17 octobre : comment le gouvernement a perdu le contrôle (H.fr-18/10/26)

Vendredi 16 octobre, Laurent Nuñez avait affirmé que, face au risque de « violences urbaines graves (…), tous les types d’armes intermédiaires pourront être utilisés ». Ici, le 17 octobre 2026 à Paris© REUTERS/Jack Taylor

Les scènes de violences en marge des manifestations de samedi soulèvent la question de la stratégie du « maintien de l’ordre ». Entre sous-estimation des mobilisations et tactique du pourrissement, le gouvernement semble avoir perdu le fil d’un conflit social face auquel il n’a jamais ouvert la porte au dialogue.

Par Simon GUICHARD

Perdre le contrôle, définition : « C’est si vous aviez des hordes de personnes qui défilaient dans les centres-villes, pillaient les magasins et commettaient des exactions. » Au micro de France Inter, le 6 octobre, le ministre de l’Intérieur, Laurent Nuñez, détaillait ce qui différenciait, selon, lui les manifestations lycéennes d’une perte de contrôle de la situation par les pouvoirs publics.

Soit précisément les scènes vues samedi, à Paris – où les affrontements ont eu lieu jusqu’aux abords de l’Élysée – ainsi que dans de nombreuses villes françaises, de Marseille à Bordeaux en passant par Limoges, où le beffroi de la mairie s’est écroulé à la suite d’un incendie volontaire.

Mais avant d’en arriver aux mairies saccagées et aux magasins pillés, le gouvernement avait préparé le terrain à ces scènes de violences, dans une stratégie rappelant la communication de Gérald Darmanin avant la manifestation de Sainte-Soline, en mars 2023. La veille, le vendredi 16 octobre, Laurent Nuñez avait affirmé que, face au risque de « violences urbaines graves (…), tous les types d’armes intermédiaires pourront être utilisés ».

À Paris, la faillite du préfet

Dans la capitale, où la première adjointe PS au maire de Paris, Lamia El Aaraje, dénonce « un niveau de violence que nous n’avons, je crois, jamais vu », le rôle de la préfecture de police interroge. Alors que les renseignements territoriaux prévoyaient « 60 000 à 110 000 » manifestants en province, ils étaient 110 000 rien qu’à Paris, selon un chiffrage fourni par le premier ministre, Sébastien Lecornu, dans la soirée. Au total, les organisateurs recensaient 800 000 manifestants à travers l’Hexagone.

Dans la capitale, les atermoiements des services de la préfecture autour du trajet du cortège, s’élançant place de la République et censé finir place de Clichy – une solution refusée par les lycéens, qui se sont dirigés vers la place de la Nation, vide de policiers, dans un calme rare –, n’ont pas permis d’éviter les affrontements en début de cortège.

Sur la place de la République, l’orchestre du Nouveau Monde, censé donner un concert en soutien aux manifestants, a été chargé par la police, alors que leur manifestation avait été déposée. Les gaz lacrymogènes ont été massivement utilisés. Une technique de « maintien de l’ordre » offensive – alors que la situation était calme –, qui a eu pour principale conséquence de diviser le cortège en petits groupes de manifestants, partant dans toutes les directions.

« On n’a pas sous-dimensionné le dispositif, on a eu affaire à une arrivée massive de casseurs et de pilleurs, qui ont agi par groupes, se sont dispersés et disséminés, et, évidemment, c’est beaucoup plus compliqué à contenir quand vous avez des groupes épars », s’est défendu Laurent Nuñez dans la soirée.

Un fiasco évitable

En creux, les mots du ministre de l’Intérieur traduisent le fiasco en matière de « maintien de l’ordre ». Pour le politologue spécialiste de la police et directeur de recherche au CNRS Sebastian Roché, le 17 octobre marque l’effondrement du « maintien de l’ordre » à la française, « sous l’effet d’un amateurisme doublé d’une approche partisane ».

Dans une série de posts publiés dans la matinée sur son compte Bluesky, l’expert juge durement le bilan du gouvernement. « Il est manifeste que les remontées d’information du renseignement territorial et des antennes de PJ n’ont pas été lues ou comprises par le ministre, écrit-il. Le dispositif était complètement débordé à de nombreux endroits, chaotique et inutilement brutal, bien souvent, à défaut d’être efficace. »

Samedi, les journalistes de l’Humanité présents dans le cortège parisien ont pu constater, lors des affrontements, le recours systématique au LBD et aux grenades assourdissantes, le plus souvent par des petits groupes de policiers isolés les uns des autres. L’arrivée en renfort de la CRS-8 (spécialisée dans le « maintien de l’ordre » – NDLR), en fin de journée, montre aussi un déficit d’anticipation dans le dispositif de la préfecture dirigée par Patrice Faure.

Enfin, Sebastian Roché pointe les effets secondaires de la répression historique du mouvement lycéen pour le gouvernement. Avec plus de 8 000 gardes à vue depuis le début du mouvement, cette stratégie du tout-répressif contre des mineurs a « consommé des heures de fonctionnaires pour rien et saturé les tubes police-justice ». Avec un résultat net : les casseurs étaient dans la rue samedi.

Si le ministre de l’Intérieur continue d’assurer que tout s’est passé comme prévu, malgré les faits, les appels à sa démission se multiplient. La cheffe de file des écologistes, Marine Tondelier, a estimé que Laurent Nuñez n’avait « pas d’autre issue » que la « démission », l’accusant d’avoir été « incapable de prévoir un dispositif adéquat ». Même la président macroniste de l’Assemblée nationale Yaël Braun-Pivet devrait proposer, mardi, une commission d’enquête sur les violences, les pillages et la stratégie du maintien de l’ordre, réclamée aussi par le secrétaire national du PCF, Fabien Roussel.

De son côté, Sébastien Lecornu a préféré pousser dans sa stratégie de fracture de la société, enjoignant à la population de « choisir son camp » entre celui « de la République et donc des forces de l’ordre », et « celui des casseurs ». Binaire et fascisant.

source: https://www.humanite.fr/politique/laurent-nunez/17-octobre-comment-le-gouvernement-a-perdu-le-controle

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