
Par Kate STENT
Après plus de cinquante années de silence, Joseph le Galèze publie un livre sur ses deux ans de mobilisation forcée en Algérie. Lui, l’anti-guerre, livre un récit sans fard sur cette expérience, qui alimente encore ses cauchemars.
Un jour de début août, Joseph le Galèze pousse la porte des bureaux d’ Ouest-France , à Saint-Nazaire, pour déposer l’exemplaire du livre qu’il vient de publier. « Depuis que ma femme est décédée, j’écris » , explique-t-il. Deux semaines plus tard, le rendez-vous est pris, chez lui, à Saint-Brevin-les-Pins.
Avec sa chemise en jean et ses épaules carrées, on lui donne dix ans de moins que sur la photo vignette publiée en quatrième de couverture. Joseph le Galèze se lance, peu assuré : « De la guerre d’Algérie, je n’en ai jamais parlé, jusqu’à l’âge de 70 ans. » Le Brévinois en a aujourd’hui 84 et de son témoignage, il vient d’en faire un livre. Il y raconte ses deux années passées « sur le piton » d’Aïn Toutia, une colline située dans l’Ouarsenis, massif montagneux du nord-ouest de l’Algérie. De janvier 1960 à décembre 1961, il vivra au rythme des combats, isolé sur ce caillou, en compagnie d’une centaine d’autres hommes, Français et Algériens.
« Nous avons été abandonnés »
« La vie sur le piton et dans le djébel (1) a fait de moi un homme de guerre, écrit Joseph le Galèze. Comme la majorité des appelés, j’ai participé à la tuerie, j’ai laissé torturer des hommes, j’ai laissé violer des femmes. Il est facile de dire que celui qui n’empêche pas le mal le cautionne. En Algérie, c’est la guerre, la torture est également omniprésente chez l’ennemi […] À moins de déserter, comme de nombreux appelés ont eu le courage de faire, on est prisonnier du système. »
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Assis à la table de la salle à manger, les yeux de Joseph le Galèze se perdent dans le vide. Puis son regard se durcit. « Cinquante ans plus tard, je continue de faire des cauchemars de l’Algérie. Des soldats qui violent des filles de 12 ou 13 ans, ça vous reste en mémoire. Nous avions 20 ans, nous étions des gens tirés de leurs campagnes, regrette-t-il. Nous avons été abandonnés là, sur ce piton, sans foi ni loi, avec des gradés qui n’étaient pas des modèles… »
Il explique son demi-siècle de silence par la « honte » . Et sa décision de témoigner par les encouragements de sa fille : « Elle m’a poussé à écrire un livre, je lui ai dit que j’étais d’accord, mais uniquement à destination des membres de la famille. Tant que ma femme était là, je refusais de publier ces souvenirs. Mais elle est décédée il y a quatre ans, et franchement, je n’en ai plus rien à faire. J’attends juste de la retrouver… »
« Que sont devenus ceux qui violaient ? »
Dans ce livre de 109 pages, édité par Le lys bleu, Joseph le Galèze raconte, avec une étonnante précision, l’horreur, la camaraderie, les excès d’alcool, les copains morts et les crises de folie. « Que sont-ils devenus, ceux-là qui violaient ? Ceux-là qui torturaient ? Comment ont-ils vécu après ? » , s’interroge-t-il.
Lui, à la démobilisation, il a rejoint Paris, cherchant à mettre le plus de distance possible entre son père et lui. « Je suis né en 1939 dans une ferme du Morbihan. Mon père, prisonnier de guerre en Allemagne, est revenu en 1946. Quand il est arrivé, une petite sœur était née… Et après ça, ça a été l’enfer, raconte le Brévinois . À cette époque-là, on ne divorçait pas. Mon père est mort à 93 ans, ma mère à 86 ans et je ne les ai jamais vus entretenir une conversation. »
Joseph le Galèze fera carrière à la Sécurité sociale, à Paris. Il y rencontre son épouse et devient père de deux enfants. Sa femme le pousse à se sociabiliser, à intégrer des associations, lui, l’être taiseux. « Enfin voilà, c’est ma vie, quoi. Je ne sais pas ce que vous allez faire de tout ça, conclut l’octogénaire. C’est vieux. Ça n’intéresse plus personne. Mais ce que je raconte dans ce livre, c’est la vérité. C’est comme ça que ça s’est passé en Algérie. »
Aïn Toutia, la guerre d’Algérie, par Joseph le Galèze, éditions Le lys bleu, 13, 20 €.
(1) Nom désignant une région montagneuse se situant en Afrique du nord ou au Moyen-Orient.
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