17 octobre : le bilan d’une journée où la colère a explosé (H.fr-18/10/26)

Sans surprise, les scènes de pillage qui ont essaimé dans une partie du pays à la tombée de la nuit ont tourné en boucle dans tous les médias, au risque d’éclipser le principal enseignement de la journée du 17 octobre. © Patrick FRILET/SIPA

Face à un mouvement social d’une ampleur inédite depuis la réforme des retraites de 2023, le gouvernement se refuse pour l’instant à apporter la moindre réponse politique. Le président a pris la parole ce dimanche soir sans faire d’annonces significatives.

Par Cyprien BOGANDA

L’histoire ne repasse jamais tout à fait les mêmes plats, mais l’ère macroniste pourrait bien s’achever comme elle a commencé : par le spectacle sidérant d’un pouvoir droit dans ses bottes face à la rue survoltée. En septembre 2017, les salariés battaient le pavé contre les ordonnances visant à détricoter le droit du travail, face à l’exécutif nouvellement élu et déjà inflexible, bien décidé à mettre en scène son refus d’écouter la rue.

Depuis septembre 2026, c’est une nouvelle flambée de colères qui a éclaté lors d’une « rentrée sociale » que d’aucuns prédisaient sans surprise, pour trouver un point de convergence samedi 17 octobre, où 800 000 personnes (selon les organisateurs) ont manifesté face à un pouvoir tout aussi hermétique à la discussion.

Pour preuve, Emmanuel Macron n’a proposé dans son allocution que des injonctions autoritaires : « Ceux qui ont pillé doivent payer, ceux qui ont volé devront rembourser, ceux qui ont cherché à faire tomber la République auront à en répondre ».

En attendant, de nouvelles restrictions des libertés publiques sont envisagées : « Les préfets prendront les décisions en lien avec les maires, pour protéger nos villes, nos bâtiments publics et nos commerces, y compris en allant jusqu’à interdire certains rassemblements », a déclaré le chef de l’État.

Dans l’économie de l’attention contemporaine, une image de magasin vandalisé « pèse » toujours plus lourd que 100 photos de cortège syndical. Sans surprise, les scènes de pillage qui ont essaimé dans une partie du pays à la tombée de la nuit ont tourné en boucle dans tous les médias, au risque d’éclipser le principal enseignement de la journée de samedi : la France a connu une mobilisation d’une ampleur sans précédent depuis la dernière réforme des retraites.

« Soit on est dans le camp de la police, soit dans celui des casseurs »

Depuis le 1er mai 2023, en effet, aucune manifestation n’avait attiré autant de monde dans la rue. Ce qui n’a pas empêché le premier ministre, Sébastien Lecornu, de focaliser toute l’attention sur les « casseurs », en réduisant au passage le débat sur les violences policières à un schématisme absurde : « Soit on est dans le camp de la République et donc des forces de l’ordre (…), soit on est du côté des casseurs. »

Ce dogmatisme en noir et blanc fait oublier le fond de l’affaire : à trop brutaliser le corps social, ce dernier finit toujours par se rappeler au bon souvenir du pouvoir en place. « Ce que vous avez devant les yeux, c’est le bilan de dix ans de macronisme, lançait Magalie, une manifestante écœurée qui arpentait le pavé à Paris ce samedi. L’extrême droite aux portes du pouvoir et tout le monde en colère… En un sens, Macron n’a fait que récolter ce qu’il a semé. »

Ce jour-là, Magalie marche sur le boulevard Magenta en compagnie d’Éric. Tous les deux ont à peu près le triple de l’âge de certains manifestants (51 et 62 ans exactement), mais ont tenu à faire le déplacement. Jeune retraité, Éric continue à bosser dans l’audiovisuel pour arrondir ses fins de mois. Psychologue, la seconde se dit « extrêmement bien payée mais solidaire de ceux qui ont peu ». « On se mobilise pour nos enfants, lancent-ils en chœur. Ils en ont marre et on les comprend aisément : entre le manque d’avenir, l’écroulement de la biodiversité et la montée du fascisme, il y a de quoi devenir dingue. »

Des street medics arrosés de lacrymo alors qu’ils portent secours

Il ne faut pas les prier trop longtemps pour qu’ils se lâchent contre la stratégie actuelle de l’exécutif. « Ah, parce qu’il y a une stratégie ?, fait mine d’interroger Éric. En dehors d’enfumer tout le monde et de mettre des flics partout, je ne vois pas… » Ce samedi, beaucoup de monde a été « enfumé », au sens propre comme au figuré. Avant même le départ des cortèges, la place de la République noire de monde a été aspergée de gaz lacrymogène, à tel point que certains participants se sont demandé si la mobilisation pourrait avoir lieu.

Signe d’une forme de radicalisation de la stratégie de maintien de l’ordre, les street medics, ces bénévoles chargés d’apporter les premiers secours aux manifestants, ont été, une fois encore, visés par la police. Il est 20 heures ce samedi. Avec deux collègues, Behran prend en charge un jeune ensanglanté, qui gît sur le sol de la place de la Bastille, une plaie béante au front.

Au milieu du chaos ambiant, Behran se rend rapidement compte qu’ils sont pris pour cible. « On prodiguait les soins de premiers secours quand les policiers nous ont arrosés de gaz lacrymogène, raconte le jeune homme. On a dû extraire le blessé en catastrophe et l’emmener dans un hôtel tout proche. Les policiers savaient très bien ce qu’ils faisaient : on avait signalé notre présence. »

La plus grosse journée de mobilisation depuis le 1er mai 2023

Ce samedi, c’est un peu comme si toutes les générations de citoyens épuisés par de décennies de macronisme s’étaient donné rendez-vous dans les rues du pays – étudiants, lycéens, salariés du privé et du public, retraités… Certains commentateurs y ont vu le signe de l’atomisation du mouvement, mais l’analyse résiste mal aux chiffres : 800 000 personnes mobilisées dans une centaine de villes, ce n’est pas rien, d’autant que, contrairement à 2023, le mouvement ne se cristallise pas autour de l’opposition à un projet de réforme clairement identifié.

Difficile de ne pas voir dans le succès de la mobilisation, si ce n’est une « convergence des luttes », au moins une jonction des colères, qui se sont retrouvées sur des mots d’ordre commun – le pouvoir d’achat, l’avenir de la jeunesse, la défense des services publics – et un même rejet de la politique menée depuis 2017.

« En réalité, ce mouvement ne se dresse pas contre un projet, mais contre un bilan, confirme l’historien Stéphane Sirot, spécialiste du mouvement social. Depuis dix ans, les politiques publiques développées par le pouvoir macroniste ont été marquées par un double échec : celui de la politique dite du ruissellement (qui au final n’a profité qu’à une infime partie de la population sans doper l’activité économique) et celui des réformes Blanquer, qui a notamment désorganisé les emplois du temps scolaires. Le problème, c’est que le pouvoir se montre incapable de tirer le moindre enseignement de cet échec. »

« La logique de négociation collective par l’émeute »

Pire encore, l’historien se dit frappé par la rhétorique utilisée par le pouvoir face à la mobilisation : dans la phraséologie gouvernementale, le mouvement social est réduit à l’unique dimension de « violences urbaines » qu’il faudrait mater au plus vite, une impression encore renforcée par la volonté d’envoyer au front Laurent Nuñez, ministre de l’Intérieur.

« En s’enfermant dans cette rhétorique d’affrontement dépourvue du moindre commentaire sur le fond, le pouvoir prend le risque de réactiver une logique de négociation collective par l’émeute, poursuit le chercheur. Cette formule du célèbre historien britannique Eric Hobsbawm (1917-2012) renvoie à une époque où l’émeute était le seul moyen de se faire entendre, face à un pouvoir souvent autoritaire qui refusait tout espace de compromis. »

Sans aller jusqu’à prétendre qu’Emmanuel Macron catapulte la France au XIXe siècle, l’historien note que le candidat d’En marche avait déjà théorisé, dès la campagne de 2017, l’illégitimité des « corps intermédiaires » à peser dans les choix de politiques publiques : en vertu de cette logique libérale autoritaire, définir des réformes sociales doit rester la prérogative du seul pouvoir politique, aussi minoritaire et fragile soit-il, et les syndicats se voient cantonnés à l’entreprise.

Sans réponses politiques, pas d’issue possible

« La mobilisation confirme la profondeur de la colère, souligne Sophie Binet, secrétaire générale de la CGT, sur X. Le gouvernement ne pourra pas l’étouffer par la répression. (…) Pour sortir de la crise, une seule voie : répondre aux revendications. » De leur côté, Marylise Léon, dirigeante de la CFDT, et Suzanne Nijdam, présidente de la Fage (syndicat étudiant), appelaient à « apporter des réponses concrètes » aux lycéens et aux étudiants mobilisés.

Jusqu’à présent, les seules réponses apportées aux mouvements de colère qui ont éclaté durant le mois de septembre (pêcheurs, fonctionnaires, énergéticiens, pompiers, lycéens…) se sont limitées à des chèques (modestes) en direction des automobilistes « grands rouleurs ». Cela ne suffira pas à calmer l’incendie.

source: https://www.humanite.fr/social-et-economie/mobilisation-du-17-octobre/17-octobre-le-bilan-dune-journee-ou-la-colere-a-explose

URL de cet article: https://lherminerouge.fr/wp-admin/post.php?post=111016&action=edit

Article suivant :

Article précédant :

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *