antisémite voulant que les Juif·ves aient de l’argent a pu ainsi se traduire dans la réalité du monde par l’enlèvement, la séquestration, la torture et finalement l’assassinat d’Ilan Halimi. Du point de vue du combat antiraciste, il est donc nécessaire de combattre cette représentation, y compris en proscrivant l’utilisation d’expressions qui contribuent à la véhiculer. 

Pour autant, assimiler le visuel produit par la FI dans le cadre d’une mobilisation antifasciste à la propagande d’État antisémite des années 1930 et 1940 apparaît aussi douteux politiquement que fragile sur le plan méthodologique. La FI poursuit-elle un programme antisémite ? Non. La FI désigne-t-elle Cyril Hanouna comme Juif ? Non. Ce visuel s’inscrit-il dans une campagne visant les Juif·ves ? Non. Rien dans le contexte d’énonciation ne permet de soutenir la thèse d’une prise de position antisémite de la FI. C’est ici que se révèle la vacuité qui consiste à dénoncer des tropes, ou représentations antisémites, dans l’absolu, et l’absurdité qu’il y a à dresser un parallèle entre une affiche appelant à manifester contre l’extrême-droite et un film de propagande nazi. Les productions antisémites des années 1930 et 1940 soutenaient en effet des politiques de persécution des Juif·ves, désigné·es comme un corps étranger à la race blanche et ennemi·es de l’intérieur. En réalité, ce parallèle participe d’une relativisation du nazisme particulièrement détestable. Car – et cette évidence est telle qu’on s’abaisse à devoir la rappeler – la conclusion matérielle de la représentation mobilisée par l’affiche du Juif éternel n’était pas une marche antifasciste, mais l’extermination des Juif·ves d’Europe. L’antisémitisme n’est jamais simplement affaire de coups de crayon, mais procède d’abord de politiques concrètes et de discours, ainsi que des effets de ces discours sur le corps social. 

La réception de ce visuel ne saurait être analysée  en dehors du contexte actuel, déjà saturé d’accusations en antisémitisme, où le  combat contre cette forme de racisme est détourné à des fins politiciennes. C’est ce contexte qui explique largement qu’un certain nombre de personnes aient pu être sincèrement choquées par l’affiche représentant Cyril Hanouna, et qu’en parallèle se soit développée chez certain·es militant·es et responsables de la FI une mentalité de forteresse assiégée, qui rende difficile le dialogue entre elles et eux. Il faut donc ici le dire clairement : en dernière analyse, la responsabilité de cette situation incombe aux assiégeants, et non aux assiégés.  

S’il s’agit de lutter réellement contre l’antisémitisme, celles et ceux qui mènent ces campagnes font résolument partie du problème. Faire des Juif·ves une ligne de démarcation sociale et politique, comme si nous n’avions aucune autre attache sociale que notre judéité, nourrit un fantasme essentialiste qui alimente la représentation antisémite des Juif·ves comme corps social étranger. La répétition de ces campagnes entretient le brouillage des repères et la confusion ambiante en même temps qu’elle attise une forme de désintérêt, voire de rejet de la lutte contre l’antisémitisme elle-même. En la circonstance, une importante manifestation contre l’extrême-droite se retrouve détournée de son objet initial, la seule couverture médiatique dont elle bénéficie étant consacrée à faire de l’unique force politique à même de représenter une alternative au fascisme la réincarnation du parti nazi. Tout semble être fait pour cultiver un sentiment d’isolement chez les Juif·ves tout en les exposant au ressentiment du reste de la société. Compte tenu de la dynamique de fascisation qui touche la plupart des pays occidentaux et des enjeux auxquels nous faisons face, il s’agit là d’une forme particulièrement abjecte et irresponsable de dépossession des Juif·ves de leur autonomie et de leur capacité d’agir. 

Dans ce contexte d’adversité considérable, alors que la fusion du bloc bourgeois avec le bloc fasciste est quasiment achevée, il est essentiel de refuser de céder à ces tentatives de diversion qui visent à fracturer notre camp. Adopter les mêmes outils rhétorique que la droite et l’extrême-droite au nom de la défense des Juif·ves ne constitue pas une stratégie antiraciste viable, et ne permettra en aucune manière d’ériger un rempart solide face au fascisme. Dans ce contexte, la dénonciation de tropes dans l’absolu, en refusant d’appréhender leur contexte d’énonciation ou leurs conséquences matérielles, ne constitue rien d’autre qu’une manière de prendre des mues pour des serpents venimeux, au risque de détourner les yeux des dangers véritables. 

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Source: https://tsedek.fr/2025/03/19/a-propos-dune-affiche-la-necessite-dune-approche-materialiste-de-lantiracisme/

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