
La France insoumise a refusé de rencontrer Emmanuel Macron, contrairement aux autres forces du Nouveau Front populaire. Manuel Bompard, coordinateur du mouvement, explique pourquoi il considère qu’il s’agit d’un piège tendu par l’Élysée.
Entretien réalisé par Emilio MESLET & Cyprien CADDEO.
Vous réclamez toujours la nomination d’un premier ministre issu du Nouveau Front populaire (NFP). Dans le contexte actuel, à quoi ressemblerait son gouvernement ?
Sa base programmatique serait claire : le programme du NFP qui est sorti en tête aux législatives. Ensuite, avec l’ensemble des composantes de l’alliance et dirigé par Lucie Castets, ce gouvernement devra aller gagner des majorités à l’Assemblée. Lors de la séquence budgétaire, nous avons fait voter plus de 150 amendements par les députés. C’est possible !
Vous avez refusé de rencontrer Emmanuel Macron, à l’inverse des socialistes, des écologistes et des communistes qui ne veulent pas que la gauche apparaisse comme le facteur du blocage. N’est-ce pas le risque de votre stratégie ?
Emmanuel Macron devrait se tourner vers le bloc arrivé en tête pour lui demander de former un gouvernement. Mais les consultations à l’Élysée s’inscrivent après son allocution de jeudi, où il dit vouloir constituer un gouvernement d’union nationale. Y participer revient donc à envisager la participation à une grande coalition avec les macronistes et la droite. J’y suis hostile. Bien sûr, nous n’avons pas de majorité absolue et il faut, texte par texte, construire des compromis parlementaires. C’est la méthode que nous avons définie en juillet. Mais un pacte de non-censure, c’est-à-dire un programme commun avec Gabriel Attal et Bruno Retailleau, c’est autre chose. Il ne peut pas en être question.
Mais dans votre scénario, le gouvernement du NFP sera immédiatement censuré…
Il peut agir avant la censure et gagner du soutien populaire. Si la première mesure est d’augmenter le smic par décret, les autres devront assumer de faire tomber un gouvernement qui agit pour les salaires. Le rapport de force se mène avec le pays.
Dans nos colonnes, Fabien Roussel proposait, lundi, un « pacte social et républicain » pour que l’extrême droite ne « dicte » plus la politique du gouvernement. Qu’en pensez-vous ?
Je suis d’accord avec les mesures que le PCF met sur la table puisqu’elles sont dans le programme du NFP : abrogation de la réforme des retraites, augmentation du smic, hausse des salaires… Mais croyez-vous qu’il soit possible d’obtenir un accord sur cette base avec Gabriel Attal ? Soyons sérieux.
Le désaccord porte donc sur la stratégie plus que sur le fond…
Ça dépend avec qui. Lorsqu’Olivier Faure dit qu’il est prêt à renoncer à l’abrogation de la retraite à 64 ans pour une conférence de financement au bout de laquelle on verra ce qu’on décide, nous ne sommes pas d’accord. Il y a une majorité à l’Assemblée Nationale pour voter l’abrogration : pourquoi y renoncer ? Disons les choses franchement : soit le désaccord n’est qu’un désaccord de communication, et alors il ne sert à rien de crédibiliser l’opération politicienne de Macron qui se donne un rôle qui n’est pas le sien ; soit certains sont prêts à brader le programme du NFP pour rentrer dans une grande coalition sur la base d’un programme minimal de gouvernement, et ce serait une trahison du mandat que nous ont confié les électrices et les électeurs. Dans les deux cas, c’est grave !
Deux blocs sur les trois doivent, au minimum, se mettre d’accord pour que l’un gouverne, non ?
Emmanuel Macron pourrait dire à ses députés de ne pas censurer un gouvernement du NFP ! Il ne le fait pas. Imaginez à quoi ressemblerait le pays s’il y avait un gouvernement allant des insoumis aux Républicains ? La seule force d’opposition serait le RN. C’est arrivé en Italie et qui dirige le pays ? L’extrême droite. Ce serait un suicide pour la gauche. Le pacte de non-censure se retournera contre le PS : Macron peut nommer quelqu’un de droite et demander un pacte de non-censure avec Bruno Retailleau à l’Intérieur. Je souhaite bon courage à ceux qui, à gauche, vont dire qu’il ne faut pas censurer un tel gouvernement.
Emmanuel Macron a balayé l’hypothèse d’une démission. N’est-ce pas hasardeux de tout miser sur sa seule décision ?
La nomination d’un gouvernement est aussi la décision d’une personne. Nous sommes prêts à gouverner si Macron se tourne vers nous. Sinon, j’assume de dire que la solution passe par son départ. Près de 65% des Français sont d’accord avec moi.
Il y a dix jours, Jean-Luc Mélenchon évoquait une candidature commune de la gauche, mais sans le PCF et l’aile droite du PS. Avez-vous entériné la mort du NFP ?
On se prépare à l’hypothèse d’une présidentielle anticipée. La Constitution parle d’un délai de 20 à 35 jours avant le scrutin, donc ça nécessite d’avoir anticipé les choses. Dans cette hypothèse-là, nous ferons une proposition de candidature commune. Au vu des 22 % réalisés par Jean-Luc Mélenchon il y a deux ans, c’est légitime et de notre responsabilité de proposer une candidature issue de nos rangs. Nous n’excluons personne, mais nous avons écouté ce que les uns et les autres disent. Fabien Roussel a déclaré que s’il devait à nouveau être candidat (dans sa seule circonscription du Nord – NDLR), ce serait sans les insoumis. Quant à l’aile droite du PS, je ne ferai pas l’offense de vous rappeler la violence de leurs prises de position contre la FI.
Une gauche divisée, dans une campagne express, est-ce l’assurance d’une défaite ?
L’assurance, non. Évidemment, plus la candidature est commune, plus le chemin est court. Mais il y a aussi un chemin dans l’hypothèse de plusieurs candidatures. Une campagne, c’est un moment de politisation du pays, dans lequel la gauche peut susciter de l’enthousiasme et une mobilisation collective. Certains redoutent que Marine Le Pen l’emporte dans une présidentielle anticipée. Mais je ne vois pas en quoi attendre 2027 nous garantirait un moindre risque de défaite. Surtout si la gauche se fourvoie dans une grande coalition avec les macronistes.
Le NFP est-il au bord de l’explosion ?
Le NFP, c’est un programme et des candidatures communes aux dernières législatives. Le programme va continuer à vivre, les insoumis le défendront, quoiqu’il arrive. Le NFP ne va donc pas mourir. Le problème, c’est la difficulté de certains à rester fidèles aux engagements programmatiques et stratégiques qu’ils ont pris devant le peuple.
Certaines initiatives autonomes de la FI ont braqué vos partenaires, comme sur la destitution de Macron ou la proposition de loi sur l’abrogation du délit pénal d’apologie du terrorisme…
95 % dans l’électorat insoumis, 80 % chez les communistes et 70 % chez les écologistes et les socialistes sont pour qu’Emmanuel Macron démissionne. On ne peut pas nous reprocher de porter une proposition majoritaire à gauche. Quant au délit d’apologie du terrorisme, lorsqu’il a été inscrit dans le code pénal plutôt que dans le code de la presse en 2014, les écologistes et le PCF s’y étaient opposés en première lecture. Je n’ai pas l’impression que nous soyons isolés. Nos partenaires font une erreur en contribuant à des campagnes de stigmatisation initiée par les macronistes, la droite ou l’extrême droite. Le sujet, c’est la défense des libertés fondamentales. Et c’est une boussole que la gauche ne doit jamais lâcher.
Emmanuel Macron a annoncé qu’une loi spéciale serait déposée d’ici le 15 décembre pour reconduire les recettes du budget 2024 pour 2025. Votre groupe va-t-il la voter ?
On ne s’y opposera pas, car il s’agit de pouvoir garantir la continuité de recettes, qui sont indispensables. Nous allons porter, par amendement, l’idée que cette loi spéciale doit inclure la réindexation sur l’inflation du barème de l’impôt sur le revenu.
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