Surveillance algorithmique : le Conseil d’État offre une victoire partielle à Amazon(H.fr-30/12/25)

Pour la CGT Amazon, la décision du Conseil d’État de ne pas sanctionner l’usage des scanners « est très préoccupante car elle banalise la mise sous pression algorithmique » des employés.
© Jean-Christophe VERHAEGEN / AFP

Saisie par le géant du e-commerce, l’institution vient d’amoindrir la sanction infligée par la Cnil, qui jugeait excessifs les dispositifs de flicage des performances et du comportement des salariés.

Par Pierric MARISSAL.

Outil de travail autant que de flicage, le scanner des salariés d’Amazon est au cœur d’une bataille juridique. La Commission nationale de l’informatique et des libertés (Cnil) a enquêté et sanctionné la multinationale d’une amende de 32 millions d’euros. Amazon l’a contestée auprès du Conseil d’État, qui a réduit la peine de moitié le 23 décembre. L’institution a considéré que ces outils de suivi en temps réel « ne caractérisent pas, en tant que tels, un manquement au RGPD », le règlement européen sur la protection des données.

Amazon salue cette décision, un porte-parole nous fait savoir que l’utilisation de tels scanners « est une pratique courante du secteur : ils sont nécessaires pour garantir la sécurité, la qualité et l’efficacité des opérations et pour assurer le suivi des stocks et le traitement des colis dans les délais et conformément aux attentes des clients ».

Pour la CGT, cette décision est en décalage complet avec la réalité du terrain. « Chaque fois qu’un salarié récupère un produit, le met en rayon ou l’emballe pour l’envoyer, il doit le scanner. Les managers voient en temps réel l’activité de chacun », explique Guillaume Robin, représentant syndical CGT et Ugict CGT chez Amazon.

À partir de dix minutes d’inactivité, la machine considère que le salarié est en pause, et s’il scanne deux produits trop rapidement, il signale une erreur. La Cnil a estimé que ce dispositif « ne peut reposer sur l’intérêt légitime, car il conduit à une surveillance informatique excessive du salarié au regard de l’objectif poursuivi par la société ». Ce que le Conseil d’État a donc contesté. « Cette décision est très préoccupante car elle banalise la mise sous pression algorithmique », a dénoncé la CGT Amazon dans un communiqué.

Des risques psycho-organisationnels

Concrètement, le manager est réduit au rôle de contremaître. « Il reçoit des alertes : tu as tant de tes subordonnés dans le rouge, en sous-production, untel a pris quatre pauses de dix minutes… Et s’il veut garder son poste, le manager doit aller leur mettre la pression, raconte Guillaume Robin. On arrive en 2026, et les pauses toilettes sont encore un vrai sujet chez Amazon. »

Le manager doit aussi faire des points hebdomadaires, en mettant en garde ses salariés « sous la moyenne » de production. Depuis quelques mois, la CGT fait dialoguer, là où c’est possible, les travailleurs des entrepôts et les cadres et ingénieurs, parfois même du siège.

Les attaques récentes de la direction contre le télétravail ont permis à l’Ugict de réaliser de nombreuses adhésions. « Mais les cadres sont peu organisés pour l’instant. Ils souffrent en silence dans leur coin, font des burn-out, et lorsqu’ils sont essorés – on parle bien de risques psycho-organisationnels parce que ce sont des choix de l’entreprise – Amazon leur propose une rupture conventionnelle », résume Guillaume Robin.

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L’enjeu de l’unité économique et sociale

Amazon France est divisé en huit entités distinctes selon la direction, même si certaines partagent les mêmes services des ressources humaines. Il y a les gros entrepôts, les petits, le transport, le commerce, le Cloud… Et aucun CSE central : « C’est une manière de faire de l’entrave syndicale », résume Guillaume Robin, de la CGT chez Amazon.

À terme, la reconnaissance de l’unité économique et sociale (UES) de ces huit entités sera une lutte portée par le syndicat. « C’est aussi une manière d’organiser la fuite des bénéfices, par exemple la partie commerce achète ses licences à Amazon Luxembourg et ne génère aucun revenu en France », illustre le syndicaliste. En obtenant l’UES chez McDonald’s, la CGT a permis de mettre en lumière les malversations fiscales du groupe et de récupérer 1,25 milliard d’euros pour les caisses de l’État.

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Si Amazon France reste condamnée à 15 millions d’euros d’amende, c’est que le Conseil d’État reconnaît des torts à la multinationale. Elle ne les contestait d’ailleurs pas, comme « l’insuffisance des informations relatives à la mise en œuvre de la vidéosurveillance » dans plusieurs entrepôts, que pointe la haute juridiction.

Ce n’est pas un petit sujet non plus, car « si Amazon pouvait tout filmer ils installeraient des caméras dans les toilettes, salles de pause, locaux syndicaux… Ils sont en train d’essayer d’obtenir un maximum d’autorisations pour en mettre dans les parkings », ajoute Guillaume Robin.

« On ne sait pas combien de temps les données des salariés sont conservées »

Un récent article de Mediapart révèle que deux intérimaires n’ont pas été reconduites, parce qu’elles se seraient liées d’amitié avec une déléguée CGT de l’entrepôt de Brétigny-sur-Orge (Essonne). Pour preuve, une exploitation de vidéosurveillance horodatée envoyée aux référents de travailleurs précaires, les montrant entrer dans le local syndical. Une plainte a été déposée par les intérimaires et l’élue.

L’institution a aussi reconnu Amazon coupable de « manquement au principe de minimisation des données ». Guillaume Robin explicite : « On ne sait pas combien de temps, ni où les données des salariés sont conservées, et lorsqu’on en est réduit à saisir la Cnil, c’est que tous les autres recours, demandes au délégué à la protection des données ou en CSE, ont échoué. »

Le représentant syndical conclut : « Si on laisse faire, avec l’IA et l’automatisation, Amazon va toujours plus surveiller les salariés, détruire des emplois et capter davantage de richesses, on est face à l’une des plus grosses entreprises du monde, il faut jouer collectif. »

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Source: https://www.humanite.fr/social-et-economie/algorithmes/surveillance-algorithmique-le-conseil-detat-offre-une-victoire-partielle-a-amazon

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