
Alors que Majdouline B. conteste en justice sa révocation de la Pitié-Salpêtrière à Paris pour avoir porté un couvre-chef sanitaire, ses soutiens dénoncent un acharnement contre cette infirmière en raison de l’appartenance religieuse qui lui est prêtée par son employeur.
Par Eugénie BARBEZAT
Majdouline B. ne partagera pas la traditionnelle galette des rois avec ses collègues de la Pitié-Salpêtrière. L’infirmière, entrée dans cet hôpital public parisien en 2018 à l’issue de ses études, a été révoquée de ses fonctions à l’issue d’un conseil de discipline de trois heures devant 14 personnes, le 13 octobre dernier.
Depuis le 10 novembre, la jeune femme a donc perdu son emploi et a vu sa fille en bas âge renvoyée de la crèche réservée aux enfants du personnel. Qu’a donc fait de si grave cette soignante, dont les soins et la relation avec les patients n’ont jamais souffert de manquement, pour mériter la sanction la plus grave de la fonction publique ?
Selon l’AP-HP, elle est coupable d’« avoir porté une tenue inappropriée et avoir manifesté un refus réitéré de la retirer ». En cause, le port d’un calot médical en tissu, accessoire de la tenue professionnelle des soignants, obligatoire dans certains services, et que les infirmières avaient sur la tête en permanence durant la période du Covid.
« On me révoque pour mon apparence, pas pour mon défaut de compétences », déplore Majdouline B., qui estime avoir « subi un véritable acharnement qui a commencé en décembre 2024, quand la direction a soudain décidé que plus personne ne devait avoir de couvre-chef ».
Au début, l’argument avancé à Majdouline B. pour cette nouvelle consigne était celui du respect de la laïcité et de l’exigence de neutralité. Pourtant, pour la jeune femme qui n’affiche ni ne revendique aucune appartenance religieuse, « en aucun cas le calot, qui fait partie de notre tenue professionnelle, n’est un signe religieux. Pour moi, c’est un outil d’hygiène ».
Convoquée à six reprises elle a, à chaque fois, demandé les textes qui justifiaient l’interdiction du port du calot dans son service. Sans succès. « L’administration m’a soutenu qu’elle n’avait pas à le faire », précise l’infirmière, qui a dans un premier temps reçu un blâme.
Une chasse aux sorcières
« Aujourd’hui, je demande ma réintégration et qu’on arrête cette chasse au calot qui est une chasse aux sorcières. J’ai décidé de me battre car j’estime que je n’ai rien à me reprocher », affirme Majdouline B., qui a contesté sa révocation devant le tribunal administratif de Paris.
Lors de l’audience en référé, le 23 décembre, l’AP-HP a maintenu sa position en présentant des raisons d’hygiène, issues d’un document de 2014 du Comité de lutte contre les infections nosocomiales, pour justifier sa demande de ne pas porter le calot en permanence. Me Lionel Crusoé, l’avocat de l’infirmière révoquée, a toutefois réfuté le risque de contamination, arguant des vertus prophylactiques de cet accessoire obligatoire dans certains services où les exigences en matière d’hygiène sont renforcées.
Me Crusoé a également affirmé que, « s’il est normal qu’une administration impose des exigences vestimentaires dans un hôpital, une fonctionnaire infirmière doit pouvoir exercer ses fonctions sans faire l’objet de suspicion systématique ou d’instructions variables », rappelant que « plusieurs autres soignants ayant la même pratique ne font pas l’objet des mêmes poursuites disciplinaires ».
C’est précisément cette raison qui a amené la Ligue des droits de l’homme (LDH) et l’union syndicale Solidaires à intervenir dans la procédure judiciaire. L’ONG et le syndicat voient dans la sanction infligée à cette infirmière une discrimination « en raison de l’appartenance religieuse qui lui est prêtée par son employeur ».
« Identifier chez chaque personne les raisons réelles du port d’un accessoire professionnel est une atteinte à la vie privée. Aujourd’hui, c’est le calot, demain ce sera quoi ? On dira que certaines personnes portent trop leur blouse et que cela signifie quelque chose ? On mesurera la taille des blouses ? » interroge Marion Ogier, avocate et membre du conseil national de la LDH. Pour elle, il s’agit d’« une affaire de discrimination déguisée puisque la seule personne qui est concernée par cette révocation est d’apparence maghrébine, donc supposément musulmane ».
Les hommes épargnés par les sanctions
Cette injonction ciblée pourrait bien aussi revêtir un caractère sexiste. « J’ai des collègues hommes qui portent un calot en permanence pour masquer une calvitie naissante ou tout simplement parce qu’en l’absence de cheveux ils ont froid », illustre Nicolas, élu CGT AP-HP à l’hôpital Tenon. Or, aucun homme portant le calot ne s’est vu obligé de le retirer ni sanctionné pour l’avoir « trop porté ».
Tayeb Khouira, secrétaire national de l’union syndicale Solidaires, dénonce lui aussi « l’arbitraire managérial à l’hôpital public » et « les dérives de directions qui sanctionnent au lieu de dialoguer, qui stigmatisent au lieu de protéger. Et qui détournent le principe de laïcité pour fructifier des décisions discriminatoires ».
Effectivement, si la raison officielle de la révocation de Majdouline B. ne fait référence qu’à des raisons d’hygiène, l’AP-HP, qui refuse toutefois de commenter un cas individuel, indique à l’Humanité que, « conformément à la jurisprudence, l’administration peut, même en l’absence du port d’un signe manifestement religieux, procéder à la qualification de ce qui est religieux en tenant compte des circonstances et notamment du caractère permanent du port de ce signe et de la persistance et de l’intransigeance dans le refus d’y renoncer ».
« Neuf collègues ont quitté l’établissement humiliées »
Hélas le cas de Majdouline B. n’est pas isolé. « Depuis plusieurs mois, les directions hospitalières sont en croisade contre des ”bouts de tissu” : les couvre-chefs sont examinés à la loupe, mesurés et sujets à suspicion », dénonce Blandine Chauvel, assistante sociale à l’hôpital de la Pitié Salpêtrière et représentante du personnel SUD santé.
« Dans mon hôpital, on a recensé vingt collègues victimes de cette chasse aux calots depuis début 2025. Neuf ont quitté l’établissement, humiliées et poussées à la démission, ou parce que leur contrat n’a pas été renouvelé ou qu’elles ont subi une sanction à cause de ce qu’elles avaient sur la tête. C’est un phénomène qui dépasse le cadre de la Pitié Salpêtrière, les personnels de 16 hôpitaux en région parisienne vivent des situations similaires. Il y aurait également des cas à Lyon, Marseille, Rennes, Chalon-sur-Saône. Certains services ont été obligés de fermer des lits, ayant fait fuir leur personnel. »
Deux aides-soignantes exerçant en Seine-Saint-Denis racontent avoir assisté à une scène humiliante au sein de leur établissement : « Une collègue s’est vue forcée d’enlever son calot devant tout le monde alors qu’elle souffre d’une alopécie qui la complexe beaucoup ». « À l’AP-HP, les soignantes ayant subi une chimiothérapie sont désormais obligées de faire constater tous les six mois par la médecine du travail que l’état de leur cuir chevelu justifie le port d’un couvre-chef », rapporte de son côté Blandine Chauvel.
« Chez nous aussi, depuis début 2025, la chasse aux calots est ouverte à grand renfort de règlement intérieur et d’un livret précisant la tenue autorisée, témoigne Sébastien, aide-soignant à l’institut Gustave-Roussy. On a l’impression que les directives de l’hôpital public se répercutent sur notre établissement et sur le privé non lucratif en général. La montée de l’extrême droite et les accusations récurrentes de séparatisme visant nos concitoyens musulmans ne me semblent pas étrangères à cette répression. »
Une dégradation constante des conditions de travail
En attendant, cette obsession a un véritable impact sur le fonctionnement des hôpitaux, déjà mis à mal par les coupes budgétaires répétées. « Pendant que l’on focalise l’attention sur ces affaires de couvre-chefs, on détourne l’attention des personnels sur la dégradation constante de leurs conditions de travail et le manque chronique de moyens. À la Pitié, on manque du matériel le plus essentiel comme des thermomètres. On ne peut pas poser nos congés car le sous-effectif est chronique », dénonce Blandine Chauvel.
« Notre institution nous maltraite, résume Hugo, responsable CGT à l’hôpital Tenon. Chez nous, alors que le personnel paramédical est au-delà du sous-effectif avec huit personnes pour 18 postes, on demande aux soignants qui portent le calot de faire dépasser une mèche de cheveux pour prouver que ce n’est pas utilisé comme signe religieux. »
Cette affaire témoigne d’un climat qui dépasse largement le cadre de l’hôpital, comme le pointe Sébastien, élu SUD Poste dans les Hauts-de-Seine : « En ce moment, à la Poste et à la RATP, on cible, harcèle et sanctionne des personnes en raison de leur apparence et de leur religion supposée, au prétexte de laïcité, de sécurité ou d’hygiène. C’est du racisme pur et simple. Ce poison est instillé pour diviser les travailleurs et faire diversion alors que l’on est en train de saborder les services publics. »
Dans ce contexte, la décision du juge administratif, attendue d’ici une semaine, concernant la réintégration de Majdouline B. sera très scrutée. La justice devra dans un second temps se prononcer sur le fond.
°°°
URL de cet article: https://lherminerouge.fr/infirmiere-radiee-pour-avoir-porte-le-calot-on-me-revoque-pour-mon-apparence-h-fr-28-12-25/
