La France à la tête des exercices navals conjoints avec les États-Unis et le Japon en mer des Philippines. (NEO – 25/02/25)

Pacific Steller 2025

Par Vladimir Terehov

Du 8 au 18 février de cette année, d’importants exercices conjoints des forces navales des États-Unis, du Japon et de la France, nommés Pacific Steller, se sont déroulés en mer des Philippines.

Les premières annonces concernant ces manœuvres faisaient également état de la participation de l’Australie et du Canada. Cependant, leurs navires – un destroyer et une frégate respectivement – se trouvaient à ce moment-là de l’autre côté de l’archipel philippin, dans la mer de Chine méridionale. Aux côtés de la marine philippine, ils étaient engagés dans des opérations similaires, à savoir la « démonstration de leur capacité à garantir la liberté de navigation dans la région Indo-Pacifique face à diverses menaces » (dont l’origine ne fait guère de doute). Toutefois, leurs manœuvres n’étaient pas officiellement intégrées au cadre de Pacific Steller.

La participation des différentes forces à Pacific Steller

La force navale la plus imposante déployée en mer des Philippines était sans conteste celle des États-Unis

Commençons par la France, qui était désignée comme l’organisatrice principale de ces exercices, tandis que les groupes navals de la 7e flotte américaine et de la marine japonaise s’y sont « ralliés ». La France était représentée par un important groupe naval, mené par le fleuron de sa marine, le porte-avions à propulsion nucléaire Charles de Gaulle. Ce groupe comprenait également un destroyer, deux frégates, un navire de soutien logistique ainsi que deux avions de patrouille maritime. Fin novembre dernier, Charles de Gaulle avait quitté Toulon pour une mission de cinq mois dans les eaux de l’Indo-Pacifique.

Il est à noter qu’il s’agissait de la première apparition d’un porte-avions français dans l’océan Pacifique depuis 1968, époque où le Clemenceau avait assuré la couverture des essais nucléaires français dans certaines îles du Pacifique. En revanche, Charles de Gaulle avait déjà navigué dans l’océan Indien, notamment lors des exercices La Pérouse, auxquels participent également les forces navales des quatre pays du Quad (États-Unis, Japon, Inde et Australie).

La marine japonaise, quant à elle, a déployé le porte-avions Kaga, accompagné d’un destroyer et d’un avion de patrouille maritime. Il convient d’apporter quelques précisions sur le Kaga, tant son évolution illustre les dynamiques stratégiques en cours dans l’Indo-Pacifique. Mis en service en 2017, ce navire est le second d’une série de porte-hélicoptères initialement conçus pour être convertis ultérieurement en porte-avions légers. L’objectif était de les équiper des avions de combat américains F-35B de cinquième génération, à décollage court et atterrissage vertical (Short Take-Off and Vertical Landing, STOVL), qui étaient alors en phase finale de développement.

Le Kaga a déjà subi les modifications nécessaires et, à la fin de l’année dernière, une série d’opérations d’appontage et de décollage de F-35B a été réalisée sur son pont par des pilotes américains, près de la base navale de San Diego. D’ici 2027, la marine japonaise intégrera officiellement deux porte-avions dotés d’escadrilles de F-35B, marquant ainsi le retour du Japon dans le domaine de la projection de puissance maritime depuis la Seconde Guerre mondiale. Cet élément confère une importance stratégique particulière à la participation du Kaga aux exercices Pacific Steller.

Cependant, la force navale la plus imposante déployée en mer des Philippines était sans conteste celle des États-Unis. Leur groupe comprenait le porte-avions Carl Vinson, dont le tonnage et l’arsenal dépassent plus du double ceux du Charles de Gaulle et sont quatre fois supérieurs à ceux du Kaga. L’escorte américaine était composée d’un croiseur, de deux destroyers, d’un sous-marin nucléaire d’attaque et d’un avion de patrouille maritime.

Les motivations et objectifs des participants à Pacific Steller, notamment la France

Les objectifs officiels et la justification de cette opération d’envergure ont été exposés dans un communiqué publié la veille des exercices par l’ambassade de France aux États-Unis. En ce qui concerne les objectifs purement militaires, il est indiqué qu’ils se résument à « renforcer l’interopérabilité opérationnelle et la compréhension mutuelle » entre les marines des trois participants. Quant aux motivations politico-stratégiques de Pacific Steller, le communiqué emploie des expressions telles que « prévenir toute crise », « renforcer la capacité de réponse aux menaces hybrides », « garantir l’intégrité de l’espace » et « assurer la primauté du droit ».

Il est également souligné que la France est une « nation de l’Indo-Pacifique ». Une explication de cette affirmation peut être trouvée dans un commentaire de l’agence d’information spécialisée Naval News. Il y est précisé que la France possède « sept territoires dans cette région, où vivent 1,6 million de citoyens français ». Notons que la superficie terrestre de ces « territoires » est infime par rapport à celle de la métropole, mais la spécificité du droit international en vigueur confère à la France plus de 90 % de sa Zone économique exclusive dans cette partie du monde. Un potentiel dont l’importance est difficile à surestimer.

En ce qui concerne les récents troubles en Nouvelle-Calédonie, on laisse entendre de manière à peine voilée que la Chine y joue un rôle en sous-main. « Alors, entraînons-nous avec les Japonais et les Américains en mer des Philippines pour bloquer l’accès des navires commerciaux et militaires chinois aux eaux du Pacifique à travers les détroits de la « première chaîne d’îles ». » D’autant que Pékin s’est récemment intensifié son activité dans les petits États insulaires du Pacifique.

Quant à la participation des États-Unis et du Japon à Pacific Steller, on peut affirmer avec certitude que pour ces deux nations, de tels exercices sont devenus presque une routine, justifiée par leur perception de l’émergence de la Chine comme l’une des principales puissances de la région indo-pacifique (et du monde en général). Pour Washington et Tokyo, Pacific Steller représente un événement important, mais qui reste l’un des nombreux exercices de ce type.

Sur certaines questions qui restent sans réponse

Cependant, pour le groupe naval français, ces exercices ne constituent qu’une étape parmi d’autres dans le cadre d’une mission de cinq mois dans la région indo-pacifique. Une mission menée selon un plan « individuel » mais aussi en coordination avec chacun des partenaires mentionnés plus haut (et pas seulement eux). Une attention particulière doit être portée à l’annonce d’une « visite à Okinawa », une préfecture japonaise (l’une des 47), qui englobe l’archipel des Ryūkyū, dont les îles méridionales se situent à proximité immédiate de la zone sensible du détroit de Taïwan. Sur ces îles, la construction de nouvelles infrastructures militaires destinées aux « Forces d’autodéfense du Japon » a déjà commencé, et la situation qui s’y développe est depuis longtemps une source de tensions dans les relations sino-japonaises.

Quel message la France envoie-t-elle donc à la Chine en planifiant cette « visite à Okinawa » avec son porte-avions ? Pourquoi Paris s’implique-t-il dans des tensions aussi risquées à l’autre bout du monde ? Des tensions qui, contrairement à ce que l’on aurait pu croire à la lumière des escapades « groenlando-canadiennes » du président D. Trump, ne sont pas reléguées au second plan par la nouvelle administration américaine. Bien au contraire, tout indique que la situation dans l’Indo-Pacifique restera, à moyen et long terme, une priorité absolue de sa politique étrangère.

Un des dernières manifestations de cet engagement est l’appel téléphonique entre le secrétaire à la Défense P. Hegset et son homologue philippin (juste avant le début de Pacific Steller), lors duquel ce dernier a reçu la confirmation de « garanties inébranlables » de soutien face aux défis rencontrés en mer de Chine méridionale. Dans le même temps, le passage de deux navires de guerre américains à travers le détroit de Taïwan a été signalé. Ce fait est d’autant plus notable qu’il s’agit du premier transit de ce type sous la nouvelle présidence américaine.

Quant à l’engagement croissant de la France dans la région indo-pacifique, au-delà des risques inutiles qu’elle pourrait encourir, il soulève aussi la question de la cohérence avec les déclarations répétées du président E. Macron affirmant que la France refuse toute division de l’Indo-Pacifique en blocs antagonistes. Cette question, comme les précédentes, reste aujourd’hui sans réponse claire.

Pendant ce temps, le Royaume-Uni, allié de la France dans la nouvelle « Entente 2.0 », s’est montré bien plus réactif face à l’évolution rapide de la situation internationale. Londres a été le premier en Europe à percevoir les implications de la victoire du « trumpisme » aux États-Unis et a entamé un rapprochement avec son principal adversaire, la Chine. C’est dans ce contexte que Pékin a accueilli, en octobre 2024, le ministre britannique des Affaires étrangères D. Lammy, suivi, en janvier 2025, par la ministre des Finances R. Reeves.

De son côté, la Chine (comme d’ailleurs le Japon) intensifie également son engagement en Europe. Un exemple frappant en est la tournée du ministre chinois des Affaires étrangères Wang Yi au Royaume-Uni, en Irlande et à la Conférence de Munich (avec une visite ultérieure à Johannesburg). Un événement majeur qui mérite une analyse spécifique.

Enfin, il serait prématuré d’exclure les principales nations européennes du jeu stratégique mondial en cours. D’autant plus que certaines forces « pro-européennes et patriotiques » semblent gagner du terrain dans plusieurs pays du continent. Nous ne pouvons que leur souhaiter du succès dans la conquête des leviers de pouvoir essentiels afin de promouvoir la paix et la prospérité sur l’ensemble du territoire européen.

Et si l’on doutait encore du rôle clé que l’Europe peut jouer dans ce contexte, il suffit de rappeler l’organisation par la France des exercices Pacific Steller. Un engagement militaire d’envergure, qui plus est, à une distance considérable de son propre territoire.

Vladimir Terekhov, expert sur les problèmes de la région Asie-Pacifique

Source : https://journal-neo.su/fr/2025/02/25/la-france-a-la-tete-des-exercices-navals-conjoints-avec-les-etats-unis-et-le-japon-en-mer-des-philippines/

URL de cet article : https://lherminerouge.fr/la-france-a-la-tete-des-exercices-navals-conjoints-avec-les-etats-unis-et-le-japon-en-mer-des-philippines-neo-25-02-25/

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