
© Benjamin König
Camp de réfugié sahraoui d’Ausserd, Tindouf (Algérie), envoyé spécial.
Passé le mur d’enceinte ocre du siège de la wilaya d’Ausserd, un majestueux arganier trône dans la cour intérieure. Sur son tronc noueux, un petit drapeau a été dessiné. Un triangle rouge sur la gauche, trois bandes noires, blanche et verte : le novice le confondrait aisément avec celui de la Palestine. Mais celui-là comporte un croissant et une étoile rouges en son centre.
Cette bannière est celle de l’exil : voici cinquante années précisément qu’une partie du peuple sahraoui a trouvé refuge ici, dans ce reg du Sahara pourtant réputé inhabitable. Bobbih, traducteur du Front Polisario, est arrivé ici en 1975. Il n’a jamais perdu son solide sens de l’humour. « Ausserd, Smara, El Aioun, Dakhla, Boujdour : on a gardé les noms des wilayas (division administrative – NDLR) de notre pays dans les territoires occupés. Comme ça, quand on retournera chez nous, on ne sera pas perdus ! » sourit-il.
Chez les Sahraouis, ce sont les femmes qui gèrent tout
Sur la gauche, une porte donne sur une salle de réception, ceinte de sofas de velours rouge. Voici la gouverneure d’Ausserd, une des cinq wilayas des camps de réfugiés de la République arabe sahraouie démocratique (RASD), situées à quelques dizaines de kilomètres de la ville algérienne de Tindouf, dans l’extrême sud-ouest du pays. Une zone administrée par le Front Polisario, né en 1973, qui a créé la RASD en 1976, dans la foulée de l’exil.
Khira Boulahi est madame LA gouverneure, et c’est important. Chez les Sahraouis, ce sont les femmes qui gèrent tout ou presque : « L’administration, les affaires sociales, la jeunesse, la santé, la culture, énumère-t-elle. Nos deux difficultés principales sont le soin et l’eau, pourvoir aux besoins en produits de première nécessité demande une gestion précise et adéquate. Le plus dur est de ne pas pouvoir répondre à la demande d’un citoyen. » Car tout ou presque doit être importé jusque dans ce coin de désert « où il n’y avait rien ».
La seule richesse économique, « ce sont les cheptels, surtout les chèvres et des dromadaires. Il existe quelques projets de pisciculture, des poulaillers. Nous voudrions que chaque famille ait un potager ». Des potagers, dans ce désert sec et soumis à des tempêtes dévastatrices ? « Oui, c’est possible, répond Khira Boulahi, surtout quand il y a des arbres. » Car la terre peut être fertile lorsqu’elle est irriguée.
Un tiers des enfants en malnutrition chronique
Au siège du Croissant-Rouge sahraoui (CRS) au sein de la cité administrative de Rabouni, des centaines de conteneurs font office de mur d’enceinte de l’immense terrain où sont stockés des milliers de sacs de nourriture du programme alimentaire mondial. Farine, légumineuses, riz, sucre et huile : près de 80 % de la population des camps est ainsi approvisionnée, grâce à l’aide internationale, « 78 % de la population est en vulnérabilité alimentaire, un tiers des enfants en malnutrition chronique, 75 % des femmes en anémie chronique », détaille le président du CRS, Bouhbeini Yahya.
Il est inquiet : l’année dernière, les financements ont baissé, et l’ONU a lancé un appel à contribution exceptionnelle. Et avec le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche l’aide internationale pourrait encore chuter, même si « celle que nous recevons vient surtout du HCR (Haut-Commissariat aux réfugiés – NDLR), et surtout de l’Algérie, avec 30 % environ, puis de l’Espagne, l’Italie, la Suisse ou un peu la France… ».
Quelques heures plus tard, à la tombée du soleil, sous un abri de tôle où sont entassés des grands sacs de 50 kg et des bidons estampillés Nations unies, quatre femmes patientent. Les enfants jouent à côté, en attendant qu’une responsable supervise la distribution. Les paniers sont distribués : 16 kg, dont 12 de céréales. Ce qui manque le plus, ce sont les produits frais, fruits et légumes.
Une seule source d’eau pour tous les camps
Non loin, au milieu de maisons de parpaing brut éparses et des tentes traditionnelles, les chaïmas, un vieil homme arrive avec son âne. Sur la carriole, deux gros jerricans, autour desquels se pressent quelques adolescents. Un petit appoint en sus de l’eau distribuée par le service de la wilaya, rigoureusement rationnée.
Pour tous les camps, la seule source d’eau locale est un puits dans la nappe phréatique située dans la wilaya voisine de Smara. « Au début, on puisait à 15 ou 20 mètres ; désormais c’est à 40 mètres », explique Bobbih. Ce dernier précise ce rôle primordial tenu par les Sahraouies : « Chaque homme, depuis sa jeunesse jusqu’à sa mort, est un combattant. Pas un soldat : un combattant, car nous défendons une cause, celle de notre peuple. Alors ce sont les femmes qui ont dû s’occuper de tout », explique-t-il.
Car la vie quotidienne – ou la survie – dans les camps de réfugiés n’occulte jamais ce qui se passe à une cinquantaine de kilomètres de là, vers l’ouest. Bientôt cinq ans que la guerre a repris. Après un cessez-le-feu en 1991, qui devait être suivi d’un référendum d’autodétermination qui n’a jamais eu lieu malgré la présence des Nations unies avec la Minurso (Mission des Nations unies pour l’organisation d’un référendum au Sahara occidental), les combats ont repris depuis 2020. Et ils sont meurtriers.
Colonisation et nettoyage ethnique
Au siège de l’Association des familles de prisonniers et de disparus sahraouis, créée en 1989, le guide, Saleh, énumère les crimes commis par les autorités marocaines, qui dépensent sans compter pour assurer militairement et diplomatiquement la mainmise sur les territoires occupés du Sahara occidental : « Les milliers d’arrestations arbitraires, la colonisation et le nettoyage ethnique, les prisonniers politiques, dont le nombre varie. »
Depuis les camps de réfugiés de Tindouf, les combattants lancent des opérations contre les positions marocaines, dans les territoires libérés, une bande de terrain qui va de la frontière algéro-marocaine jusqu’au Mur des sables. Immense construction, la seconde plus importante de l’humanité après la muraille de Chine, avec des guérites tous les 5 à 6 kilomètres.
Pour un coût économique faramineux de plusieurs dizaines de millions d’euros par mois, environ 150 000 soldats déployés, et une technologie militaire souvent originaire d’Israël, qui assiste le Maroc dans sa politique de colonisation depuis plus de quarante ans. L’autre allié de longue date ? La France.
La France officielle bloque la résolution du conflit
Au musée national de la Résistance sahraouie, qui raconte l’histoire du peuple depuis son mode de vie bédouin d’avant la colonisation jusqu’à la lutte actuelle du Front Polisario, un amas de métal trône dans la cour intérieure. Les débris d’un avion. Pas n’importe lequel : un Jaguar français, abattu en 1977 alors qu’il bombardait les positions sahraouies.
Puis, dans un bâtiment attenant, des rangées de blindés, français là aussi. Tous capturés et exhibés fièrement par les Sahraouis. Au siège de la wilaya d’Ausserd, Khira Boulahi l’a d’ailleurs dénoncé, au sujet de la récente reconnaissance par Emmanuel Macron de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental : « Nous n’avons pas été surpris. La France officielle a toujours été partie prenante, l’un des pays qui bloquent toute résolution globale du conflit sahraoui. »
Mais aujourd’hui un élément nouveau a rendu la lutte militaire plus déséquilibrée : les drones. Leur acquisition par le Maroc auprès d’Israël et de la Turquie rend la zone extrêmement dangereuse. Depuis 2020, ils ont fait plus de 300 victimes, « dont au moins 127 civils tués », précise le guide, Saleh. Impossible aujourd’hui pour les journalistes de s’approcher du Mur et ses zones de combat : les drones rendent le déplacement bien trop risqué. D’autant que la zone est minée : près de 10 millions d’engins antichars ou antipersonnel polluent le désert.
Des équipages de démineurs partent régulièrement en mission, avec l’aide d’ONG ou de l’ONU. Sinon, seuls les combattants sahraouis s’y rendent. Le diplomate Brahim Mokhtar, ambassadeur de la RASD en Asie, confirme à l’Humanité : « Nous pouvons acheter des drones nous aussi. C’est une question de temps. » Contemplant les camps qui s’étendent à perte de vue, Bobbih lâche, pensif : « Cinquante ans que nous sommes là. Ça a bien changé quand je regarde tout cela. Nous avons tout construit dans le désert, nous avons même un peu de confort. Mais ce n’est pas notre terre. »
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