
Israël, les Usa & leur guerre contre le renseignement yéménites se heurtent à une société ancrée dans la résistance. La loi du silence de Sanaa s’avère bien plus complexe à briser que prévu.
👁🗨 Briser Sanaa : la cyberguerre américano-israélienne contre le Yémen
Par Mawadda Iskandar, le 30 juillet 2025
En octobre 2023, les forces armées yéménites alignées sur Ansarallah se sont jointes à la bataille pour soutenir l’opération Al-Aqsa Flood de la résistance palestinienne et contre la guerre d’Israël contre Gaza. Aujourd’hui, près de deux ans plus tard, un nouveau théâtre d’opérations s’est dessiné, loin des eaux de la mer Rouge ou du ciel de la Palestine occupée.
Cette guerre n’implique ni drones ni missiles balistiques. C’est une invasion silencieuse, insidieuse et numérique destinée à briser la cohésion interne du gouvernement de Sanaa via l’espionnage, la manipulation psychologique et des tactiques de subversion.
Les appels de l’État occupant.
La guerre de l’ombre est amorcée. Mahmoud, un journaliste yéménite travaillant pour une chaîne de télévision locale, a reçu un appel d’un numéro international inconnu. Mais plus que le numéro inconnu, c’est le pays indiqué qui a attiré son attention : “Israël”.
“C’était effrayant” raconte Mahmoud à The Cradle. “L’interlocuteur m’a salué par mon nom complet, a salué mon travail dans les médias, puis m’a invité à rejoindre son équipe. J’ai immédiatement supprimé la conversation avant qu’il n’en dise davantage”.
Le cas de Mahmoud n’est pas unique. Sami, un habitant de Sanaa, a reçu un message similaire. Un compte Facebook se faisant passer pour un médecin palestinien l’a invité à participer à une “discussion académique” avec un expert yéménite. Le message mentionnait les noms de personnalités yéménites reconnues qui l’auraient recommandé. Sami a senti que quelque chose clochait et a contacté les personnes citées, mais aucune d’entre elles ne semblait au courant.
Selon des témoignages corroborés recueillis par The Cradle auprès de journalistes et de militants à travers le Yémen, ces approches font partie d’une campagne d’infiltration et de recrutement cybernétique israélienne et américaine en pleine expansion.
Les tentatives secrètes des services du renseignement se sont rapidement intensifiées après le 7 octobre 2023, lorsque le Yémen s’est joint à la bataille en apportant un soutien militaire direct à Gaza, incitant Tel-Aviv et Washington à cibler Sanaa comme une priorité en matière de renseignement.
L’absence de renseignements
Les frappes de drones et de missiles en provenance du Yémen ont perturbé les routes maritimes israéliennes et ont également atteint des cibles en profondeur sur le territoire de l’État occupé, frappant des infrastructures militaires et économiques clés, jusqu’à l’aéroport Ben Gourion. Ce front de résistance inattendu a exposé des lacunes importantes en matière de renseignement, reconnues par les élites sécuritaires israéliennes.
« Israël surveille ses ennemis [l’Iran, le Hezbollah et le Hamas] depuis de nombreuses années. Nous disposons d’agences du renseignement et de capacités d’action terrestre, essentielles, mais nous ne pouvons pas les mettre en œuvre au Yémen. L’échelle n’est pas la même », a déclaré Eyal Pinko, ancien responsable de la défense israélienne et chercheur senior au Centre Begin-Sadat pour les études stratégiques, un groupe de réflexion israélien, tel que cité par AP.
Ni le Mossad ni les services du renseignement militaire Aman n’avaient donné la priorité aux activités d’infiltration et de collecte d’informations au Yémen jusqu’au 18 novembre 2023. Mais après des attaques soutenues depuis Sanaa, les débats internes en Israël ont évolué. Des appels à un « renforcement des services du renseignement » concernant le Yémen ont été lancés pour réduire la marge d’imprévisibilité.
L’ancien ministre israélien de la Défense, Avigdor Lieberman, a publiquement appelé à la mise en place de filières du renseignement à l’intérieur du Yémen, y compris par le soutien à des forces locales par procuration afin d’affaiblir Ansarallah. De même, l’ancien conseiller à la sécurité nationale Yaakov Amidror a admis que l’appareil sécuritaire de Tel-Aviv s’était fondamentalement trompé dans son évaluation de la stratégie du Yémen et d’Ansarallah.
Ce revirement est arrivé trop tard. Sanaa avait déjà perturbé la stratégie de dissuasion d’Israël et contraint ce dernier à étendre précipitamment son réseau d’espionnage.
Cibler les Yéménites en ligne
Face à l’inefficacité de ses services du renseignement au Yémen, Israël s’est tourné vers des opérations complexes d’infiltration et d’espionnage. Selon une source du secteur de la sécurité citée par The Cradle,
“les tentatives de recrutement ont commencé par la recherche de Yéménites juifs parlant couramment le dialecte de Sanaa ou d’autres langues locales, dans le but de les utiliser comme agents pour recueillir des renseignements à l’intérieur du pays”.
La source souligne également une autre méthode de plus en plus répandue : les publicités en ligne massives. Celles-ci apparaissent lors de la navigation sur les réseaux sociaux et proposent souvent des récompenses financières pouvant atteindre un million de dollars, ou des informations permettant d’identifier des personnalités d’Ansarallah ou des données liées aux “opérations de soutien naval”.
Certaines de ces annonces proviennent de pages suspectes affiliées au Mossad, tandis que d’autres émanent de sites officiels américains, comme ceux du département du Trésor ou de l’ambassade des États-Unis, qui prétendent vouloir “protéger les intérêts maritimes”, ou assurer la sécurité de la navigation internationale.
“L’objectif”, explique la source, “est de collecter des renseignements sur des zones ou des cibles spécifiques liées au front naval actif – tout ce qui est lié à la puissance militaire de Sanaa dans le secteur de la mer Rouge”.
Il révèle que certains espions arrêtés ont suivi une formation avancée en matière de renseignement dans des pays européens, puis sont entrés au Yémen sous couvert d’organisations internationales, de médias ou d’agences de développement, en bénéficiant d’une grande liberté de mouvement, presque impossible à surveiller dans des circonstances normales.
Leurs missions principales consistaient à surveiller des sites militaires sensibles, à recueillir des renseignements détaillés sur les forces navales et à collecter des données techniques et opérationnelles sur les missiles et les drones. Ils ont également mené des opérations de sabotage et d’assassinat, transmis des coordonnées pour faciliter les frappes aériennes et utilisé des appareils cryptés, des logiciels espions sophistiqués ainsi que des systèmes de communication par satellite difficiles à tracer par des moyens traditionnels.
Ces opérations s’inscrivent dans une stratégie systématique visant à infiltrer le Yémen par le biais d’organisations qui, en apparence, se consacrent au développement et à la coopération, mais qui, en réalité, constituent le bras armé de l’espionnage et du sabotage dans les secteurs économique, agricole, éducatif et sécuritaire.
Ces réseaux opèrent sous plusieurs couvertures – diplomatique, humanitaire, économique et universitaire – au service des services de renseignement de la CIA et du Mossad.
Au cours des dernières années, ces activités suspectes se sont multipliées dans le secteur des médias. Derrière des slogans accrocheurs se profilent des intentions plus dangereuses. Les journalistes décrivent des schémas récurrents : ONG, institutions culturelles, ateliers secrets dans des hôtels, enquêtes posant des questions suspectes sur les affiliations politiques, invitation à des réunions privées et offres informelles de financement d’enquêtes ciblées.
Certains ont même reçu des invitations à voyager ou des propositions d’intégrer des projets médiatiques internationaux, pour découvrir ensuite qu’ils servaient des intérêts étrangers.
La plupart de ces initiatives sont financées par des entités liées aux États-Unis, souvent par l’intermédiaire de pays tiers, d’ambassades ou d’organismes culturels régionaux. Un groupe opérant sous le nom de “Labs” a été dénoncé par les services de renseignement yéménites pour avoir mené des opérations d’espionnage direct tout en se faisant passer pour une organisation médiatique de développement.
L’espionnage s’affiche au grand jour.
Les techniques d’infiltration exposées par The Cradle sont inquiétantes et très cohérentes. Des Yéménites rapportent avoir reçu des messages non sollicités provenant de numéros étrangers, souvent accompagnés d’indicatifs nationaux israéliens ou européens, leur proposant des emplois lucratifs dans les médias ou des ONG.
Ces faux profils se font souvent passer pour des universitaires ou des professionnels, citent des personnalités locales connues pour inspirer confiance et cherchent à obtenir des informations détaillées sur des lieux sensibles, des leaders locaux et des infrastructures militaires.
Abdulrahman, un journaliste de Sanaa, se souvient avoir reçu des messages provenant de comptes imitant ceux d’amis ou de collègues sur Facebook.
“Tout a commencé par des messages privés provenant de comptes portant des noms familiers, parfois accompagnés de photos de profil d’amis ou de collègues. Mais lorsque j’ai vérifié ces comptes, j’ai constaté qu’ils venaient d’être créés et comportaient très peu de publications”.
Un d’entre eux lui a notamment posé des questions intrusives sur un collègue, tandis qu’un autre a tenté de l’entraîner dans un débat politique avant de lui envoyer un lien suspect.
“Le pire, c’est que certains de ces comptes tenaient un discours identique, comme s’ils étaient gérés par la même personne. L’utilisation de noms et de photos de profil réels rendait la supercherie encore plus difficile à détecter”, explique-t-il.
Sultan al-Samie, membre du Conseil politique d’Ansarallah, confirme que les jeunes sont pris pour cible massivement. Il a raconté à The Cradle l’histoire d’un jeune homme de Sanaa qui a admis avoir œuvré pour le Mossad après que l’agence a exploité son extrême pauvreté en lui offrant 250 dollars pour installer une application de caméra cachée et documenter son quartier, ses rues, ses ruelles, ainsi que ses superviseurs et ses responsables locaux.
“Les missions sont réparties sur des groupes d’environ 90 personnes. À chaque mission, les récompenses augmentaient : 300 dollars, puis 600 dollars, et finalement des sommes plus importantes pour des images et des vidéos plus détaillées”.
Samie avertit que le Mossad a déjà réussi à recruter plusieurs jeunes hommes et femmes ces derniers mois.
Selon une enquête confidentielle menée par The Cradle, des journalistes ont été chargés de fournir des rapports détaillés sur la place Sabeen de Sanaa, un lieu politiquement sensible et fréquemment visé par des frappes aériennes israéliennes. Les journalistes devaient notamment photographier les checkpoints, documenter l’utilisation des bâtiments et évaluer les infrastructures de télécommunications.
La guerre numérique s’invite dans les foyers.
Au-delà de l’espionnage et de la photographie clandestine, une violation plus silencieuse et systémique s’opère. Abdelhafidh Muajeb, spécialiste de la guerre psychologique, identifie deux failles dangereuses : les travailleurs africains sans papiers et la prolifération de plateformes logistiques non réglementées.
Il explique que la plupart de ces travailleurs sont entrés au Yémen de manière non officielle et sont désormais employés dans des lieux sensibles, comme les hôtels fréquentés par des fonctionnaires ou les bâtiments gouvernementaux, où ils peuvent accéder à des infrastructures critiques sans contrôle.
Autre sujet de préoccupation pour M. Muajeb : l’essor incontrôlé des applications de livraison dans les villes yéménites. Ces plateformes, qui sont souvent dépourvues de statut juridique clair et dont l’identité du propriétaire est inconnue, se sont immiscées dans la vie quotidienne et collectent des données personnelles détaillées : adresses des particuliers, données démographiques sur les familles, habitudes de consommation et même habitudes alimentaires.
“Ces plateformes opèrent dans l’ombre et se développent à l’aide de remises et de promotions numériques, sans aucun contrôle de la part des ministères des Transports ou des Télécommunications. Mais le danger vient des questions auxquelles personne ne répond : qui collecte ces données, où sont-elles stockées et entre quelles mains finissent-elles ?”
Samie abonde dans ce sens. Il affirme que la guerre du renseignement évolue vers des tactiques inédites et plus insidieuses. La main-d’œuvre migrante non réglementée et les applications de livraison viennent désormais compléter les opérations de déstabilisation numérique qui recrutent des Yéménites par le biais de fausses offres d’emploi, de numéros européens et américains, ainsi que de stratagèmes d’ingénierie sociale, tous au service d’agences de renseignement hostiles.
Des réseaux d’espionnage démantelés
Selon les agences de sécurité de Sanaa, entre 2015 et mars 2024, 1 782 cellules d’espionnage ont été démantelées et 25 665 personnes arrêtées pour collaboration avec des services de renseignement étrangers. En janvier 2025, les autorités ont annoncé l’arrestation d’un réseau d’espionnage au service du MI6 britannique et des services de renseignement saoudiens, chargé de saboter le soutien du Yémen à Gaza.
Quelques jours plus tôt, une cellule conjointe de la CIA et du Mossad a été appréhendée à Saada, alors qu’elle préparait des attaques contre des installations de drones et des centres de commandement. L’opération la plus importante a eu lieu en mai 2024, avec le démantèlement de l’“Unité 400”, un réseau d’espionnage américano-israélien opérant sur la côte ouest du Yémen.
Sa mission était d’infiltrer les défenses internes et de localiser les sites de lancement et de commandement des missiles. Ces arrestations ont porté un coup dur à la précision des frappes aériennes de Washington et de Tel-Aviv.
La loi du silence
Le Yémen est désormais engagé dans une guerre d’un autre genre, menée à coups de rumeurs, d’applications mobiles, d’ONG et d’offres d’emploi fictives. Washington et Tel-Aviv tentent de déstabiliser une société et un espace médiatique qui, jusqu’à récemment, passaient pour secondaires.
Mais les menaces conventionnelles s’intensifient également. Le 23 juillet, la chaîne israélienne Channel 14 a rapporté que l’armée d’occupation se tiendrait prête à lancer une “offensive majeure” contre le Yémen, dans l’attente du feu vert de l’élite politique israélienne. Selon ces propos, les services de sécurité de Tel-Aviv « œuvrent sans relâche à un plan d’offensive majeure » contre le gouvernement de Sanaa.
Pourtant, le Yémen continue de peser sur les équilibres régionaux, et la résistance yéménite ne se limite pas au domaine militaire. Elle est culturelle, informationnelle, et enracinée dans une société difficile à cartographier, à infiltrer ou à cerner.
Face à ces multiples menaces, le ministère de l’Information de Sanaa a lancé une campagne de sensibilisation intitulée “Midri” (argot yéménite signifiant “je ne sais pas”) sur des plateformes telles que Telegram, X, Facebook et Instagram.
Cette campagne appelle les citoyens à ne pas divulguer d’informations sensibles en ligne. Un compte dédié publie régulièrement des vidéos mettant en garde contre les écoutes téléphoniques, le phishing et les risques liés aux services satellitaires tels que Starlink, qui, selon les autorités, pourraient être exploités par des forces militaires hostiles.
Cette expression de la vie quotidienne est devenue un concept de cybersécurité et un pilier de la campagne pour la souveraineté du Yémen. Dans un pays où l’ambiguïté sert d’armure et l’évasion relève de l’instinct de survie, Midri est devenu bien plus qu’une simple réponse passive.
Midri est désormais un acte actif de résistance destiné à protéger la société yéménite des ingérences hostiles et à faire savoir que l’unité nationale n’est ni menacée ni négociable.
Source originale : https://thecradle.co/articles/cracking-sanaa-the-us-israeli-cyber-war-on-yemen
Source en français : https://ssofidelis.substack.com/p/briser-sanaa-la-cyberguerre-americano
URL de cet article : https://lherminerouge.fr/briser-sanaa-la-cyberguerre-americano-israelienne-contre-le-yemen-sofs-30-07-25/
















Il manque la période chrétienne depuis au moins 1840
Petit coup de patte à la Russie, a-t-il enquêté pour savoir si cela pouvait être vrai? Pas de rappel de…
Bon , ce n'st pas lui qui va nous expliquer comment décroitre!
il n'a pas lu le livre de Zucman!!
Très intéressant !